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LÉON TOLSTOÏ
LA MORT D’IVAN ILLITCH 

Texte intégral lu par Christophe Lemée 
En accord avec Éditions Thélème 
  






Ce texte est commun avec “Maître et serviteur” (FA 8003) 
«Il suffit de lui seul (Tolstoï) pour que les russes ne baissent pas honteusement la tête quand on fait le compte devant eux de tout ce que l’Europe a produit de grand.» 
P.I. Tchaïchovski.MM 

La Russie de Tolstoï
La Russie de Léon Tolstoï (1828-1910) se présente comme un vaste empire, qui comprend près de la moitié de l’Europe, jusque dans l’actuelle Pologne, étend encore son autorité sur la Finlande et de grandes parties des terres de l’Asie. Elle présente des contrastes géographiques et humains qui lui confèrent un caractère unique de mélanges et de coutumes depuis les rudes contrées du Nord jusqu’aux influences orientales et turques… Cette variété, ce chatoiement, même s’il est souvent présenté comme un élément pittoresque du folklore, est cependant une réalité palpable que nombre d’auteurs, de musiciens et de peintres s’efforcent de traduire. Toutes descriptions qui rendent sensible une certaine «âme russe» où domine le fameux esprit slave, le plus ancien, hérité  des peuplades qui, les premières, formèrent le cœur historique de cette vaste nation. La Russie est aussi un pays très imprégné par le christianisme, depuis le Xe siècle, depuis le baptême d’Olga, «la belle Olga». Elle avait entraîné dans sa conversion des membres les plus influents de l’aristocratie d’alors, les fils et petits fils d’Igor, fondateur de l’ancienne capitale de Kiev, guerriers redoutables qui étendirent leur influence jusqu’aux portes de Constantinople. Mais ce bel élan unanime est aussi presque un mythe. Car les religions sont aussi nombreuses que les populations! Certes, c’est l’Église orthodoxe (grecque schismatique qui domine), avec à sa tête le Tzar, mais il faut encore compter avec les raskolniks - proches de l’Église  na­tionale grecque -, les juifs, les bouddhistes, les musulmans, les guèbres - païens animistes. Et puis il faut encore ajouter des courants de fond qui marient superstitions, croyances populaires et influences de certaines coutumes religieuses sur d’autres pratiques : une autre couleur de «l’âme russe»… C’est avec Pierre le Grand (1672-1725) que la Russie, jusqu’alors proche de l’Orient, se tourne vers l’influence occidentale. Sa littérature prend un nouveau tour, elle renaît véritablement. Lomonossoff (1711-1765) ouvre la voie à la poésie et au théâtre que la Grande Catherine (1729-1796), la «Sémiramis du Nord» selon Voltaire, soutiendra avec ardeur. Sous la conduite de cette impératrice  despote - elle avait fait assassiner son mari le Tzar Pierre III (1728-1762) afin de régner à sa place - l’influence française domine. Au XIXe siècle, les poètes se tournent vers le romantisme d’influence anglaise ou germanique, mais Joukovski (1783-1852), Krylov (1768-1844), et surtout Pouchkine (1799-1837) s’en libèrent peu à peu et trouvent la voie originale de la littérature russe. Celle-ci connaît une de ses plus belles expression chez Gogol. «L’âme russe» qui fascine et intrigue tant l’Occident a enfin ses chantres et sa voie d’expression véritable. Elle descend au plus près de la réalité et s’identifie avec son temps. Les abus, les malaises d’une société malade sont disséqués : le programme de «l’École naturelle» de la génération des auteurs de 1840 se dessine à grands traits. Dostoïevski, Tourgueniev, Pisemski, Korolenko et bien sûr Tolstoï seront les analystes douloureux d’un monde en proie «aux puissances des Ténèbres», figé, aspirant à des affranchissements trop retardés, en quête de justice et de liberté.  

La société russe au temps de Tolstoï
Le règne de Catherine II, la Grande Catherine (1729-1796), continue d’asseoir la formidable croissance russe qui, commencée avec Ivan le Terrible au XVe siècle, ne s’est presque jamais démentie. Cette impératrice étend même son influence vers la Turquie dont elle maintient et réprime les volontés expansionnistes. Les premières années du règne d’Alexandre Ier (1777-1825), qui a succédé à Paul Ier en 1801, sont marquées par d’incessantes guerres de plus en plus violentes qui contredisent la politique de relative neutralité extérieure menée par ses prédécesseurs. Guerres contre l’Angleterre, la Suède, l’Autriche, la Turquie, la Perse, et enfin guerres contre Napoléon. La campagne de Russie (1812) se solde par un désastreux échec de la France. Même si cette victoire assure au Tzar une influence prépondérante sur l’Europe au sein de la Sainte-Alliance, elle laisse de profondes traces dans son empire, dont l’incendie de Moscou est la plus cruelle cicatrice. Les premières années du règne d’Alexandre sont marquées par des réformes d’esprit libéral assez généreuses, suivant le modèle anglais, et les premiers effets de la révolution industrielle. Mais sous le règne de Nicolas Ier qui lui succède en 1825 (†1855) d’importants troubles sociaux et soulèvements durement réprimés agitent le pays. De nouvelles guerres contre les Perses, les Turcs (qui amènent l’indépendance de la Grèce), des soulèvements en Pologne contre l’oppression russe, puis la guerre de Crimée (1854-1856) où les Anglais infligent un recul sévère à la toute puissante volonté de conquête russe, affaiblit un peu sa domination. La Russie perd le contrôle de la Mer Noire et le Protectorat des chrétiens d’Orient. C’est dans ce climat, moins favorable, que naissent les profonds malaises qui troubleront et déstabiliseront inexorablement la société russe. L’ancienne société aristocratique voit son pouvoir face au Tzar se déliter lentement. En effet, à la famille d’essence patriarcale a été imposé le régime de l’équité du partage entre les enfants (héritage à égalité des titres et des terres). Le premier effet de ce système a transformé lentement la structure familiale stable en une structure instable. Ainsi fragilisée volontairement, cette caste ne peut certes pas s’opposer à la toute puissance du souverain, mais, en revanche, crée, en marge du pouvoir, une société hybride pleine de ressentiment. En effet il n’est pas rare de trouver un grand nombre de princes, de comtes, etc., qui hors leurs titres ne possèdent plus rien. Sans terres, indigents, ils ne peuvent survivre que par les maigres rentes que leur assure la fonction publique. Cette situation s’est trouvée ag­gravée par les conséquences de l’ukase de 1861 qui a affranchi les serfs. Trop brusquement décrétée, cette réforme a bouleversé les schémas traditionnels de la société laissant pour compte une nouvelle fois la petite noblesse terrienne qui s’est vue dépossédée de son bien et gravement - autant que soudainement - endettée. Cet appauvrissement a plongé nombre de mécontents dans des mouvements d’opposition politique s’inspirant tantôt du socialisme français (de Fourier en particulier), tantôt trouvant dans le nihilisme une voie d’opposition farouche et désespérée.

Pas plus qu’elle n’a contenté les propriétaires terriens, cette réforme n’a satisfait  les anciens serfs. Malgré les efforts gouvernementaux pour développer une industrie russe - développement qui balance entre le farouche protectionnisme ou l’appel aux sociétés étrangères et à un système de concurrence débridée - les populations restent sans travail et s’enfoncent de plus en plus dans la misère, l’acculturation et la violence.  Les idées révolutionnaires et libérales se diffusent de plus en plus et la critique prend des aspects violents. Toujours, la seule réponse apportée est la répression. Répression contre les populations soulevées, déportations d’intellectuels dont  Dostoïevski est l’un des exemples les plus fameux. Pourtant Alexandre II (1818 - accession au trône 1855 - 1881) tente d’améliorer les conditions tant des paysans que des aristocrates. Mais il fut assassiné par les nihilistes. Son fils Alexandre III - ami et allié de la France - par les lois de 1889 et 1890 restaure l’autorité de la noblesse en lui rendant sa prépondérance économique et sociale, mais des mesures vexatoires - comme l’empêchement à l’accession à la pro­priété de minorités presque essentiellement juives - créent de nouveaux méconten­tements.  Malgré une apparente tranquillité - suggérée surtout par une brillante politique extérieure - la situation sociale russe ne cesse de se dégrader. La misère, la famine même, oppressent chaque jour davantage le peuple; des révoltes d’ouvriers, de paysans et d’étudiants, des attentats meurtriers éclatent chaque jour un peu plus. A chaque fois la réponse est la même, répression et déportation, condamnations à mort. Sous Nicolas II, cette situation empire encore et la désastreuse guerre contre le Japon (1904-1905) attise les émeutes intérieures. Grèves générales, soulèvements massifs précipitent la fin d’un monde, que l’instauration d’un régime parlementaire ne peut ralentir. Lorsque la Russie entre dans le conflit de la Guerre de 1914-18, les dés sont jetés. Après l’abdication du Tzar en 1917, l’éphémère dictature de Kerensky s’efface devant la «Révolution d’octobre». Cette même année, la famille impériale est arrêtée, déportée et puis assassinée en 1918.  C’est alors une nouvelle histoire qui commence... Sans Tolstoï décédé en 1910. 

Léon Tolstoï (1828-1910), biographie élémentaire.
1828 - 9 septembre - Naissance de Léon Nicolaievitch Tolstoï dans le domaine familial d’Iasnaïa Poliana. Par sa mère il descend de la grande famille des Volkonsky. La famille Tolstoï est l’une des plus anciennes familles de Russie et le sobriquet de tolstoï (le gras) devint vite un nom respecté. La famille connut sa plus belle ascension sous le règne de Pierre le Grand.
1830 Décès de Mme Tolstoï, sa mère.
1837 Décès du père de Tolstoï. C’est leur grand-mère maternelle qui recueille les cinq enfants.
1841 La famille est installée à Kazan. Léon Tolstoï est inscrit à la Faculté de langues orientales, puis à celle de droit. Ses études sont médiocres.
1847 Tolstoï abandonne les études et part vivre dans le domaine d’Iasnaïa Poliana qu’il a recueilli par héritage. Il se destine à la vie à la campagne. C’est là qu’il commence la rédaction de son journal qu’il tiendra toute sa vie. 
1851-53 Lassé de la vie à la campagne, Tolstoï part rejoindre son frère Nicolas dans le Caucase. Il embrasse la vie militaire et esquisse ses premiers projets romanesques. L’année suivante il envoie Enfance au poète Nékrasov - qui publie le texte dans la revue Le Contemporain. Ces débuts encourageants le poussent à continuer son autobiographie. En 1853, il publie encore dans cette revue L’Incursion. Il commence en outre à travailler au récit des Cosaques et à la Matinée d’un propriétaire. Cette même année il est encore promu au rang d’officier.
1854 Tolstoï participe au siège de Sébastopol. Il est alors confronté à la réalité crue de la guerre. Dans une lettre il narre «l’étrange plaisir que d’assister à des tueries». Ces visions lui inspirent Sébastopol, qui est inséré dans la revue Le Contemporain.
1855-62 Tolstoï, après une intervention du Tzar, est rappelé à Saint-Pétersbourg. Là, il fréquente les milieux littéraires. Il rencontre Tourgueniev et lui dédie La Coupe en forêt. Il publie encore les Deux hussards et Jeunesse. Puis, lassé de la vie mondaine de la capitale, il retourne vivre dans son domaine d’Iasnaïa Poliana. Là, il conçoit le projet de libérer ses serfs, mais échoue. C’est alors qu’il entreprend un voyage à l’étranger. A son retour, il publie en 1858 le récit des Trois Morts. En 1859, il publie encore Le Bonheur conjugal dans le Messenger Russe. Cette même année, il tente d’instaurer une école afin d’améliorer le sort de ses serfs à Iasnaïa Poliana, puis entreprend un nouveau voyage qui le conduit en Allemagne, en France et en Italie. Il s’intéresse alors aux différents systèmes d’éducation. En 1861, Tolstoï perd son frère favori Nicolas, alors en cure à Hyères (France). Durant son voyage, il apprend encore sa nomination comme «médiateur dans les affaires paysannes». Cette fonction répond à l’ukase d’affranchissement proclamé par Alexandre II. Lors de ses fonctions, il s’attire la rancœur de nombre de grands propriétaires. Parallèlement, il crée une revue d’éducation et engage une activité d’enseignant. Ainsi il porte une réponse concrète aux moralistes sociaux qui, navrés du désœuvrement des affranchis, dénoncent l’ouverture de ca­barets de plus en plus nombreux, «lieux de débauche et d’ivresse». En cette fin d’année commence une brouille avec Tourgeniev. Elle est consommée en 1862. Cette même année, il démissionne de sa fonction de «médiateur dans les affaires paysannes» après des perquisitions policières puis part faire une cure de koumis [boisson à base de lait de jument fermenté] à Samara [Kouibichev, sur la Volga]. Il épouse Sofia-Andréevna Bers, âgée de 18 ans (il en a 34) et retourne vivre à Iasnaïa Poliana. Il publie les Cosaques, Polikouchka et Kholstomer. 
1863-69 Tolstoï entreprend les Décembristes qui sont une ébauche de Guerre et Paix. La rédaction de cette grande œuvre - dont les premiers fragments sont publiés dès 1865 - le tient en haleine durant six années qui seront des années difficiles où l’abattement succède à des heures d’exaltation. A la fin de ce travail il étudie la pensée du philosophe pessimiste allemand Schopenhauer. C’est à cette période que se rattache sa «révélation de la mort» lors de la nuit de crise d’Arzamas.
1870-78 Tolstoï renoue avec son travail éducatif. Il compose un Abécédaire pour les enfants. Il apprend encore le grec en l’espace de trois mois, se penche sur un nouveau sujet de roman qui se situerait à l’époque de Pierre Ier (1672-1725). Mais il entreprend alors la rédaction d’Anna Karenine qui paraît dans le Messenger russe entre 1873 et 1875 (parution en volume complet en 1878). La fresque historique s’efface quelque peu devant l’intérêt psychologique et social. Il assure «n’avoir jamais si bien travaillé». 
1880-86 Tolstoï traverse un importante crise mystique. Il entreprend de réviser toutes les valeurs selon et pour lesquelles il avait vécu jusqu’alors. Athée et nihiliste, il se réforme. Il s’intéresse à la théologie et entreprend une sévère critique de l’Église orthodoxe russe. Il apprend l’hébreu, entreprend la rédaction de nombreux ouvrage de réflexion religieuse et exprime ses convictions dans Quelle est ma foi? qui prône des fondements qui lui sont propres : le tols­toïsme. Les critiques saluent toutes le nouvel élan mystique que va prendre son œuvre «attentive aux moindres frissons de la nature physique et de la nature mo­rale», mais critiquent ses livres de morale où «le paradoxe côtoie trop souvent la raison». En 1881, le Tzar Alexandre II (dit «le libérateur» en souvenir de l’ukase de 1861) est  assassiné. Dans une lettre à son successeur Alexandre III, Tolstoï implore la clémence des assassins, afin de désamorcer les tensions sociales. L’année suivante, la famille Tolstoï se rend à Moscou afin de participer au grand recensement. Ce retour est un choc pour Tolstoï qui se rend compte de la misère urbaine. Cette dernière lui inspire un article à résonance dramatique A propos du recensement de Moscou. Cette vision des misères lui inspire Que devons nous faire alors? C’est à cette époque, alors qu’il écrit des contes populaires pour Le Médiateur que Tolstoï rencontre Tchertkov qui sera son principal disciple et le plus ardent propagateur de la foi et de la pensée de celui qu’il considère comme son maître.   C’est encore cette année là qu’il rédige le récit de La Mort d’Ivan Illitch et sa pièce La Puissance des Ténèbres qui dénonce l’obscurantisme dans lequel le monde paysan est plongé.
1888-94 En 1888, Tolstoï condamne, dans La Sonate à Kreutzer, l’amour et le mariage. C’est une œuvre qui le met en contradiction avec lui-même, car son treizième enfant naît cette année là!, mais en même temps rend compte des tensions qui planent sur sa vie de famille. Après ce livre, toute la période de la vie de Tolstoï, jusqu’en 1894, est dominée par le développement intense de sa pensée religieuse et des ses articles sur la morale. Il se voue en même temps à la cause des malheureux - en particulier lors de la famine de des provinces du sud-ouest de la Russie - et renonce à ses droits d’auteur. En 1893, il achève un curieux  traité de morale, Le Royaume de Dieu est en nous, où il expose sa thèse de non résistance au mal. 
1895 Tolstoï termine Maître et Serviteur, véritable prise de position dénonçant les inégalités sociales. Il se rapproche aussi des doukhobors qui prônent la non violence. 
1897-1905 Toute cette période est encore dominée par des réflexions morales. Il s’attaque à la perversité de l’art (il en arrive à dénigrer Beethoven et Shakespeare) et fait preuve d’une étrange intolérance. Il compose encore Le Père Serge, nouvelle mélodramatique dont le publication est destinée à soutenir les doukhobors et travaille à Résurrection dont le sujet l’attire depuis 1887. Durant cette même période il mène une intense lutte contre l’Église et la Justice avec la virulence d’un accusateur... ce qui lui vaut d’être excommunié en 1901. Enfin il rentre en contact avec la jeune génération des auteurs russes [Gorki, Tchekhov...] et continue la publication de pensée moralistes. Toutefois il donne encore Hadji-Mourat qui est une sorte de continuation des Cosaques. Là, il renoue avec l’ancienne dialectique rousseauïste et la critique sociale. 1905 marque son engagement dans la lutte sociale : Le Gouvernement, Les Révoltes et le Peuple, Lettres à Nicolas. Mais s’il se démarque du pouvoir tsariste, il n’entre pas pour autant en contact avec les ligues révolutionnaires. 
1908 Lors de ses 80 ans, Tolstoï est un homme en colère. Il ne supporte pas l’exécution de vingt personnes. Dans un article acerbe - Je ne peux plus me taire -, il demande lui aussi à être emprisonné!
1908-10 Les deux dernières années de la vie de Tolstoï ne sont hélas pas des années très sereines. Autour de lui son disciple Tchertkov et son épouse Sofia-Andréevna instaurent un climat délétère, une ambiance sombre. Recherchant la tranquillité, Tolstoï souhaite retrouver son ancien domaine d’Iasnaïa Poliana. Il part le 28 octobre et le 7 novembre meurt dans la gare d’Astopovo. Selon son désir, il est enseveli au bord d’un ravin d’Iasnaïa Poliana où son frère Nicolas lui avait dit qu’était enfoui le Rameau Vert, clef de l’amour universel. 

La Mort d’Ivan Illitch 
« L’agonie la plus célèbre de l’histoire de la littérature», comme on le lit souvent, est en fait une véritable leçon de vie. Car si la réflexion sur la mort occupe une grande partie de l’œuvre de Tolstoï, c’est qu’il en tire des méditations sur le sens général de la vie, sur l’harmonie des sentiments qui seule permet de vaincre le pouvoir, la crainte de la mort.  C’est ce qu’illustre cette parabole, cette Mort d’Ivan Illitch... Ce récit est non seulement issu d’une somme de pensées mûries depuis la fameuse nuit de «la révélation de la mort» de 1869, il porte aussi en lui les réflexions d’un converti qui de plus n’est pas toujours en plein accord avec l’Église de son temps... Mais encore ce récit est le récit d’un drame et d’une révélation : la mort est odieuse pour qui vit dans le mensonge. Et ce mensonge est le fruit de la société bourgeoise qui met trop souvent l’homme en porte à faux, le conduit à se dissimuler à lui même, aux siens, le tourmente et lui rend son destin odieux. Seule la renonciation à ces mensonges et faux-semblants permet à l’homme d’avoir une vie heureuse, sans regrets, de bout en bout.  C’est toute la réflexion d’Ivan Illitch, homme rangé, tranquille d’apparence, qui après un accident presque ridicule (il se blesse à la hanche après une chute alors qu’il posait un rideau) voit sa fin arriver plus vite que prévu. Seule l’attention sincère, simple et entière de son garde malade, un homme presque fruste, Guerassime, qui semble «inaltérable», lui fait comprendre tout le drame qu’a été sa vie. Ivan Illitch est, en quelque sorte passé à côte de lui-même et, sans doute, de bien des choses et des gens. Cette découverte tout d’abord l’effraie, mais peu à peu la compréhension, la renonciation à son égoïsme qui le tourmente lui fait aimer tous les siens dans un sentiment de noble compassion. Guerassime, lui aura sans doute plus appris, simplement, que toutes les expériences de sa vie. L’amour envahit Ivan Illitch, la mort est vaincue : «Elle n’existe plus». Cette œuvre, très brève, a beaucoup marqué les contemporains de Tolstoï. Certains y ont vu une forme de «récit biblique», mais tous y ont trouvé ce que le critique russe Strassov a, parmi les premiers, relevé : «Voilà enfin l'art véritable, la vérité et la vie vraie.»  
Jean-Yves Patte  
© GROUPE FRÉMEAUX COLOMBINI SA, 1999

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Mémoires et études
Edité par Fremeaux et Associés
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Le patrimoine
sonore en
danger!
Interview de
Patrick
Frémeaux

Mémoires et études

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Collection Histoire de France
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