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SAINT AUGUSTIN
LES CONFESSIONS

Lu par DANIEL MESGUICH








CD1
LIVRE I
 1 Chapitre 9 3’41
 2 Chapitre 10 0’58
 3 Chapitre 11 1’45
 4 Chapitre 13 0’30
 5 Chapitre 14 1’09
 6 Chapitre 16 1’39
 7 Chapitre 17 1’18
 8 Chapitre 18 1’11
 9 Chapitre 19 1’14

LIVRE II
10 Chapitre 1 0’27
11 Chapitre 3 3’57
12 Chapitre 4 1’30
13 Chapitre 8 0’54
14 Chapitre 9 0’44

LIVRE III
15 Chapitre 1 2’17
16 Chapitre 2 3’22
17 Chapitre 3 1’28
18 Chapitre 4 2’21
19 Chapitre 5 1’07
20 Chapitre 6 0’36
21 Chapitre 10 1’02
22 Chapitre 11 3’09
23 Chapitre 12 1’45

LIVRE IV
24 Chapitre 1 1’19
25 Chapitre 2 2’18
26 Chapitre 3 3’49
27 Chapitre 4 2’19
28 Chapitre 4 (suite) 2’22
29 Chapitre 6 2’56
30 Chapitre 7 2’22
31 Chapitre 8 2’14
32 Chapitre 9 1’20
33 Chapitre 13 1’11
34 Chapitre 14 2’24
35 Chapitre 14 (suite) 2’06
36 Chapitre 16 1’59

CD2
LIVRE V
1 Chapitre 3 0’48
 2 Chapitre 6 2’30
 3 Chapitre 7 3’18
 4 Chapitre 8 2’29
 5 Chapitre 8 (suite) 3’05
 6 Chapitre 9 1’50
 7 Chapitre 12 0’57
 8 Chapitre 13 2’14
 9 Chapitre 14 1’13

LIVRE VI
10 Chapitre 1 3’13
11 Chapitre 2 2’39
12 Chapitre 3 3’02
13 Chapitre 4 1’41
14 Chapitre 5 3’25
15 Chapitre 6 2’20
16 Chapitre 6 (suite) 2’35
17 Chapitre 7 1’57
18 Chapitre 7 (suite) 2’26
19 Chapitre 8 2’55
20 Chapitre 9 2’54
21 Chapitre 10 3’37
22 Chapitre 11 0’44
23 Chapitre 12 2’50
24 Chapitre 13 1’14
25 Chapitre 14 1’18
26 Chapitre 15 1’18

LIVRE VIII
27 Chapitre 2 2’30
28 Chapitre 2 (suite) 3’44
29 Chapitre 5 2’24
30 Chapitre 5 (suite) 2’28
31 Chapitre 6 3’12
32 Chapitre 6 (suite) 3’29

CD3
1 Chapitre 7 3’03
 2 Chapitre 8 2’00
 3 Chapitre 8 (suite) 2’04
 4 Chapitre 11 3’24
5 Chapitre 12 2’26
 6 Chapitre 12 (suite) 2’49

LIVRE IX
 7 Chapitre 2 1’40
8 Chapitre 3 2’32
9 Chapitre 4 2’01
10 Chapitre 4 (suite) 2’02
11 Chapitre 5 1’02
12 Chapitre 6 2’30
13 Chapitre 7 3’05
14 Chapitre 8 2’42
15 Chapitre 8 (suite) 3’29
16 Chapitre 9 2’46
17 Chapitre 9 (suite) 2’34
18 Chapitre 10 1’31
19 Chapitre 11 3’42
20 Chapitre 12 3’38
21 Chapitre 12 (suite) 3’52

LIVRE X
22 Chapitre 3 2’32
23 Chapitre 20 3’14
24 Chapitre 25 0’33
25 Chapitre 26 1’13
26 Chapitre 27 1’05

LIVRE XI
27 Chapitre 20 1’32
28 Chapitre 23 1’37
29 Chapitre 26 0’20
30 Chapitre 27 2’59
31 Chapitre 28 2’38

Naissance d’Aurelius Augustinus aux ides de novembre – le 13 novembre – 354 à Thagaste (actuel Souk-Ahras) en Numidie. Son père Patricius, modeste propriétaire foncier, lui assure une éducation libérale jusqu’à sa seizième année. À Carthage, il se lie avec son condisciple Vincentius qu’il retrouvera évêque de l’Église donatiste à Cartennae (Ténès). Lecture de l’Hortensius de Cicéron à dix-neuf ans. Fréquentation des cercles manichéens. Jeune professeur de rhétorique, il  remporte plusieurs concours, ce qui lui vaut d’être couronné par le proconsul Helvius Vindicianus – celui-là même qui tente de le détourner de l’astrologie. Naissance de son fils Adeodatus. À 30 ans, Augustin part à Rome poursuivre son enseignement, obtient de Symmaque une chaire de rhétorique à Milan. Rencontre de l’évêque de Milan : Ambroise. Sa mère, Monique, l’y retrouve et arrange un mariage chrétien qui l’oblige à se séparer de la mère d’Adeodatus. Lecture de textes néoplatoniciens, puis des Évangiles et en particulier de Saint Paul. Il entend le récit de la conversion de Victorinus, rhéteur romain néo-platonicien. Août 386, Augustin va avoir 32 ans : dans le jardin attenant à son logis, il entend de la maison voisine une voix d’enfant qui dit : “Prends ! Lis !” ; lecture d’un verset de saint Paul (Rom., 13, 13) qui le convertit lui et son ami Alypius. Il démissionne de sa chaire de rhéteur puis, à Pâques de l’année suivante, il reçoit le baptême des mains d’Ambroise en même temps qu’Alypius et que son fils Adéodatus. Automne 387, à Ostie, mort de Monique. Augustin passe l’hiver à Rome avant de rentrer en Afrique. Pendant près de trois ans, en compagnie d’Alypius et de quelques amis, il forme une communauté monastique dans la maison paternelle et sur ses terres. Mort prématurée de son fils. Valerius, évêque d’Hippone (Hippo Regius, actuel Annaba), fait d’Augustin son évêque coadjuteur. À sa mort, en 395, Augustin prend sa succession. Confrontation entre les deux Églises catholiques et donatistes lors de la Conférence de Carthage en 411. L’amitié qui le lie à l’arbitre de la Conférence, le haut dignitaire impérial Marcellinus – à qui il dédie La Cité de Dieu – lui permet de contribuer à mettre fin à ce schisme survenu en Afrique romaine un siècle plus tôt. Augustin meurt le 28 août 430 dans sa ville épiscopale assiégée par les Vandales qui, passant le détroit de Gibraltar, avaient l’année précédente envahi l’Afrique romaine. La connaissance très complète qu’on a en Italie de son œuvre dès la seconde moitié du Ve siècle reposerait sur son transfert global à Rome et sur son insertion dans le fonds de la bibliothèque apostolique au milieu du Ve siècle. Ainsi s’expliquerait qu’elle n’ait pas eu à subir le sac d’Hippone par les barbares. L’Afrique chrétienne (et en particulier la communauté juive) a sans doute joué un rôle déterminant dans les premières traductions de la Bible du grec au latin dès le milieu du IIe siècle. Les plus anciennes œuvres de théologie chrétienne en latin qui nous soient parvenues, celles de Tertullien (IIe-IIIe siècle) viennent de Carthage – à la même époque les Chrétiens du Nord de la Méditerranée écrivent encore en grec. Le christianisme devient un culte reconnu dans l’empire romain en 313 et religion d’État dans les années 380, juste avant l’arrivée d’Augustin à Rome.

Hors Création
Saint Augustin se présente distendu, difforme dans ses Confessions, peint son passage, se reconnaît temporel, tiré entre un passé qui n’est plus et un avenir qui n’est pas encore, presque inexistant. L’inconsistance du présent qu’il occupe l’oblige à se présenter, à se rendre présent. En s’efforçant d’exister à travers l’écriture du récit de sa conversion, il décrit la condition de l’homme moderne, la manière dont il “se” vit depuis l’institutionnalisation de l’Église chrétienne à la fin du IVe siècle jusqu’à l’âge du désenchantement du monde, de la disparition de Dieu des sociétés démocratiques : son refus de se définir objectivement par rapport à autre chose que lui-même, de se placer dans le cosmos des Païens ou de reconnaître d’emblée la vérité des Écritures (de l’Ancien et du Nouveau Testament), ne lui laisse d’autres choix que de s’inventer, de “trouver sa voie”, en tâtonnant au risque de se perdre, d’être sans Dieu : manichéen, sceptique ou platonicien – “Si, d’abord formé par vos saintes Lettres..., je n’eusse connu qu’ensuite les livres platoniciens, peut-être m’auraient-ils arraché des solides fondements de la piété (Confessions, VII, 20)”). Les Confessions proposent la première déstructuration radicale du monde occidental, un doute non pas seulement hyperbolique ou métaphysique, au coin du feu, comme chez Descartes, mais historique et existentiel, mise à plat des idéaux d’un empire romain d’Occident en décomposition, sur le point d’être rayé de la carte (il disparaît en 476, moins de quarante ans après la mort d’Augustin) et d’un christianisme qui cherche son orthodoxie, déchiré par la querelle des héritiers (des hérétiques) de la parole du Christ. S’effectue le passage d’un homme impersonnel, déjà situé dans le monde – créature parmi les créatures du Dieu de l’Ancien Testament, ou membre d’un ordre cosmique englobant –, à un homme singulier – Augustin – qui ne se rattache plus à un principe d’explication stable et déterminant (à l’Un immobile de Plotin d’où tout émane, à l’Être aristotélicien, désirable par excellence qui meut sans être mû...). Les Confessions prennent acte de l’indétermination du rapport entre la partie et le tout, la créature et le Créateur qu’illustre le récit biblique de la création de l’homme à l’image et à la ressemblance d’un Dieu parfaitement transcendant, tellement à distance de sa Création qu’il semble ne plus l’habiter. Augustin s’adresse à Dieu comme à un interlocuteur, indique par là que lui aussi ne fait pas partie de la Création, qu’il s’en trouve séparé, non pas comme Dieu au principe de cette Création, mais hors d’elle, rejeté, exclu de l’ordre initialement créé, donc sans repères. Par le dialogue, la créature tente de se réconcilier avec son Créateur, d’entendre de nouveau la parole qui “était au commencement avec Dieu” et par quoi “toutes choses ont été faites (Évangile selon Saint Jean, 1)” : “Votre meilleur serviteur est celui qui ne songe pas à recevoir de vous la réponse qu’il veut, mais plutôt à vouloir ce que vous lui dites (Confessions, X, 26)”. En peignant sa jeunesse, Augustin donne sa personne en exemple de la perdition de l’homme sans Dieu, s’incarne dans son écriture comme le Christ se fait chair pour éprouver la parole divine, la restaurer et l’exemplariser, la propager.

On trouve peu de récits de conversions et beaucoup de récits de martyrs avant Augustin – Saint Paul, Tertullien, Saint Hilaire au début de son De Trinitate sont à peu près les seuls à parler de leur itinéraire vers Dieu. Aussi, les Confessions représentent la première tentative connue de biographie spirituelle : Augustin y raconte moins sa vie d’homme – beaucoup d’informations historiques ou personnelles sont passées sous silence – qu’il ne fait travailler sa mémoire pour y retrouver en lui la trace de Dieu qui, comme le remarque Gaëlle Jeanmart (Herméneutique et subjectivité dans les Confessions d’Augustin), est le sujet hors champ de cette autobiographie, celui qui a parlé avant qu’on ne parle de lui. Le livre est rédigé à 43 ans, 12 ans après la conversion et le baptême milanais, dans le but supposé de démentir les accusations des donatistes, puis du pélagien Julien d’Eclane, selon lesquelles Augustin était resté un crypto manichéen. Au IVe siècle, le manichéisme, religion qui pose la coexistence de deux principes indépendants (le Bien et le Mal, la lumière et la matière) exerçait une forte influence sur les cercles aristocratiques en Afrique romaine : le Dieu de l’Ancien Testament, créateur du monde et donc de la matière y est associé au principe du Mal.

Le sacrifice de son âme
S’il y a une subjectivité augustinienne, elle n’a rien à voir avec une intériorité fermée sur elle-même, un retour sur soi qui privilégierait une relation directe à Dieu. Augustin n’a pas d’autres moyens de se présenter, d’exister que de rassembler les souvenirs épars d’une identité incertaine faite d’adhésions successives aux grandes idéologies de son époque (au manichéisme africain, à un scepticisme revu et corrigé par Cicéron, au néoplatonisme du cercle milanais composé en grande partie d’in­tellectuels chrétiens conduits par Marius Victorinus, lui-même héritier de l’enseignement par Porphyre des Ennéades de Plotin. Il lui manque pour ressembler à un parfait chrétien d’avoir écouté sa mère, fidèle servante de Dieu, de s’être conformé à une religion chrétienne qu’il n’avait pas à chercher, à ouvrir la Bible au lieu de lui préférer la littérature et la rhétorique latine. Précisément, c’est parce qu’Augustin s’est cherché au fil de ses rencontres hasardeuses, a écouté ses penchants les moins avouables, a épaissi sa vie au point de la rendre opaque, ténébreuse, condamnable qu’il représente le modèle même du Chrétien, c’est-à-dire du pécheur. Sa confession a cette vertu de ne laisser aucune part d’ombre dans l’ombre, de faire étalage de l’entièreté de son être de façon à le restituer intégralement à son Créateur. La subjectivité est une sortie, un enfantement de soi par soi, autosacrifice humain, signe de la modernisation d’un rituel religieux qui concerne moins la société des croyants que l’individu fautif aux prises avec ses actions, voire avec ses intentions. Augustin n’ouvre pas ses entrailles, n’arrache pas son cœur, ne fait pas couler son sang : il donne son âme. L’offrande est plus subtile et n’est pas sans rappeler le pacte établi entre Faust et le Diable.

En donnant son âme, Augustin expose son intimité, son vécu, sa conscience intime du temps – c’est l’expression d’Husserl, le professeur de Heidegger. Sa mémoire retient malgré lui les marques, les blessures de tous les péchés commis, les images des corps qu’il a vus, sentis, touchés, les états de joie, de crainte, de tristesse, de désir qu’il ne ressent plus, les savoirs appris à l’école, dans les livres. Ces images, ces états affectifs, ces opinions sont des empreintes : venus du monde extérieur, ils se sont imprimés dans son âme l’un après l’autre, représentent l’histoire de sa vie. Somme de toutes ces empreintes contenues dans la mémoire, le temps n’appartient qu’à celui qui les a vécues. Autrement dit, il y a autant de temps qu’il y a d’âmes. Plus on vit, plus les empreintes encombrent, densifient la mémoire. Augustin en arrive au point de se confesser, de réunir l’éclatement de ses impressions vécues dans un souvenir qui les réactualise. Penser, c’est faire la synthèse du contenu de la mémoire, ramener à la conscience le passé inconscient : “l’intelligence a revendiqué ce mot (cogito) en propre ; si bien que cette opération de rassembler, de réunir dans l’esprit et non point ailleurs, c’est proprement ce qu’on appelle penser (Confessions, X, 11)”. Une vie (un vécu) ne se donne pas d’un seul coup : les impressions sensorielles, affectives, intellectuelles qui la composent prennent le temps de se manifester, résistent à l’impatience de leur saisie par le souvenir. La lenteur de leur remémoration, leur apparente indépendance (le fait qu’elles subsistent dans la mémoire même quand on n’y pense plus) imposent un rythme de connaissance en attente. Se souvenir, c’est attendre de voir ressurgir un souvenir. Une perception présente demande aussi qu’on fasse la synthèse des moments successifs qui la composent : pendant qu’on écoute, le début d’un chant est retenu dans la mémoire immédiate pendant qu’on imagine déjà sa fin en attendant qu’il se termine. Parler d’un passé sans le rattacher à un futur et inversement considérer un futur venant après un passé n’a pas de sens : le temps n’existe pas en dehors de la manière dont Augustin pense, dont il rassemble l’éparpillement des moments passés de sa vie dans le présent d’un effort de réminiscence pendant lequel il tend à constituer ou plutôt à restituer la totalité de sa personne, de la confesser et ainsi d’en faire l’objet d’un livre. Le souvenir paradoxalement est une anticipation : Augustin ne cesse en effet de se reprendre, de redonner à sa vie dissolue, dispersée un sens, une cohérence à travers un travail de recul sur lui qui l’arrache à la passivité d’un temps seulement subi, fait d’une succession d’impressions qui ne vont nulle part. Dieu, depuis sa conversion et son baptême, représente désormais pour lui le terme de son errance – ce vers qui il va –, une impression fixe dans sa mémoire autour de laquelle il se construit, lie ses impressions passées de manière à les orienter vers l’impression la plus impressionnante – la présence divine : “vous n’êtes ni l’image d’un objet matériel, ni une affection d’être vivant, comme la joie, la tristesse, le désir, la crainte, le souvenir, l’oubli et tout ce qui est de même sorte, et vous n’êtes pas non plus l’esprit lui-même, puisque vous êtes le Seigneur et le Dieu de l’esprit. Toutes ces choses sont changeantes, mais vous, l’être immuable, vous subsistez au-dessus de toutes ces choses, et vous avez daigné habiter dans ma mémoire, depuis que je vous connais (Confessions, X, 25)”.

Maladie de l’âme
Si la pensée humaine se résumait à un pouvoir de mémorisation des perceptions des corps qui lui sont extérieurs ou des idées qu’elle intuitionne en elle (celles des nombres par exemple), elle se situerait dans un temps objectif ponctué par des événements historiques et des cycles naturels (le mouvement du soleil, de la lune ou des astres) qu’elle ne ferait que compter. Rien ne relierait ces événements ou ces cycles entre eux : signes isolés dans l’histoire ou le cosmos, ils manqueraient de sens, ne renvoyant en dernière instance qu’à eux-mêmes, tautologiquement – à une civilisation succèderait une autre civilisation, à l’hiver une nouvelle année, indéfiniment. Augustin intériorise cette temporalité répétitive, n’en reste pas au décompte des dates et des jours. La marche du monde comme sa propre vie mènent bien quelque part. On ne vit pas seulement de mourir. C’est la volonté qui, dans la mémoire, unifie, rassemble le divers des impressions venues du monde, en fait un récit à la première personne, fidèle ou mensonger : “la volonté qui unit et sépare... en vue d’informer le regard de la représentation, le promène à sa fantaisie au travers des souvenirs cachés de la mémoire... elle le pousse à prendre ici un trait, là un autre ; tous ces traits assemblés en une seule vision forme un tout que l’on juge faux, parce que ce “tout” n’existe pas au-dehors de la nature... Qui a jamais vu un cygne noir ? (De la Trinité XI, 10, 17)”. Tout est à garder, car tout fait signe : en différant sa conversion, en la rapportant au lendemain, Augustin expérimente une volonté distendue, tiraillée entre les attraits de ce monde qui le tirent en arrière, le retiennent, le retardent et Dieu. Loin de nier ou de taire les moments d’hésitations, les passages à vide de sa jeunesse, curieusement, il les prend avec lui, les rassemble, se préparant à quitter un temps qu’il résume, ramasse pour mieux s’en extraire : cette prise de conscience intime du temps lui fait voir par contraste le temps qu’il a perdu, qui l’a séparé pendant tout ce temps-là de Dieu. Pas de meilleur moyen pour s’éterniser que de durer ; en “promenant à sa fantaisie sa volonté”, Augustin augmente en lui au même moment le désir de se retrouver au plus vite, de se guérir d’une maladie de l’âme qui la divise en l’attachant à une multiplicité contradictoire d’impressions particulières : “L’âme donne à l’âme l’ordre de vouloir ; l’une ne se distingue pas de l’autre, et pourtant elle n’agit pas… C’est qu’elle ne veut pas d’un vouloir total, et ainsi elle ne commande pas totalement… Car si elle était dans sa plénitude, elle ne se commanderait pas d’être, elle serait déjà. Ce n’est donc pas un prodige de vouloir partiellement et partiellement de ne pas vouloir : c’est une maladie de l’âme (Confessions, VIII, 9)”.

Se remémorer, ainsi, pour Augustin, c’est vouloir : l’effort de rassemblement des différents moments de sa vie se confond avec le ressaisissement d’une volonté qui tente de s’unifier, de se concentrer, de se fixer sur la seule impression vraiment aimable dans la mémoire – Dieu. Pas de temps sans un étirement de la volonté déchirée entre le divin et le démoniaque, ni bonne ni mauvaise, car libre de se porter d’un côté comme d’un autre. Contre les Manichéens, Augustin défend l’unité de la personne, de la Création, de Dieu : l’homme n’est pas cassé en deux natures contraires – une spirituelle et une matérielle – qui expliquerait la lutte de deux volontés en l’homme ; le monde n’est pas partagé une fois pour toutes en deux royaumes – celui de la lumière ou celui des ténèbres ; Dieu et Satan ne sont pas deux principes indépendants l’un de l’autre. À la suite des commentaires de la Genèse proposés par certains Pères de l’Église (Irénée de Lyon, Tertullien, Hilaire de Poitiers entre autres), Augustin dégage une volonté que l’homme n’emprunte à personne, ni à Dieu, puisqu’il veut le contraire de ce que Dieu veut quand il pèche, ni à Satan, étant donné qu’il n’est pas obligé de vendre son âme quand le diable le lui demande. L’indépendance du Chrétien préfigure la conception moderne d’un individu complètement détaché de son contexte, à cheval entre plusieurs devenirs, contradictoire : œuvre de Dieu mais aussi rebut de la Création, se sachant mortel quand il espère ne pas l’être, sans grâce garantie alors que ses efforts méritent une récompense. Il ne tient qu’à lui de se sauver ou de se perdre : personne ne le fera à sa place. Libre à lui de vouloir. D’où sa responsabilité d’être libre (comme Sartre le répétera), non pas de bien ou mal faire, mais de supporter l’incertitude fondamentale qui le détermine à toujours faire le contraire de ce qu’il veut. Les Confessions sont un exercice d’attention, d’écoute volontaire qui ne rassemble pas sans séparer, qui sépare en rassemblant : Augustin y revient moins sur sa vie que sur sa distraction ; il écoute cette fois-ci avec plus d’attention un interlocuteur – Dieu – qu’il avait ignoré : “ il arrive fréquemment que nous croyons n’avoir pas entendu notre interlocuteur, parce que nous avions l’esprit ailleurs. Il n’en est rien. Nous avons bien entendu, mais sans que la mémoire entre en jeu... par suite de la distraction de la volonté (La Trinité, XI, 8, 15)”. Augustin rassemble ses esprits, la totalité de ses souvenirs pour déceler la présence dans son passé d’une voix qui lui parlait. Cet effort d’écoute du passé promène, disperse douloureusement sa volonté dans les recoins de sa mémoire pendant qu’il la fixe sur un seul objet – Dieu, présence toujours présente, à jamais présente, gravée d’autant plus profondément en lui que son esprit n’est plus ailleurs, coupé de la réalité, que son attention ne s’arrête plus en chemin sur les fantasmagories éphémères d’une vie qui a changé de ne plus avoir le même centre d’intérêt.
Alexandre WONG
© 2009 Frémeaux & Associés

Daniel Mesguich
Daniel Mesguich a joué dans de nombreux films (sous la direction entre autres d’Ariane Mnouchkine, Francis Girod, François Truffaut, Michel Deville, James Ivory, Alain Robbe-Grillet…) et de nombreuses pièces de théâtre (Platonov, Hamlet, Dom Juan…). Il a mis en scène près de deux cents spectacles pour le théâtre (Médée d’Euripide, Électre de Sophocle, Hamlet, Le Roi Lear, Roméo et Juliette, Titus Andronicus, La Tempête et Antoine et Cléopâtre de Shakespeare, La Dévotion à la croix de Calderon, Andromaque, Britannicus, Bérénice, Mithridate et Esther de Racine, Dom Juan de Molière, Cinna de Corneille, Le Prince travesti et La Seconde Surprise de l’amour de Marivaux, Le Prince de Hombourg de Kleist, Marie Tudor de Hugo, Lorenzaccio de Musset, Platonov de Tchekhov, Tête d’or de Claudel, mais aussi Le Diable et le Bon Dieu de Sartre, Folie ordinaire d’une fille de Cham de Julius Amédé Laou, Le Désespoir tout blanc de Clarisse Nicoïdski, L’Histoire (qu’on ne connaîtra jamais) de Hélène Cixous…) et l’opéra (Le Grand Macabre de Ligeti, Der Ring des Niebelungen de Wagner, La Passion de Gilles de Boesmans, Un bal masqué de Verdi, GO-gol de Lévinas, Wozzeck de Berg, La Damnation de Faust de Berlioz, Elephant Man de Petitgirard…). Il a dirigé le Théâtre Gérard-Philipe à Saint-Denis et le Théâtre national de Lille. Ancien élève du Conservatoire national supérieur d’Art dramatique, il y est professeur depuis 1983 et en est le directeur depuis novembre 2007. Il donne de nombreuses master classes dans le monde entier (Chine, États-Unis, Hongrie, Bosnie, Mexique…). Il a également traduit plusieurs textes dramatiques (outre Euripide, Shakespeare et Kleist) et publié plusieurs essais sur le théâtre (L’Éternel éphémère aux éditions Verdier, notamment).

Ecouter SAINT AUGUSTIN / LES CONFESSIONS (livre audio) © Frémeaux & Associés / Frémeaux & Associés est l'éditeur mondial de référence du patrimoine sonore musical, parlé, et biologique. Récompensés par plus de 800 distinctions dont le trés prestigieux "Grand Prix in honorem de l'Académie Charles Cros", les catalogues de Frémeaux & Associés ont pour objet de conserver et de mettre à la disposition du public une base muséographique universelle des enregistrements provenant de l'histoire phonographique et radiophonique. Ce fonds qui se refuse à tout déréférencement constitue notre mémoire collective. Le texte lu, l'archive ou le document sonore radiophonique, le disque littéraire ou livre audio, l'histoire racontée, le discours de l'homme politique ou le cours du philosophe, la lecture d'un texte par un comédien (livres audio) sont des disques parlés appartenant au concept de la librairie sonore. (frémeaux, frémaux, frémau, frémaud, frémault, frémo, frémont, fermeaux, fremeaux, fremaux, fremau, fremaud, fremault, fremo, fremont, CD audio, 78 tours, disques anciens, CD à acheter, écouter des vieux enregistrements, cours sur CD, entretiens à écouter, discours d'hommes politiques, livres audio, textes lus, disques parlés, théâtre sonore, création radiophonique, lectures historiques, audilivre, audiobook, audio book, livre parlant, livre-parlant, livre parlé, livre sonore, livre lu, livre-à-écouter, audio livre, audio-livre, lecture à voix haute, entretiens à haute voix, parole enregistrée, etc...). Les livres audio sont disponibles sous forme de CD chez les libraires  et les disquaires, ainsi qu’en VPC. Enfin certains enregistrements de diction peuvent être écoutés par téléchargement auprès de sites de téléchargement légal.

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