« Un "vrai" musicien » par Opus 132

« On ne rencontre pas un « vrai » musicien tous les quatre matins. Par « vrai », on entend en l’occurrence (oui, on entend comme c’est également le cas pour les livres et la peinture) celui qui trace une route, la sienne, imprévisible, parfois sinueuse, mais toujours rigoureuse, déterminée, inspirée, ce qui revient au même. C’est un tel chemin, on ose dire de pensée, car la musique est un écho, une vibration conservée, une pensée (en d’autres termes « la plus haute philosophie », écrit Platon au début du Phédon, à l’instant de la mort, une conscience venue d’elle et y retournant plus tard – une pensée n’étant jamais qu’une réminiscence, que l’écho de l’immémorial provenant d’en deçà la naissance et qu’il est toujours au moment de son retour du séjour des morts) que retrace dans le détail et avec une rare et imposante érudition Daniel Baillon dans le beau livre qui est consacré à Jimmy Giuffre (1921-2008), les enregistrements du musicien, en gros se situant entre 1947 et 1992).

C’est en reprenant le texte inaugural du regretté et tout aussi instruit des belles choses, Philippe Carles, un texte datant de 1968 (!) que l’apostille majeure (et les textes importants relève toujours de ce genre car ils célèbrent non pas un autre texte seulement, mais un mystère qui fait un avec une évidence, en somme ce qu’on appelle une « œuvre ») de Daniel Baillon poursuit et amplifie.

Cette œuvre de Jimmy Giuffre possède des dimensions et des ramifications considérables dans le cadre de formations musicales très diverses (on penchera personnellement pour le trio terminal en compagnie de Paul Bley et Steve Swallow qui expose une offre musicale impressionnante). Jouer de la clarinette en solo fait penser aux suites pour violoncelle de Bach, autrement dit à cet orchestre caché, presque cosmique, du moins virtuel, ce premier degré du réel, qu’on entend néanmoins et que la musique jouée en solo se doit de faire entendre (et dans ce cas, impératif, on entend un musicien). Il y a là une sorte de souveraineté, ou si l’on préfère de liberté que donne la musique parce qu’elle se soustrait aux contingences du monde. Et puis, dans cette même veine, Bach composait bien à partir du folklore et des danses (les titres des mouvements des suites en reprennent les intitulés), et Jimmy Giuffre connaît son pays, le Texas en particulier, en profondeur, autrement dit-il en recueille les échos et les tressaillements venus des profondeurs.

Bien sûr, cette œuvre s’accompagne d’une solitude – une solitude possède son bonheur propre (lisez par exemple la page 25). Mais surtout, Jimmy Giuffre est un pur musicien. Cela ne signifie en rien qu’il pratiquerait une musique pure. L’abstraction de sa musique, du moins ce terme en délivre-t-il l’impression première, traduit au préalable une dimension de réflexion, de reprise originelle, en d’autres termes une langue particulière, avec ses mots et sa syntaxe si singulière. Cette dernière atteint avec Jimmy Giuffre une finesse qu’on entend rarement dans le jazz contemporain, tellement pris (comme au demeurant les autres genres musicaux, et avant tout la musique dite classique) en étau entre l’esthétisation vaine, vide en vérité, et la désinhibition et le débraillé sonores.

Jimmy Giuffre sait que jouer la musique, c’est interroger. Philippe Carles met l’accent sur ce point crucial. D’où l’écoulement musical qu’est la carrière de Jimmy Giuffre vers on ne sait quel débouché, la vision de quel détroit et de quelle embouchure que le musicien a bien dû entrevoir en pensée. Et c’est le partage de cette dernière qu’incarne le dernier trio, faisant songer à un théâtre que Daniel Baillon parcourt dans tous ses arcanes des coulisses et en s’arrêtant sur autant d’événements discographiques. »

 

Par André Hirt – OPUS 132