The Indispensable Ernest Ranglin 1958-1962
The Indispensable Ernest Ranglin 1958-1962
Ref.: FA5920

Jazz, calypso, soundtrack

Ernest Ranglin

Ref.: FA5920

EAN : 3561302592022

Direction Artistique : BRUNO BLUM

Label :  FREMEAUX & ASSOCIES

Durée totale de l'œuvre : 1 heures 18 minutes

Nbre. CD : 1

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Présentation

Ernest Ranglin est l’un des plus grands et légendaires guitaristes de jazz jamaïcains. Il a d’abord accompagné des artistes de blues, de calypso et enregistré pour la bande originale du film de James Bond Dr. No. Cette anthologie réalisée par Bruno Blum réunit la crème de ces éblouissants premiers enregistrements, parmi ses meilleurs, et réédite finalement son rarissime premier album de jazz, de classe internationale — le deuxième album jamais paru chez Island et produit par le célèbre Chris Blackwell.
Patrick FRÉMEAUX

« Ernest est le meilleur musicien jamais sorti de la Jamaïque. La Jamaïque a produit des musiciens assez incroyables. Des musiciens de jazz. Et beaucoup. Mais je pense qu’Ernest est vraiment le meilleur. » Chris BLACKWELL, Island Records



THE WRIGGLERS
1. BLOODSHOT EYES 3’16
2. CALYPSO MEDLEY:
Solas Market/Water Come a Mi Eye 3’38
[Come Back Liza]
3. DON’T TOUCH ME TOMATO 3’14
4. LIMBO 2’10
THEOPHILUS BECKFORD
5. GEORGIE AND THE OLD SHOE 2’37
6. JACK AND JILL SHUFFLE 3’02
7. DON’T WANT ME NO MORE 2’49
8. SHE’S GONE 2’43
9. THAT’S ME 2’45
10. SILKY - Clue J and his Blues Blasters 2’50
11. JAMAICA BLUES - Azie Lawrence 2’49
12. I WANT TO BE IN LOVE - Azie Lawrence 3’42
THE ERNEST RANGLIN TRIO
13. ERNIE’S DELIGHT 4’49
14. TENDERLY 8’38
15. DRINK TO ME ONLY WITH THINE EYES 3’33
16. ERNIE’S TUNE 3’48
17. POLKA DOTS AND MOONBEAMS 5’48
18. ONE FOR FRED 4’55
19. DAHOUD 4’08
20. YELLOW BIRD - Sonny Bradshaw Quartet 2’49
21. EXODUS - The Cecil Lloyd Group 2’57
22. THE BOY’S CHASE - Monty Norman 1’33
[From the “Dr. No” film soundtrack)

DIRECTION ARTISTIQUE : BRUNO BLUM

Presse
“This is the foundation of Jamaican recorded music played by the acknowledged master guitarist Ernest Ranglin. Born in Manchester and raised in Kingston, he joined the Val Bennett Orchestra at the age of 15, and even as early as 1964 he was recognised as the “Best Jazz Guitarist” by the UK’s Melody Maker music weekly. He had also played on and arranged Millie’s huge selling ska hit “My Boy Lollipop’ the previous year.The music here though predates those successes in Europe though. There are four tracks by mento outfit Denzil Laing & The Wrigglers, from an album released by Kalypso in 1958; Bloodshot Eyes is a cover of American jump-blues singer Wynonie Harris’s 1951 hit cover of Hank Penny’s country hit Bloodshot Eyes, and features excellent guitar work by Ernest – but the others are certainly very listenable mento.Then it’s on to Theophilus Beckford and his Jamaican R’n’B sound with several characteristic shuffles and again some excellent breaks by Ernest; She’s Gone‘ is still recognisably influenced by the American sound but the dawn of ska is certainly evident in the rhythm guitar work on this release from the very beginning of the 60s. Beckford drops out for Clue J.s Silky but Roland Alphonso, Ernest, Monty Alexander, and Drumbago are still there, and trombonist Rico Rodriguez is added at the beginning of his very long career. A couple of tracks by Azie Lawrence conclude this section, including his bouncy immigrant’s lament, Jamaica Blues.Next up is Ernest’s 1961 release, Guitar In Ernest, in its entirety, the second album to be issued by the famed Island Records (not to be confused with a later set) and produced by Chris Blackwell. This is definitely a jazz album, in a trio format (just guitar, bass and drums) showcasing the kind of sounds he was playing in the hotels – it’s also an extremely accomplished jazz guitar record; take a listen to Ernie’s Delight.This educational, entertaining release then concludes with several seemingly unrelated tracks – the Caribbean standard Yellow Bird so beloved of steel bands and recorded here with Sonny Bradshaw, Exodus by the Cecil Lloyd Group, first issued on the album Jazz Jamaica From The Workshop and sometimes suggested as an influence on Bob Marley’s later number – in truth, maybe one or two phrases, possibly – and the closer, arranged by Ernest, the percussion and breakneck guitar The Boy’s Chase, from the soundtrack of the James Bond film, Dr. No, which brought Jamaica to a wider audience.Ernest has been one of the key figures of Jamaican recorded music almost from the very beginning, and this set shows some of his earliest outings on record. Recommended, of course, but just don’t come to it expecting reggae!”By Norman DARWEN – REGGAE VIBES
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Liste des titres
  • Piste
    Titre
    Artiste principal
    Auteur
    Durée
    Enregistré en
  • 1
    Bloodshot Eyes
    Ernest Ranglin
    Hank Penny
    00:03:16
    1958
  • 2
    Calypso Medley - Solas Market/Water Come a Mi Eye
    Ernest Ranglin
    Inconnu
    00:03:38
    1958
  • 3
    Don’t Touch Me Tomato
    Ernest Ranglin
    Inconnu
    00:03:14
    1927
  • 4
    Limbo
    Ernest Ranglin
    Inconnu
    00:02:10
    1958
  • 5
    Georgie And The Old Shoe
    Ernest Ranglin
    Theophilus Beckford
    00:02:37
    1960
  • 6
    Jack And Jill Shuffle
    Ernest Ranglin
    Theophilus Beckford
    00:03:02
    1960
  • 7
    Don’t Want Me No More
    Ernest Ranglin
    Theophilus Beckford
    00:02:49
    1960
  • 8
    She’s Gone
    Ernest Ranglin
    Theophilus Beckford
    00:02:43
    1960
  • 9
    That’s Me
    Ernest Ranglin
    Theophilus Beckford
    00:02:45
    1960
  • 10
    Silky
    Ernest Ranglin
    Cluett Johnson
    00:02:50
    1960
  • 11
    Jamaica Blues
    Ernest Ranglin
    Azie Lawrence
    00:02:49
    1960
  • 12
    I Want To Be In Love
    Ernest Ranglin
    Azie Lawrence
    00:03:42
    1960
  • 13
    Ernie’s Delight
    Ernest Ranglin
    Ernest Ranglin
    00:04:49
    1961
  • 14
    Tenderly
    Ernest Ranglin
    Walter Gross
    00:08:38
    1961
  • 15
    Drink To Me Only With Thine Eyes
    Ernest Ranglin
    Ben Jonson (Paroles originales)
    00:03:33
    1961
  • 16
    Ernie’s Tune
    Ernest Ranglin
    Dexter Keith Gordon
    00:03:48
    1961
  • 17
    Polka Dots And Moonbeams
    Ernest Ranglin
    Jimmy Van Heuse & Johnny Burke
    00:05:48
    1961
  • 18
    One For Fred
    Ernest Ranglin
    Ernest Ranglin
    00:04:55
    1961
  • 19
    Dahoud
    Ernest Ranglin
    Ernest Ranglin
    00:04:08
    1961
  • 20
    Yellow Bird
    Ernest Ranglin
    Oswald Durand
    00:02:49
    1961
  • 21
    Exodus
    Ernest Ranglin
    Ernest Gold
    00:02:57
    1962
  • 22
    The Boy’s Chase (From the “Dr. No” film soundtrack)
    Ernest Ranglin
    Monty Norman
    00:01:33
    1962
Livret

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THE INDISPENSABLE ERNEST RANGLIN 1958-1962

Par Bruno Blum

En 1958 la musique jamaïcaine commençait à être enregistrée depuis peu. Le premier à enregistrer des disques avait été Stanley Motta, un vendeur d’appareils ménagers électriques, qui gravait des acétates en direct dans son arrière-boutique et les faisait presser à Londres car il n’existait pas encore de fabricant à Kingston. Il existait une demande pour la musique locale, le mento ; ces tout premiers disques jamaïcains étaient vendus dans les hôtels, où des groupes de mento affublés de chapeaux de paille et de bermudas serrés, de chemises à jabot et franges chantaient des chansons traditionnelles « exotiques » en s’accompagnant de guitares sèches, banjos et percussions. Ils se faisaient photographier avec les touristes américains, qui appelaient leur musique mento « calypso », un terme plus à la mode (le calypso est en réalité la musique de la Trinité-et-Tobago, analogue mais bien distincte[1]) et voulaient rapporter un souvenir chez eux.

Motta a donc créé le label MRS en 1952 et commencé à vendre aux hôtels les disques qu’il avait produits à Kingston[2]. Pour les séances d’enregistrement il employait les meilleurs musiciens de jazz de la ville, dont le guitariste Ernest Ranglin (né à Manchester, Jamaïque, le 19 juin 1932) – ses premiers enregistrements. Ranglin jouait lui aussi dans les hôtels – mais du jazz. Précoce, autodidacte, il avait rejoint le groupe de Val Bennett dès 1947, à l’âge de quinze ans, avant de trouver sa place dans l’Eric Deans Orchestra, le plus prestigieux des orchestres de jazz jamaïcains de l’époque, où il rencontra le pianiste et ami Monty Alexander avec qui il collabore régulièrement depuis cette époque. Ernest Ranglin était décidé à devenir le meilleur et il a travaillé dur, étudiant seul avec des livres consacrés au be-bop, le difficile jazz moderne, et Charlie Parker et Dizzy Gillespie en particulier.

THE WRIGGLERS

Ken Khouri avait ouvert le premier véritable studio jamaïcain, Federal, et comme Stanley Motta avant lui il a commencé à produire des disques de mento, la remarquable musique folklorique locale. Les deux premiers albums de mento gravés pour Khouri et sa marque Federal ont paru en 1958 sous le nom des Wrigglers et Ernest Ranglin y brille avec quelques solos fulgurants inclus ici :

Bloodshot Eyes était un vieux succès du rock, initialement un tube country de Hank Penny en 1950, repris par nombre d’artistes dont Wynonie Harris, et encore à la mode aux Caraïbes en 1958. Le chanteur Denzil Laing y laisse Ernest Ranglin s’exprimer à volonté (contrairement aux autres titres de mento traditionnel de l’album). Ranglin joue un rôle-clé dans les trois autres titres des Wrigglers. Il y apporte une touche à la fois très jazz et totalement ancrée dans la brillante tradition mento locale. On retrouve Solas Market, enregistré par de nombreux artistes de mento de l’époque et dont les paroles racontent l’achat de bananes au marché de Solas, et le romantique Water Come a mi Eye, rebaptisé « Come Back Liza » par Harry Belafonte dans sa célèbre version de 1956[3]. Don’t Touch Me Tomato est une chanson traditionnelle d’auteur inconnu, un standard caribéen salace à double sens enregistré notamment par Josephine Baker et Phyllis Dillon. La mère de Bob Marley racontait que c’est la première chanson que son fils a chanté. Quant à Limbo, c’est le nom de la tradition caribéenne qui consiste à passer sous une barre en équilibre sur deux piquets, de plus en plus bas, en se penchant en arrière au son des chants et maracas. Plusieurs autres versions de cette chanson, dont une par Bo Diddley, figurent dans l’anthologie Roots of Funk 1947-1962 dans cette collection. Les interventions toujours précises et inspirées de Ranglin indiquaient déjà sa grande maîtrise à l’âge de 26 ans.

CLUE J AND THE BLUES BLASTERS

À l’époque la musique la plus populaire en Jamaïque venait pincipalement d’Amérique, surtout de la Nouvelle-Orléans.
- Chris Blackwell

Il y a beaucoup de gens qui jouaient ces morceaux. Louis Prima, Bill Doggett, j’adorais Louis Jordan… et beaucoup écoutaient ce rhythm and blues.
- Ernest Ranglin

Comme Motta, « Coxson » Dodd et « Duke » Reid ont employé Ernest Ranglin pour leurs premiers enregistrements. Sa réputation le précédait déjà. Le style de rhythm and blues « shuffle » à la racine du futur ska, un nouveau genre de musique jamaïcain apparu en 1963, était très à la mode dans les soirées des discos mobiles qui faisaient danser les bars jamaïcains des années 1950[4].

Un type comme Fats Domino était extrêmement populaire en Jamaïque ; et il y avait une sorte de rythme shuffle dans son jeu. Je pense que le ska est venu de ce rythme shuffle, sauf que l’accent était plus sur le contretemps que sur le temps même[5].
- Chris Blackwell

 On a pris le beat du ska au shuffle[6].
- Ernest Ranglin

Tout comme l’accompagnement de « The Fat Man » de Fats Domino en 1949 a aidé à mettre en place le rock ‘n roll, le rythme rebondissant de son succès de 1959 « Be My Guest » a participé à créer le ska[7].
- Chris Blackwell[8]

Pour répondre à la demande de leurs disc jockeys, Coxson et le Duke ont engagé certains des meilleurs musiciens de l’île (dont le pianiste Theophilus Beckford et le bassiste Cluett Johnson qui avaient tous joué sur des disques de mento pour touristes) afin de produire les tout premiers disques de blues jamaïcains : Clue J and the Blues Blasters étaient nés et Ernest Ranglin était leur guitariste et arrangeur. Il a joué sur le premier disque jamaïcain du genre, produit en 1956 par Coxson : « Easy Snapping » par le chanteur et pianiste Theophilus Beckford. Testé sur les pistes de danse pendant deux ans avec des gravures réservées aux disc jockeys, le 45 tours a finalement été pressé et mis en vente en 1959. Il fut un succès immédiat, qui incita Coxson à produire quelques autres irrésistibles morceaux de Theophilus Beckford inclus ici. Ernest Ranglin y montre sa lumineuse versatilité, mélange raffiné de jazz, de mento et de blues. Il brille notamment sur Silky, un instrumental très rock où Clue J and the Blues Blasters ont improvisé en une prise une face B a priori secondaire ; c’était sans compter sur les contributions de Rico Rodriguez au trombone et surtout la guitare d’Ernest Ranglin, qui s’envole dès l’intro dans son style particulier aux notes très rapides (double croches) qui n’ont rien à envier à celles d’Alvin Lee une décennie plus tard. Quelques titres d’Azie Lawrence ont ensuite été gravés en 1961 dans un style entre shuffle, blues, jazz et mento. Deux d’entre eux mettent Ernest Ranglin en valeur dans un style blues personnel. Mais sa véritable dimension de virtuose restait à être capturée sur disque.

CHRIS BLACKWELL

Après ses études à Londres, Chris Blackwell, un jeune Blanc jamaïcain aisé, s’est passionné pour le jazz, musique à la mode dans les années 1950.

Je suis rentré en Jamaïque au milieu des années 1950 et je cherchais vraiment à voir ce qu’il y avait comme jazz en Jamaïque. Il y avait pas mal de bons musiciens à cette époque en Jamaïque, je veux parler de musiciens de jazz. Mais pour moi il y avait une personne qui sortait vraiment du lot et c’était Ernest Ranglin. (…)

Si tu sortais dans des clubs ou des bars, plutôt des clubs je dirais, et on en trouvait surtout dans les hôtels en ce temps-là, tu pouvais écouter des musiciens de jazz ou de la musique latine, de la musique cubaine, on entendait beaucoup de musique cubaine[9].

En 1958 il avait rencontré et sympathisé avec Miles Davis, qui le fascinait, et après avoir collaboré avec de futurs producteurs jamaïcains comme Clement « Coxson » Dodd et Arthur « Duke » Reid, à qui il vendait des disques de rhythm and blues et de jazz achetés aux États-Unis pour leurs soirées dansantes, les « blues parties », Blackwell fournit des disques aux juke-boxes de l’île. Comme Dodd et Reid, il rêvait de franchir l’étape suivante en vivant l’aventure de producteur de musique.

Chris Blackwell (né à Londres le 22 juin 1937) avait vingt ans quand il a commencé sa carrière de producteur en finançant le premier album de Lance Hayward, un pianiste de jazz aveugle venu des Bermudes pour un engagement en résidence à l’hôtel Half Moon de Montego Bay en Jamaïque[10].

« Je crois qu’on n’en a pas vendu 200 exemplaires, et encore, c’était surtout en tant que souvenir à la boutique de l’hôtel[11]. »

Cette première production d’un disque devenu rarissime, pour laquelle il avait créé la bientôt célèbre marque Island Records, l’a mis sur les rails de son avenir.

En décembre 1958 Norman Manley, Premier Ministre de Jamaïque sous la tutelle des autorités coloniales britanniques, a créé la station de radio Jamaica Broadcasting Corporation (JBC, en face des locaux d’Island sur Halfway Tree) qui diffusait des concerts joués en direct, comme c’était la pratique de l’époque. Ernest Ranglin en était le guitariste officiel. Il joua longtemps dans le cadre du groupe de Sonny Bradshaw, un trompettiste qui dirigeait de l’orchestre de jazz de la JBC. Le groupe était constitué des meilleurs musiciens de l’île, dont Monty Alexander, Joe Harriott, Harold McNair, Dizzy Reece (retrouvez les enregistrements méconnus de ces grands musiciens dans le coffret Jamaica Jazz paru dans cette collection), Dwight Pinkney… Ranglin a cotoyé et joué avec tous les plus illustres musiciens de l’île et l’excellente version détendue de Yellow Bird, un classique du répertoire caribéen gravé avec l’orchestre de Sonny Bradshaw, est une des rares traces enregistrées de cette période.

Comme ses associés Coxson et Duke Reid, qui ont découvert un nombre inimaginable d’artistes jamaïcains de premier plan, Chris Blackwell a eu du flair. Il a initialement organisé l’exportation en licence des toutes premières productions de ses collègues et a produit à son tour du boogie woogie/shuffle. Son premier succès local, « Boogie in my Bones » de Laurel Aitken en 1958 (paru sur Starlite Records à Londres), toujours avec la même équipe, a paru à peu près en même temps que « Easy Snapping » de Theophilus Beckford. Ce disque a décidé du destin de Blackwell. Outre le fait qu’il ait été blanc, la principale différence entre Chris Blackwell et les autres producteurs jamaïcains est qu’il avait décidé de toucher le marché anglais. Ses allers-retours à Londres l’incitaient à développer l’exportation et les pressages anglais de musique jamaïcaine. Il avait déjà un concurrent : Emil Shalit et ses marques Melodisc et Blue Beat à Londres, qui avaient Prince Buster en exclusivité. D’autres producteurs, dont l’ingénieur du son Graeme Goodall, commençaient à faire de même. Il a donc fondé lsland à Londres.

GUITAR IN ERNEST

« Ernest était vraiment inconnu hors de la Jamaïque. Je sentais juste que si Ernie allait en Angleterre j’aurais peut-être pu le lancer. »

En 1962, Blackwell est parti s’installer à Londres pour presser les productions de ses amis jamaïcains. Mais avant de laisser son pays derrière lui, il a financé Guitar in Ernest, l’extraordinaire premier album d’Ernest Ranglin réédité ici pour la première fois depuis 1961.

« Ernest est le meilleur musicien jamais sorti de Jamaïque. La Jamaïque a produit des musiciens assez incroyables. Des musiciens de jazz. Et beaucoup. Mais je pense qu’Ernest est vraiment le meilleur. (…) Il est la première personne que j’ai entendu jouer des octaves en même temps sur une guitare. Plus tard Wes Montgomery a été connu pour ça mais Ernest est le premier que j’ai entendu jouer comme ça [Wes Montgomery n’a enregistré son premier disque qu’en 1959, NDA][12]. »

La carrière de Chris Blackwell est en tous points hors du commun. De 1962 à 1964 il a passé deux ans à Londres à prendre en licence des productions jamaïcaines de Coxson (disques ND, Worldisc, Studio One, Coxsone), Duke Reid (Treasure Isle) et quelques autres pour ses marques Island et R&B. Parmi lesquelles le tout premier 45 tours de Bob Marley, le shuffle « Judge Not/Do You Still Love Me[13] » produit par le débutant Leslie Kong, qui a aussi lancé Jimmy Cliff en Grande-Bretagne par le truchement de Blackwell (aucun n’a eu de succès). Chris Blackwell a ensuite produit en 1964 « My Boy Lollipop » de Millie, un succès ska international arrangé par Ernest Ranglin également à la guitare. La chanson s’est vendue à six millions d’exemplaires, ce qui l’a mis sur la voie de la musique populaire internationale, délaissant la Jamaïque jusqu’à 1967, confiant cette mission aux disques Trojan qu’il a fondés et qui se consacrent depuis aux productions jamaïcaines. Blackwell est bien sûr connu pour avoir signé un contrat et produit les disques de Bob Marley & The Wailers à partir de la fin 1972, obtenant le succès planétaire que l’on sait après les années noires du groupe[14].

L’album Island d’Ernest Ranglin, pressé à très peu d’exemplaires en 1961, n’avait pas encore été réédité mais Blackwell a fait venir le guitariste en Angleterre et a lancé sa carrière de jazzman au club Ronnie Scott’s en 1964. Le moins qu’on puisse dire est qu’il a eu du goût : après Millie le Jamaïcain blanc a signé et produit Steve Winwood, Traffic, Free, King Crimson, Cat Stevens, Nick Drake, Emerson Lake and Palmer, Fairport Convention, Sparks, Jimmy Cliff, Roxy Music, Linton Kwesi Johnson, Burning Spear, Black Uhuru, Steel Pulse, Aswad, Grace Jones, Ali Farka Touré, King Sunny Ade… et U2. Et bien d’autres. Dont Ernest Ranglin.

Bien que méconnu Guitar in Ernest est un disque important car les meilleurs musiciens de jazz jamaïcains des années 1950 ont été assez peu enregistrés et cet album brille par sa qualité et l’originalité du style de guitare. Il n’a rien à envier aux meilleurs guitaristes du genre comme son héros Charlie Christian, Wes Montgomery, Django Reinhardt, Kenny Burrell, Les Paul, Barney Kessel, Elek Bacsik, Mickey Baker ou Tal Farlow[15]. La virtuosité d’Ernest Ranglin dans la force de l’âge à vingt-neuf ans, atteint des sommets sur Tenderly, où il déploie des trouvailles d’une grande inventivité, révélant un style mûr, élaboré en jouant presque tous les soirs dans les clubs des hôtels en plus des séances de studio en journée. Le son Gibson clair, les plans rythmiques mitraillés, d’une grande efficacité, l’utilisation d’accords en série selon le difficile procédé popularisé par Barney Kessel, les tempos rapides, les exécutions impeccables, inspirées… la classe internationale. Les rafales de notes très rapides (sa signature), son jeu extrêmement mélodique font de cet album une perle absolue, qui a sa place dans les chefs-d’œuvre du jazz – méconnu mais pas oublié. Il contient quelques standards bien choisis et des compositions comme Dahoud (« daoud » signifie en arabe le ou la « bien-aimé ») et même une belle pochette du peintre expressioniste Karl Parboosingh.

JAZZ JAMAICA

Coxson Dodd commençait à avoir du succès avec ses disques de shuffle (et à partir de 1963 de ska dérivé du shuffle, avec pour arrangeur et guitariste Ernest Ranglin, fondateur des Skatalites). Ranglin devint arrangeur de nombre de morceaux de Bob Marley dont un des premiers succès des Wailers, « It Hurts to Be Alone » interprété par Junior Braithwaite, sur lequel il est soliste. Mais comme Chris Blackwell, Coxson se rêvait producteur de jazz. Il avait voyagé aux États-Unis et collectionnait les disques de jazz. Il réunit là encore la crème des musiciens de jazz de l’île, dont le pianiste Cecil Lloyd, le tromboniste Don Drummond et le saxophoniste Roland Alphonso, pour graver l’historique sommet Jazz Jamaica. C’est pour l’indépendance de la Jamaïque le 6 août 1962, qu’a été publié cet album aussi historique que pionnier, où figure une somptueuse, luxueuse version du standard d’Ernest Gold, Exodus. Le film d’Otto Preminger (1960) du même nom, dont la bande-son inclut la version de Gold, dépeint le calvaire des survivants des camps de la mort nazis voulant rejoindre Israël (où les Anglais les refoulèrent, puis les Français à Marseille, avant de les renvoyer finalement en Allemagne) à bord du cargo Exodus. Ce thème du retour à la terre promise était très sensible chez les musiciens de jazz rastas jamaïcains rêvant de retourner à la terre promise de Sion (qu’ils situaient en Éthiopie). Ranglin ne joue pas sur tous les titres mais le reste de cet indispensable album a également été réédité dans cette collection[16]. Il existe plusieurs versions jamaïcaines de ce morceau, dont une fameuse par les Skatalites (avec Ranglin en 1963), qui a inspiré à Bob Marley un de ses chefs-d’œuvre paru en 1977, l’album Exodus, faisant écho à l’exode biblique de Moïse et son peuple.

Ce coffret s’achève avec The Boy’s Chase, un extrait de la bande du film de James Bond Dr. No, qui a été tourné en Jamaïque avec Chris Blackwell assistant pour les repérages. En effet la mère de Chris Blackwell, Blanche née Lindo, était la maîtresse de Ian Fleming, auteur des livres de James Bond et Chris avait décroché ce boulot. Il eut visiblement son mot à dire pour la musique du film puisqu’Ernest Ranglin joue sur tous les morceaux.

Bruno Blum

Merci à Yves Calvez, Clement « Coxson » Dodd
et Chris Blackwell.

© Frémeaux & Associés 2026

 

[1]. Lire le livret et écouter Trinidad-Calypso 1939-1959, FA5348, dans cette collection.

[2]. Lire le livret et écouter Jamaica-Mento 1951-1958, FA5275, dans cette collection.

[3]. Lire le livret et écouter Harry Belafonte – Calypso-Mento- Folk 1954-1957, FA5234, dans cette collection.

[4]. Lire le livret et écouter USA Jamaica - Roots of Ska 1942-1962 - Rhythm and Blues Shuffle, FA5396, dans cette collection.

[5]. Christoffer « Salzy » Salzgeber, Roots of Reggae: The Ernest Ranglin Story (film documentaire de 2006).

[6]. Ibid.

[7]. « Be my Guest » est inclus dans le coffret de 6 CD The Indispensable Fats Domino 1949-1962, FA5692, dans cette collection.

[8]. Chris Blackwell with Paul Morley, The Islander, My Life in Music and Beyond, p. 46. Nine Eight Books, London, 2022.

[9]. Lire le livret et écouter Cuba-Son 1926-1962, FA5752, Cuba-Mambo 1949-1962, FA5915, et Cuba-Cha Cha Chá 1953-1962, FA5925, dans cette collection.

[10]. Lire le livret et écouter Jamaica-Jazz 1931-1962, où un titre chanté par la Jamaïcaine Totlyn Jackson accompagnée par Lance Hayward, a paru dans cette collection. Un autre extrait du rarissime album Island de Lance Hayward est inclus dans Bermuda-Gombey & Calypso 1953-1960, FA5374, dans cette collection.

[11]. Chris Blackwell with Paul Morley, ibid.

[12]. Christoffer « Salzy » Salzgeber, Roots of Reggae: The Ernest Ranglin Story (film documentaire de 2006).

[13]. « Judge Not » et « Do You Still Love Me » ont été réédités respectivement sur Roots of Ska 1942-1962, FA5396 et Les Musiques des Caraïbes – du vaudou au ska, FA5799, (en coédition avec les éditions du Castor Astral et prix de l’Académie Charles Cros) parus chez Frémeaux et Associés.

[14]. Bruno Blum, Roger Steffens & Leroy Jodie Pierson, Bob Marley & the Wailers 1967-1972 – Soul Revolution, la biographie discographique par les historiens du reggae, FAL3215, (Frémeaux et Associés, 2024).

[15]. Lire le livret et écouter Electric Guitar Story – Country Jazz Blues R&B Rock 1935-1962, FA5421, dans cette collection.

[16]. Lire le livret et écouter Jamaica - Jazz 1931-1962, FA5636, dans cette collection.

THE INDISPENSABLE ERNEST RANGLIN 1958-1962

DISCOGRAPHY

THE WRIGGLERS

  1. BLOODSHOT EYES - Denzil Laing and the Wrigglers

(Herbert Clayton Penny aka Hank Penny)

Denzil Laing, v; Ernest Ranglin-g; The Wrigglers-v; probably Cluett Johnson-b; unknown-d. Produced and recorded by Kenneth Lloyd Khouri as Ken Khouri. Recorded at Federal Studio, 220 Foreshore Rd, Hagley Park, Kingston, Jamaica.

Jamaica Fabulous Island in the Sun - Denzil Laing and the Wigglers Sing Again, Kalypso FR 1002, 1958.

  1. CALYPSO MEDLEY: Solas Market/Water Come a Mi Eye [Come Back Liza] - The Wrigglers

(unknown)

Denzil Laing, v; possibly Roland Alphonso-saxophone; Ernest Ranglin-g; The Wrigglers-v; probably Cluett Johnson-b; unknown-perc & d. Produced and recorded by Kenneth Lloyd Khouri as Ken Khouri. Recorded at Federal Studio, 220 Foreshore Rd, Hagley Park, Kingston, Jamaica.

The Wrigglers Sing Calypso at the Arawak Hotel, Kalypso 1958.

  1. DON’T TOUCH ME TOMATO - The Wrigglers

(unknown)

Same as above.

Note: On June 9, 1927, Sam Manning, a Trinidadian settled in New York City, recorded a similar song, albeit with a different melody and lyrics, named “Touch Me All About, But Don’t Touch me Dey” (Victor 80777).

  1. LIMBO - The Wrigglers

(unknown)

Same as 2.

THEOPHILUS BECKFORD WITH CLUE J
& HIS BLUES BLASTERS

  1. GEORGIE AND THE OLD SHOE

(Theophilus Beckford)

  1. JACK AND JILL SHUFFLE

(Theophilus Beckford)

  1. DON’T WANT ME NO MORE

(Theophilus Beckford)

  1. SHE’S GONE

(Theophilus Beckford)

  1. THAT’S ME - Theo Beckford & The City Slickers

(Theophilus Beckford)

Theophilus Beckford, v; Clue J & His Blues Blasters aka The City Slickers: Roland Alphonso-ts; Ernest Ranglin-g; Aubrey Wellington Adams or Montgomery Bernard Alexander as Monty Alexander-p; Cluett Johnson-ac b; Arkland Parks as Drumbago-d. Produced by Clement Seymour Dodd as Sir Coxsone. Worldisc 1960-1961.

  1. SILKY - Clue J and his Blues Blasters

(Cluett Johnson)

Same as above, and Emmanuel Rodriguez as Rico-tb; Aubrey Wellington Adams-org: Theophilus Beckford out.

  1. JAMAICA BLUES - Azie Lawrence & The Carib Serenaders

(Azie Lawrence)

Azie Lawrence-v; Ernest Ranglin-g; b, perc, d. Melodisc 45-1563, 1960.

  1. I WANT TO BE IN LOVE - Azie Lawrence

(Azie Lawrence)

Same as above. Melodisc 45-1572, 1960.

THE ERNEST RANGLIN TRIO

  1. ERNIE’S DELIGHT

(Ernest Ranglin)

  1. TENDERLY

(Walter Gross)

  1. DRINK TO ME ONLY WITH THINE EYES

(unknown)

Note: Instrumental version. The original lyrics were by Benjamin Jonson aka Ben Jonson.

  1. ERNIE’S TUNE

(Dexter Keith Gordon)

  1. POLKA DOTS AND MOONBEAMS

(Jimmy Van Heuse, Johnny Burke)

  1. ONE FOR FRED

(Ernest Ranglin)

  1. DAHOUD

(Ernest Ranglin)

Ernest Ranglin-g; Thaddeus Mowatt as Thaddy Mowatt-ac b; Clarence Bean as Tootsie Bean-d. Produced by Chris Blackwell, spring of 1961. Recorded by Desmond Elliott at Federal Studio, Kingston, Jamaica. Guitar in Ernest, Island Records C.B. 23, 1961.

  1. YELLOW BIRD - The Sonny Bradshaw Quartet

(Oswald Durand, Michel Mauléart Monton)

Cecil Valentine Bradshaw as Sonny Bradshaw-tp; Ernest Ranglin-g; probably Montgomery Bernard Alexander as Monty Alexander-p; possibly Thaddeus Mowatt as Thaddy Mowatt-ac b; possibly Clarence Bean as Tootsie Bean-d. Produced by Arthur Reid aka Duke Reid. Duke 45/DK 1003, 1961.

Note: the original French version was written around 1893 in Haiti and named “Choucoune”.

  1. EXODUS - The Cecil Lloyd Group

(Ernest Gold, born Ernst Sigmund Goldner)

Billy Cooke-tp; Roland Alphonso-ts; Tommy McCook-ts; Donald Drummond as Don Drummond-tb; Ernest Ranglin-g; Cecil Lloyd Knott as Cecil Lloyd-p; Lloyd Mason-b; Carl McLeod-d. Produced by Clement Seymour Dodd as Coxson Dodd or Sir Coxsone. Federal Studio, Kingston, Jamaica, 1962. From Jazz Jamaica From the Workshop, Port-O-Jam PJL 01, 1962.

  1. THE BOY’S CHASE - Monty Norman

(Monty Norman aka Monty Noserovitch)

[From the “Dr. No” film soundtrack)

Ernest Ranglin-g, arr. CTS Studios, Bayswater, London, June, 1962.

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