« Le gothique, un mouvement artistique religieux uniforme, d’origine germanique, oublié à la Renaissance ? 8 idées reçues passées au crible.
Toujours bien visible dans le paysage, l’architecture gothique a notamment été remise à l’honneur lors de la restauration récente de Notre-Dame de Paris. Toutefois, elle demeure méconnue. Considérée comme une prouesse technique sans précédent propre aux édifices religieux ou, au contraire, comme un souvenir de l’obscurantisme médiéval, elle draine encore nombre de préjugés. Pauline de Préval, qui vient de publier un ouvrage sur le sujet ("Le miracle gothique" chez Frémeaux-Pollen), démêle le vrai du faux.
L'art gothique marque une rupture brutale et un rejet net de l'art roman
Faux. « La quête de hauteur et de lumière, qui caractérise l’art gothique, était déjà perceptible avant. On le voit dans des abbatiales, comme celle de Cluny, ou des cathédrales, comme celle de Compostelle. À l’époque paléochrétienne, puis carolingienne, les églises étaient couvertes par des plafonds en bois. Cela permettait d’élever des murs assez hauts, avec de nombreuses ouvertures, qui faisaient entrer une lumière abondante à l’intérieur. Mais, pour lutter contre les incendies, les bâtisseurs romans ont voûté ces édifices en pierre, ce qui leur a donné des formes massives et sombres.
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Comme son nom l'indique, c'est un art éminemment germanique
Faux. « S’il est vrai que le terme « gothique » renvoie à une peuplade germanique, les Goths, l’appellation a été inventée à la Renaissance par les théoriciens de l’art italiens. Jusqu’alors, on désignait ce style sous le nom “d’opus francigenum ” ou “art français”. Mais, en 1560, Giorgio Vasari a opposé l’art romain caractérisé par la mesure, la symétrie, la proportion, à l’art gothique, qu’il qualifie de monstrueux et de barbare. Au XIX e siècle, les romantiques allemands l’ont repris à leur compte et ont revendiqué la paternité germanique de ce style. Les historiens de l’art français ont beau avoir milité pour qu’il redevienne “français”, ils n’y sont jamais arrivés. »
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Les décors gothiques visent à enseigner la Bible aux illettrés
À nuancer. « C’est vrai dans la mesure où le décor qui se cantonnait auparavant à l’intérieur des églises s'est porté à l’extérieur. On n’avait jamais vu une telle profusion des statues sur les façades. Ce décor correspondait à une volonté des prélats issus de la réforme grégorienne de mieux éduquer les fidèles. Mais il avait aussi pour mission de les émerveiller. Il faut se souvenir que la grande affaire de l’Église des XIIe et XIIIe siècles était de réaffirmer le mystère de l’incarnation face à des hérésies manichéennes, en particulier celle des Albigeois. Ce n’est pas un hasard si les cathédrales gothiques se sont élevées en même temps que s’est développé le culte eucharistique et le culte marial. Elles étaient à la fois un enseignement et une manifestation de la présence divine. Ce qui a fait la spécificité des hommes de l’âge gothique, par rapport à ceux qui les ont précédés, c’est l’impatience de faire, dès ici-bas, l’expérience du divin. »
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Le XIXe siècle se passionne pour l'art gothique, jusque-là délaissé et méprisé
Vrai. « Cet engouement a commencé en Angleterre. Plus de 3600 églises ont été restaurées, reconstruites ou nouvellement édifiées en style néo-gothique, entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle. En France, Eugène Viollet-le-Duc et Victor Hugo ont fait des cathédrales un mythe national. Une concurrence s’est même instaurée entre Rouen, Ulm et Cologne, pour édifier la plus haute flèche de cathédrale. Ce renouveau a accompagné la construction des États-nations. En Allemagne, le chantier de la cathédrale de Cologne a été relancé pour devenir un emblème d'unité nationale. Les ramifications du gothique se sont prolongées jusqu’à nos jours avec le Bauhaus, en Allemagne et aux États-Unis, puis le style International, le mouvement Arts and Crafts, en Angleterre, et Art Nouveau, en France, sans oublier l’architecture des ingénieurs. L’exemple le plus original de cette « fécondité » du gothique est la Sagrada Familia de Gaudí, qui le renouvelle complètement ! »
LIRE AUSSI :
Le miracle gothique. Une histoire des cathédrales, de Pauline de Préval (Frémeaux & Associés, 216p.) »
Par Véronique DUMAS - HISTORIA
