« Inestimable » par Paris Move

« La publication de ce coffret triple CD relève autant de la performance technique que de l’événement historique. En effet, ce fut la seule fois que Ray Charles se produisit à la tête d’un authentique big band (seize musiciens, dont certains étaient issus, en plus de son groupe régulier, de celui de Quincy Jones, avec lequel il venait d’enregistrer le classic album “Genius + Soul = Jazz”), en délaissant son proverbial piano pour ne jouer que de l’orgue Hammond au fil de six concerts entiers. Alors qu’il avait remporté un triomphe à la tête d’une formation plus modeste (sept musiciens “seulement”!), en juillet de cette même année lors de son passage au festival de jazz d’Antibes/ Juan-les-Pins, son retour au Palais des Sports de Paris fin octobre révéla l’engouement qu’il suscitait auprès d’un public débordant amplement le cercle des passionnés de jazz. “What I’d Say” enflammait alors autant les surboums adolescentes que “One Mint Julep” les soirées cha-cha-cha des adultes, et le Genius expérimentait en Europe les prémices de ce qu’on n’appelait alors pas encore le “crossover”. Ce n’est rien de moins que la durée équivalente de six LPs qui nous est ici proposée, avec l’intégralité de trois des six concerts parisiens de cet automne 61 (augmentée d’une poignée de bonus tracks de la même série). Selon la tradition du show à l’américaine, l’orchestre “chauffe” d’abord la salle une bonne vingtaine de minutes, avant que l’arrivée de la vedette ne provoque l’ovation saluant la fin de son attente. Si les cuivres solistes (David “Fathead” Newman, Hank Crawford, Don Wilkerson, Marcus Belgrave) régalaient un public pourtant impatient, l’irruption de Brother Ray sur le prémonitoire “Let The Good Times Roll” libérait un torrent de swing et d’énergie. Les classiques de son répertoire (“Georgia On My Mind”, “Hallelujah I Love Her So”, “Just For A Thrill”, “I Believe To My Soul”, “Come Rain Or Come Shine”…) revêtent ici une saveur inédite, tels que revisités par les arrangements de l’ami Quincy, et ravivés par un Ray Charles en forme éblouissante, s’éclatant comme un gamin sur les touches de son instrument. Comment imaginer qu’il se débattait alors dans les affres de l’addiction, et se trouvait à ce titre menacé d’arrestation à tout moment…? Enregistré moins de deux semaines avant ces concerts, “Hit The Road Jack” (signé Percy Mayfield) devait lui offrir son premier hit (!) sur son nouveau label (ABC), se classant deux semaines durant à la tête du Billboard, et lui valant le Grammy de la meilleure chanson rhythm n’ blues de l’année. Il en restitue ici trois versions échevelées avec sa Raelette favorite, Margie Hendricks. Un inestimable addendum à l’œuvre foisonnante d’un authentique génie, alors en pleine et irrésistible ascension. »
Par Patrick DALLONGEVILLE – PARIS MOVE