Un monde que l’on imagine difficilement aujourd’hui par Cairn Info

"La banlieue “a des charmes que rien ne remplace”, c’est “un paradis qu’on a mis sur terre”, où “le dimanche, on oublie ses ennuis”, chantaient Reda Caire, Damia ou Robert Lamoureux dans les années 1930, 1940 et au tout début des années 1950. Cette banlieue mise en musique est un monde que l’on imagine difficilement aujourd’hui. Certes, on reconnaît les noms des communes qu’on ose afficher, à l’époque, jusque dans les titres, comme “Entre Saint-Ouen et Clignancourt”, “Les filles de Gennevilliers” ou “Joinville-Musette”, mais ensuite on entend la description de sites où tout n’est que jardins, ombrages, fêtes et romances. On voit bien que la banlieue était déjà plurielle, avec des territoires très distincts. Il y a des distinctions sociales entre le monde très ouvrier de Saint-Ouen, l’espace des fonctionnaires (Saint-Mandé) ou celui des bourgeois (Saint-Germain, Chantilly). Il y a les banlieues du quotidien et celles où l’on va pour se distraire. Dans cette dernière catégorie, la géographie est déterminante, puisque les refrains chantent les bords de Seine ou de Marne (Suresnes, Joinville-le-Pont).
Pourtant, la banlieue apparaît comme un territoire mental, constitué par l’imaginaire de l’époque, si bien décrit dans des chansons telles que “Ma banlieue”, “Aux quatre coins de la banlieue”, “Banlieue”, “Quand la banlieue fait la bringue”, etc. La banlieue est un espace-temps qui existe d’abord le dimanche. Ce jour est celui de la fête et du loisir. À chaque fois, le petit voyage en train jusqu’à Joinville ou Suresnes décrit les murs noirs de la ville et la tristesse des faubourgs. Le dimanche semble toujours se situer en été et les paroles témoignent d’un ciel uniformément bleu. La fête est caractérisée par la musique (accordéon ou piano mécanique), un certain type de repas (le petit vin blanc, la friture de poissons), le mélange des âges et la formation des couples dans les bals sur des airs de java ou de valse.
Bien sûr, ce petit paradis banlieusard “où les voisins sont frères” est un univers de nécessité : on est là parce que l’on ne peut aller ailleurs (Nice, Deauville…) et la guinguette remplace “les luxueux palaces”. Derrière les refrains enthousiastes et hédonistes se profile l’image de la semaine de travail dans les usines et aussi d’une autre banlieue qui n’a pas assez d’insouciance pour chanter."
par Alain VULBEAU - CAIRN INFO