Fremeaux.com
Claude Bolling Big Band : C’EST SI BON
Nouvelle édition de PariSwing (Made in France)
par Jean-Christophe Averty








Une chanson, c’est parfois peu de choses... et pourtant, cet art que Serge Gainsbourg qualifiait de “mineur” est devenu “majeur”. De la chansonnette fredonnée au coin d’une rue au succès commercial, les grandes chansons ont une histoire, une vie, une âme; elles sont notre mémoire populaire. Maurice Chevalier, Charles Trenet, Charles Aznavour ont toujours voulu associer les paroles françaises aux rythmes du jazz. Ainsi, Boris Vian “jazz complice” de Claude Bolling lui a permis d’entrer dans le monde de la chanson et d’assurer la direction musicale des grands noms des années soixante. Après la chanson américaine, la chanson française est la plus internationale du monde : Les Feuilles Mortes, C’est si Bon, La Mer sont les musiques les plus jouées hors de France et les français eux-mêmes apprécient aujourd’hui davantage les chansons “Made in France”. Pour fêter le 3e Millénaire, Claude Bolling et son Big Band ont choisi de marier la Chanson et le Jazz, dans un programme populaire et swingant! Tel est le texte, du, n’ayons pas peur du mot, “One & Only Grand Orchestre” national, qui à mordicus, défend et illustre cette “curieuse zizique aléatoire”, venue des Amériques réveiller notre ancien Monde, à l’aube du dernier siècle du 2e Millénaire, que reçurent au début de l’An 2000, MM. les organisateurs de concerts et de festivals, les managers de salles de dancing, de night-clubs, de restaurants, et autres lieux de réunion, publics ou privés, de “gens/people”, de bonne compagnie, donc amateurs de jazz...
Je n’ai Rien à y ajouter pour préfacer le livret d’accompagnement de ce nouveau “DC” (Disque Compact) du Maestro Bolling : “pariSwing”, “made in france”. Sinon que lorsque je viens entendre le valeureux “boucan” de Claude, de sa formation de 16 solistes, “16! - count’em! - 16!”, j’éprouve toujours un indicible plaisir à “en prendre plein les oneilles”! Ma joie (“Y’en a d’la”) à voir alors les enthousiastes et talentueux responsables de ce “bruit” roboratif et tonifiant se comporter sur scène, n’est pas moins extraordinaire! Quel “ensemble”, - que “combination”, “what a combo!” -, Monsieur Dubol (Dubol et Dubolette : surnoms affectueusement donnés par Brigitte Bardot à Claude et Irène Bolling) a réuni là, et ce depuis quatre décennies, sans jamais faillir à son initial propos : celui de généreusement dispenser du bonheur!
                     Oui, pour sûr, suivons le chef!
                     Pardon : Yeah! do follow the leader of the (big) fanfare!
Les inconditionnels passionnés de la “françoise” chansonnette, et les “fans of syncopations” ne sauraient blâmer un cinglé de music-hall, - le music-hall, lieu magique où sont nés, à l’exception notable de notre hymne national -, “ninety nine per cent” des titres retenus par Claude Bolling -, de leur fournir une profusion démentielle d’informations sur les où ? quand ? comment ? par qui ? furent écrits, composés et créés, ces “evergreens” depuis bien longtemps inscrits au firmament du hit parade, et “revisited” par le C.B.B.B. (Claude Bolling Big Band), les mardi 14 et mercredi 15 juin 2000, au Studio Davout, sous la direction technique de l’ingénieur du son de sa Gracieuse Majesté, venu spécialement de Londres, John Timperley.

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1. SUIVEZ LE CHEF 
Claude Bolling (Sacem : 14 novembre 1974, 23 février et 16 décembre 1976 - Éditions Caïd, Paris)
    - “Suivez le chef!” 
- “Et comment!” 
- “No, comment?” 
- “No comment.”
Une précision, cependant, pour ceux et celles, - oui, il se trouve que des Dames et des Demoiselles se passionnent pour la discographie, discipline majeure de l’activité intellectuelle (!) -, qui collectionnent tous les enregistrements signés par Claude Bolling, de son premier 78 tours, (28 mai 1948), à son plus récent CD (juin 2000), celui que vous écoutez présentement...
Cette mouture de Suivez le Chef, - titre explicite s’il en fut jamais! -, fut magnétophoné fin 1974, à la faveur d’une Jazz Party où le piano de Claude Bolling dialogue avec le Show Biz Band, et dont les riches éclats sonores furent recueillis par Claude Ermelin pour Yves Chamberland, en un microsillon CY 3003. Suivez le Chef est une composition qui n’a jamais fait l’objet d’une réédition en disque laser, redécouvrez-le sans retard!

2. LA MER 
Paroles de Charles Trenet et Raoul Breton alis Beher, Mélodie de Charles Trenet et Albert Lasry (Sacem : 3 avril 1946 - Éditions Raoul Breton, Paris)
Une lame de fond. Proverbe : “la plus récente version de La Mer, - les services de la SACEM en ont re­censé près de 500 (!) - est toujours la meilleure”. La calme déferlante sur laquelle surfe, au “tempo di bounce”, le C.B.B.B., confirme l’élémentaire évidence de cette vérité, bien digne de la “Sagesse des Nations”. Serait-ce l’orchestrale “Grande Marée” de deux siècles, l’Ancien Vingtième et le Nouveau? A signaler les solos de saxophone ténor et de trompette et le maelström provoqué par la section des anches, menée par la clarinette. La petite histoire de La Mer n’est pas simple. Insondable, certainement. Charles a-t-il entonné La Mer tout juste après la Libération de notre capitale lors d’un gala caritatif organisé au profit des œuvres des F.F.I. du 12e Arrondissement ? Ou bien, est-ce Roland Gerbeau qui l’essaya le 17 octobre 1944 au cinéma Lyon-Pathé, au cours d’un tour de chant donné cette fois au bénéfice des familles de policiers de ce même arrondissement ? Quoi qu’il en soit, il est clair que Trenet a donné à Gerbeau l’autorisation d’inscrire La Mer à son répertoire. C’est un privilège dont Roland a déjà apprécié les honneurs que celui de pouvoir roder les œuvres du Maître... N’a-t-il pas obtenu la permission de graver, bien avant Charles, Que rest-t-il de nos Amours ?(15 février 1943) et Douce France (6 mai 1944) ? Bref, Charles Trenet, accompagné par Albert Lasry et Son Orchestre, se décide à immortaliser dans la gomme-laque, “sa” Mer le 19 mars 1946, pour la compagnie Columbia, au retour d’un long séjour en Amérique du Nord et en vend par milliers, au cours du premier été de la Paix retrouvée. Nul n’est censé, de par le monde, ignorer la suite des aventures de ce “French standard”, au pays de
l’émerveillement.

3. C’EST SI BON 
Paroles d’André Hornez - Musique d’Henri-Ange Betti (Sacem : 16 août 1947 - Éditions Paul Beuscher, Paris)
Il était une fois... la France libérée, et les Jours Heureux de retour, l’ex-pianiste accompagnateur toute l’Occupation durant de Maurice Chevalier, le compositeur Henri-Ange Betti, né à Nice le 24 juillet 1917 - treize ans avant Claude Bolling ! - se promenait en juillet 1947 sur le Cours Massena en sa Bonne Ville, lorsque soudain lui trottèrent dans le ciboulot, les trois premières notes d’un “petit fox” enjoué : “Tiens tiens, voici un bon départ” se dit par devers lui Henri Betti. Et d’en achever la mélodie et de monter à Paris pour proposer à son ami, le célèbre parolier André Hornez, d’en écrire les lyrics et d’en choisi, avec lui, - entre dix autres moins bien sonnants - le titre : C’est si Bon. Au mois d’août, les deux complices et Roger Seiller, directeur des Éditions Beuscher, déclarent leur ”bébé” et offrent immédiatement la chanson à Édith Piaf.
        - “Ce n’est pas pour moi !”
        - “Non ?”
        - “Non, mais courez vite la faire entendre à Yves Montand, il cherche du “matériel” et celui-ci lui plaira!”
Yves s’entiche aussitôt de C’est si Bon, mais “oublie” de l’inclure dans son tour de chant au Théâtre de l’Étoile du 9 octobre 1947... Grosse déception ? Tant pis pour lui. Les Sœurs Étienne accompagnées par Raymond Legrand et Son Orchestre, s’empressent de tourner ce qui est en quelques semaines, devenu un vrai “tube”, selon l’expression que vient de forger Boris Vian pour la Compagnie Internationale Decca. Résultat : Yves Montand, - qui un temps s’est mordu les doigts après avoir “raté le coche” - ensillonne de bon cœur, C’est si Bon le 7 mai 1948 pour Odéon et “Satchmo” fait un sort enviable (adaptation de Jerry Seelen / Leeds Music Corp. NY) au “petit fox” d’Henri Betti et André Hornez, le 28 juin 1950, pour Decca. Claude Bolling Big Band et son crooner Marc Thomas ont accompli en ce présent CD, mieux qu’une “B.A.” : ils n’ont pas manqué de nous donner à déguster tout le “Ça, qu’est bon” d’un met apprécié depuis un demi-siècle par quelques quatre cents gourmets, artistes interprètes. Un régal.

4. LES FEUILLES MORTES 
Paroles de Jacques Prévert - Musique de Joseph Kosma (Sacem : 27 février 1946 - Éditions Enoch & Cie, Paris)
Composée pour les besoins d’un ballet Le rendez-vous (livret de Jacques Prévert), créé par la Compagnie Roland Petit au Théâtre Sarah Bernhardt et dansé quatre fois les 15, 17, 19 et 21 juin 1945, la valse de la désespérance des Feuilles Mortes retient l’attention de Marcel Carné, qui alors sur un scénario du poète de Paroles, prépare son film - annoncé comme l’événement de la prochaine saison cinématographique - :Les Portes de la Nuit. Lorsque ce chef-d’œuvre, scandaleusement éreinté par la critique, est projeté au Marignan le 3 décembre 1946, le public, dérouté par le pessimisme de l’intrigue et sa moralité : “Il n’y a pas d’amour heureux”, thème pourtant développé avec bonheur par le couple Prévert-Carné dans Les Visiteurs du Soir (5 décembre 1942) et Les Enfants du Paradis (22 mars 1945) ne dément pas les aristarques ; il boude la caisse de la plus prestigieuse salle des Champs-Elysées. Les Portes de la Nuit sont un cruel échec commercial auquel ont pu échapper Marlène Dietrich et Jean Gabin, initialement pressentis pour tenir les rôles majeurs de l’aventure... Le temp n’est plus, au lendemain de presque six ans de guerre mondiale, à la déprime - fut-elle sublime - et les français n’entendent pas que leur soient remémorées, les heures sombres de l’Occupation et del’Épuration, et aussi “le terrible hiver qui suivit le magnifique été de la Libération”. Le naufrage des Portes de la Nuit n’incite guère Yves Montand à retenir Les Feuilles Mortes au program e de sa 4e apparition depuis 1945 au Théâtre de l’Étoile le 8 octobre 1947. Tout se passe comme si Yves voulait oublier cette chanson, qui pourtant lui ressemble tant... Au début de janvier 1948, Cora Vaucaire, interprète jugée intellectuelle, grave la toute première version phonographique des Feuilles Mortes et remporte, contre toute attente, un succès d’estime considérable. Yves va bientôt ne plus avoir qu’une idée en tête : rentrer en possession de ce qu’il estime “être son bien”. Six mois plus tard, il impose triomphalement Les Feuilles Mortes, avenue de Wagram, du 18 novembre 1949 au 12 janvier 1950. Claude Bolling qui lui aussi, sur la manière dont il faut “jazzer” une chanson “en connaît un rayon” (de soleil), a eu raison de demander à Maud de détailler en français et en anglais, le refrain de Autumn Leaves, adaptation de Johnny Mercer, Ardmore Music Inc. NY, 1947 & 1950 -, avec précision et retenue, cette prouesse de la verve et du génie inventifs de Jacques Prévert et Joseph Kosma.

5. PARIS BOUQUET - J’aime Paris au mois de Mai 
Paroles de Charles Aznavour - Musique de Pierre Roche et Charles Aznavour (Sacem : 7 mars 1951 - Éditions Raoul Breton/Charles Aznavour, Paris)
Créée tardivement par Charles Aznavour, soit lors de son 2e passage en tête d’affiche à l’Olympia le 2 juin 1955, soit à l’occasion de son acclamée apparition à l’Alhambrea le 2 mars 1956, et enregistrée par lui en septembre suivant.?Les airs particulièrement biens venus et heureux, n’ont point de souvenirs, mais ne s’oublient pas.

Paris, je t’aime d’amour /?Paris, Stay the Same 
Paroles de Clifford Grey - Musique de Victor Schertzinger / Adaptation : Batille-Henri (Copyright, LoC. : 8 & 11 novembre 1929 - Famous Music Corp.?N.Y.-Sacem : 22 avril 1930 - Éditions Francis Salabert / S.E.M.F.A., Paris)
Question respectueusement posée à mon ami Claude Bolling :
       - Est-ce là une chanson française ?
       - Non ?
       - Eh, non ! Ou si tu préfères “Oui-Non” ! ou “Oui-Oui-Non-Non” !
      - De toutes manières, c’est une “chanson du monde” !
      - Certes, mon cher Claude ! but in English !
      - In French, also ! De plus, ce “cri du cœur”, en connais-tu beaucoup d’une telle sincérité, J.-C. ?
      - Non, Claude, tu as raison (comme d’habitude)…
Paris, Stay the Same, lancée, propulsée par Maurice Chevalier dans son 2e film pour Paramount Pictures, The Love Parade (co-staring Jeanette MacDonald) réalisé par Ernst Lubitsch (son 1er “parlant”), projeté au Criterium Theatre de New York le mardi 19 novembre 1929 en V.O., souleva les mêmes houles qu’à Broadway, lorsqu’il fut proposé à la curiosité des chalands des Grands Boulevards sur l’écran géant du Théâtre Paramount, en “V. Franglaise” (!), le vendredi 25 février 1930, dans Parade d’Amour, sous le titre de Paris, je t’aime d’amour.

A Paris 
Paroles et musique de Francis Lemarque (SACEM : 2 septembre 1948 - Éditions du Chant du Monde / S.E.M.I., Paris)
Sempiternelle anecdote… Pierre Saka, dans son histoire de La chanson française à travers ses succès (référence Larousse, Paris 1988) écrit, certainement à bon escient : “Quand Francis Lemarque montre cette chanson à Yves Montand, ce dernier est loin d’être enthousiasmé.?Et c’est aussi l’avis de son entourage, car cette mélodie n’est pas “carrée”, ce qui veut dire en langage professionnel, qu’elle est en dehors des normes habituelles.?Mais une fois de plus, le goût du risque, cher au fantaisiste, fera triompher, ce qui n’est pas commun.”
Moralité :
a) Il faut se méfier de l’avis de son entourage, les conseilleurs, - même lorsqu’il s’agit de musiciens de la qualité d’Henri Crolla et de Robert Castella ! - ne sont pas les chanteurs.
b) “Pas carrée” ? Francis Lemarque, dans A Paris semble être parvenu à résoudre le délicat problème de quadrature du cercle, d’un thème comptant 15 et non pas 16 mesures à 3 temps… Certains blues africains-américains en assemblent parfois 11 ou 13, au lieu des 12 traditionnelles, et nul n’y a jamais trouvé à redire, mais ici Claude Bolling l’a remise au carré.
c) Le risque pris par Yves Montand n’était donc pas bien grave… Une fois qu’Édith Piaf l’eut habilement persuadé qu’A Paris était bien pour lui, notre homme s’empressa de l’interpréter et de la phonographier, accompagné par Bob Castella et Ses Rythmes.
Le refrain était déjà dans toutes les oreilles lorsqu’Yves le proposa à ses fidèles de l’A.B.C., du 13 au 26 mai 1949, du Club des Champs Élysées, du 1er juin au 31 juillet de la dite année, et “in fine”, du 18 novembre au 12 janvier 1950, au Théâtre de l’Étoile… Les tubes ont des secrets, que la “mesure” ignore !

Il est cinq heures, Paris s’éveille 
Paroles d’Anne Ségalen et Jacques Lanzmann - Musique de Jacques Dutronc (SACEM : 17 juin 1968)
“Les ouvriers sont déprimés, Les gens se lèvent ils sont brimés”… Les Lyrics de Paris s’éveille, nonchalants et moqueurs, n’évoquent en rien les “évènements” (mai 1968) qui viennent de secouer et tarabustent encore la capitale et les grandes métropoles régionales.?L’auteur de Mémoire d’un Amnésique et Anne Ségalen avaient dû boucler leur devoir bien avant que l’on ne dépave le Boul’Mich, la rue Saint-Jacques et la rue Gay-Lussac, et que n’éclate le “pétard” du “grand chamboulement soixante-huitard”.

6. LA MARSEILLAISE (IN SWING) 
Paroles et (?) musique de Claude Joseph Rouget de Lisle, capitaine au génie, en garnison à Strasbourg, de l’Armée du Rhin, du Royaume de France. Écrite et (?) composée dans la nuit du 25 au 26 avril 1782, à la demande de M.?Dietrich, maire de la Ville, et créée le 26 au soir, soit par l’auteur, soit par l’édile accompagné(s) au clavecin, dans un salon de la Mairie, en présence de quelques officiers. La France vient alors de déclarer imprudemment la guerre à l’Autriche et à la Prusse, le 20 avril précédent, et la nouvelle en est parvenue à Strasbourg, le 25…
Dédié au Maréchal Lukner, le Chant de guerre pour l’Armée du Rhin publié au début de mai par Philippe J.?Dannbach, libraire strasbourgeois, est chanté à Marseille par un dénommé Mireur, avec grand succès, au cours d’un “banquet civique”, donné le 25 juin, en l’honneur des volontaires en partance pour l’Est. Le lendemain, le Journal des Départements Mériodionaux en reprend le texte et la mélodie. Un exemplaire en est donné à chacun des futurs combattants.?Ceux-ci connaissent l’hymne “par cœur” lorsqu’ils arrivent à Paris, vers la fin de juillet.?Ils ont l’occasion de la vociférer dans les oreilles de Louis XVI qui, traqué par les “tape-dur” du Faubourg Saint-Antoine, est ce jour-là, destitué de tout pouvoir. Immédiatement, le Chant de Guerre pour l’Armée du Rhin est réédité à Paris sous le titre de Marche des Marseillais, chez Bignon.?Il existe de très gros livres de plusieurs centaines de pages traitant des origines de La Marseillaise, dont la parternité a souvent été contestée à Rouget de Lisle, semble-t-il à tort.
Est-ce vrai ? Firent paraît-il grève, ou pour le moins refusèrent de procéder au pressage du sillon gravé à Londres le 31 janvier 1946 par Django Reinhardt et le Quinette du Hot Club de France, avec Stéphane Grapelli renfermant en sa spire Echoes of France certains ouvriers de l’usine Pathé-Marconi de Chatou, Seine et Oise, lorsqu’ils apprirent que ces “Echos”-là consistaient en une adaptation, respectueuse, certes, mais “très hot”, de La Marseillaise… Quelle idée avaient donc eue ces “Jazzeurs”, de se livrer à cette “agression” improvisatrice, fut-ce même dans l’ivresse et la joie éprouvées par Django et Stéphane, que de se revoir et retrou­ver après un lustre de séparation ? Quelques palabres, inutiles… le disque Swing SW.229 finit par être distribué, au début de 1947. Trente huit ans après, le samedi 13 juillet 1985, Claude Bolling Big Band se produit au Jazz Club de l’Hôtel Méridien à la Porte Maillot.?Estimant qu’à la veille de la célébration de la Fête de la Prise de la Bastille, il convient de jouer La Marseillaise - beaucoup de citoyens américains sont dans la salle et ne peuvent qu’en être heureusement surpris ! - l’Orchestre exécute, - “garde-à-vous, fixe !” - l’arrangement du Patron, qui ne sera enregistré qu’en 1991. Il n’est pas certain que s’ils avaient été dirigés par Philippe Parès, Chef de la Musique de la Garde Républicaine aux alentours de 1900, le Big Band eût “swingué” notre “National Anthem” avec plus de fougue que sous la souriante et patriotique autorité de Claude Bolling. Question : a-t-on jamais entendu une version jazzée de The Star Spangled Banner ?

7. J’AI DEUX AMOURS 
Paroles de Géo Koger et Henri Varna - Musique de Vincent Scotto (SACEM : 22 juillet 1930 - Éditions Francis Salabert, Paris)
Créée par Joséphine Baker (rôle de d’Ounawa) et Adrien Lamy (rôle de Tamanaé) en conclusion d’un sketch “colonial” de la revue Paris qui Remue, représentée au Casino de Paris, le vendredi 26 septembre 1930 et qui tint l’affiche, rue de Clichy, plus d’un an durant.
Maud a la part belle dans l’arrangement en boléro de cette “Habanera”, de l’un des deux plus grands succès que Vincent Scotto écrivit - avec La Petite Tonkinoise - pour celle que Paris, stupéfait, découvrit le vendredi 2 octobre 1925 dans Une Revue Nègre au Théâtre des Champs-Élysées.?Maud duotte joliment avec le Big Band, en vocalisant le subtile contre-chant, jadis dévolu à Adrien Lamy.
Les admirateurs de Joséphine Baker - ils sont toujours nombreux - ne peuvent que se réjouir d’entendre Maud évoquer à merveille, la voix de Joséphine, sans jamais imiter servilement ses cristallines inflexions qu”un disque 78 tours, maintes fois reproduit sur long playing et compact disc, nous a transmis en précieux héritage. La tentative était périlleuse, elle a pleinement réussi.

8. BORSALINO (version de concert) 
Musique de Claude Bolling (Initialement déclaré à la SACEM les 12 et 19 novembre 1969 sous le titre Il Pleut Toujours Quelque Part, cet “instrumental” demeuré inédit, devient Thème de Borsalino, les 11 et 25 mars 1970 - Éditions Bleu Blanc Rouge, Paris)
Si vous n’avez pas vu, - vous êtes sans excuse puisque vous pouvez vous procurer sur vidéocassettes -, les deux “feature films” et de forte fréquentation au box office, réalisés par Jacques Deray : Borsalino et Borsalino and Co, respectivement projetés en exclusivité les vendredi 20 mars 1970 (Rex, Cluny-Écoles, La Rotonde, Élysées-Cinéma, Ermitage, Paramount-Élysées, Paramount Grands Boulevards, Miramar) et mer­credi 23 octobre 1974 (Gaumont-Richelieu, Gaumont-Madeleine, Danton, La Rotonde), veuillez s’il vous plaît, lever la main ! Vous êtes puni ! Pour la peine - j’en connais de plus sévère - apprenez immédiatement, en 10 000 leçons faciles :
a) le solfège
b) le piano
Et déchiffrez, en souriant, les 64 mesures de Thème de Borsalino, sur le pataphysique clavier, de votre 88?notes. Quoi ? Vous la connaissiez déjà, vous l’aviez déjà entendue, cette contribution majeure du Professeur “Ragtime” Bolling, à l’Art cinématographique sonore et parlant ? Alors ! Votre souvenance, soudain ravivée, est la preuve irréfutable de la capacité de “survivance au temps qui passe”, de certaines belles plantes à feuilles persistantes, austrement nommées par les Anglois et les “Ricains”, “Evergreens”… Qui Borsalino est un “toujours vert”… Jacques Deray, qui a l’ouïe fine et du discernement, demande un après-midi de l’automne 1969 à Claude, de lui “trousser” quelques “fox-trot, dans le goût des Années 30, pour servir de leitmotiv à la nouvelle production qu’il concocte, un polar comac”, relatant les gestes et autres turpitudes de deux truands marseillais, “célèbres autant que redoutés”, (pas de noms : les flingues nous écoutent !) et dont les stars ne sont (!) que Jean-Paul Belmondo et Alain Delon.?Baissez la tête ! Les feutres blancs ou gris à large bord vont se transformer en passoires !
Bolling soumet à “son” metteur en scène, trois ou quatre thèmes.?Il lui donne aussi à entendre, la modulation d’une des deux pistes du dernier 45 tours qu’il vient de disquer pour la marque Biram (et les juke-boxes), sous le pseudonyme (prémonitoire ?) de Le Gang… : Il pleut toujours quelque part. Ah ! Il pleut, en effet, toujours quelque part, mais dans les oreilles de Jacques Deray, c’est l’orage : Éclairs ! Coups de Tonnerre ! Voilà ! C’est “ça” que je veux, pour Borsalino.?Exactement “ça” et rien d’autre ! Après la sortie de “the film” toujours sous le pseudonyme de Le Gang, le sillon Biram est pressé sur 45 tours Decca F 23038, AZ SG 159, London FC 819 et Colombia L 23076 et est rebaptisé sans qu’une seule note en soit changée : Thème de Borsalino… Un tabac ! Ensuite est galvanoplastifié, sur un beau 33 tours Paramount C.064-10818, sous licence des Industries Musicales et Électriques Pathé-Marconi, l’entièreté de la “colonne sonore” de la “prouesse”, qui bat des records d’entrée ; face A, plage 7 : Thème de Borsalino ; face B, plage 6 : Borsalino Blues…
Claude Bolling ignore vraiment combien de fois il a pu interpréter dans tous les styles possibles, voire impossibles, son “fox-trot” qui aurait mérité de s’intituler originellement Il fait toujours beau quelque part… Le 25 novembre 1995 quatre lustres et plus, après la présentation de Borsalino and Co, un Borsalino Slow, un Borsalino Swing revigorèrent la vénérable “scie”, Claude Bolling Big Band (à Titre Seigneur, Tout Honneur), magnétophonait pour illustrer un CD?Milan 74321 68705-2 : Cinemadreams, une version de concert de Borsalino reprise dans le présent disque laser. Claude Bolling tape sur sa commode avec maîtrise, tendresse et sentiment… Quelle intro !

9. LA JAVANAISE 
Paroles et musique de Serge Gainsbourg (SACEM : 8 et 11 octobre 1962)
Éditions Tutti /?Warner Chappell France / Melody Nelson Publications. Serge déclare à la SACEM, le même jour et sur le même bulletin, Chanson pour Tézigue et La Javanaise… Bien. Quelques semaines plus tard, Brigitte Bardot, François Chatel et Claude Bolling - la belle équipe ! - qui s’entendent comme “larrons en fête” décident d’offrir aux téléspectateurs de la première et unique chaîne (noir et blanc) de la R.T.F., un somptueux One Woman Show d’une heure, - A vos souhaits - le mardi 1er janvier 1963 à 20 h 30.?Gainsbourg leur propose quelques nouveautés de ses cartons… Celui qui prometd’être le plus atypique des auteurs-compositeurs-interprètes, leur “refile” trois chefs-d’œuvre : Faut avoir vécu sa Vie qui deviendra Je me donne à qui me plaît, L’Appareil à Sous, La Javanaise donc, et en prime, l’argument d’un ballet La Belle et le Blues que Claude s’empresse de mettre en musique.
Ce n’est pas le matériel qui manque à cette “jolie bande des trois” ! Brigitte, après avoir longuement hésité, retient L’Appareil à Sous, Je me donne à qui me plaît et renonce à regret à La Javanaise… Quel beau dommage ! Claude Bolling m’a souvent déclaré qu’il regrettait beaucoup de n’avoir pas insisté pour que La Javanaise, - Serge Gainsbourg l’enregistra à Londres le 2 janvier 1963 - figure au menu de cette réjouissance électronique de rare qualité. Voilà, sa revanche prise et gagnée.?Et de quelle manière ! Puisse-t-il “ne pas vous en déplaire”.
Le C.B.B.B. et Marc Thomas ne pouvaient mieux saluer Gainsbarre qu’en reprenant les termes et les accents de cette valse cynique et désespérée… Chapeau !

10. LE JAZZ ET LA JAVA 
Paroles de Claude Nougaro - Musique de Jacques Datin (SACEM : 3 et 5 avril, 5 et 22 juin 1962 - Éditions Bagatelle, Paris)
Créée, - comment pourrait-il en être autrement ? - par Claude Nougaro au Montmartrois Cabaret du Lapin Agile, Le Jazz et la Java, quant à la ligne mélodique de son couplet, est redevable de 12 mesures au Menuet en Ut de François Joseph Haydn, œuvre depuis belle lurette tombée dans l’Enfer du Domaine Public, et en ce qui concerne celle de son “très casse-gueule” refrain, à Three to get ready, and four to go (Jerry Music Company, Inc. NY), composé par le pianiste “modernist & progressive”, Dave Brubeck, pièce qu’il a disquée avec son remarquable quartet.
Dès l’apparition chez les disquaires à la rentrée de 1962 du tout premier “extended play” 45 tours Philips 432728 BE de Claude Nougaro sur lequel se trouve ensillonné avec Le Cinéma, Les Don Juan et Une Petite Fille, Le Jazz et la Java, le métier tout secoué qu’il soit par les coups de marteaux-piqueurs du Rock’n?Roll se rend vite compte qu’un événement hors du commun est survenu, et qu’il va falloir désormais compter, bon gré mal gré, avec ce “petit nouveau”, inclassable, insaisissable, à l’inquiétant et dérangeant répertoire.
L’Aventure Nougaro se poursuit heureusement toujours. On devait pourtant se douter, voilà quarante ans, que celle-ci laisserait trace de grands moments jazzistiques : Sing Sing Song (1966), Armstrong (1969), La Java du Diable (1974, re-création d’un “Grand Cru Trenet” millésimé 1954), Nobody Knows, Autour de Minuit (1978), Bleu Blanc Blues, Sa Majesté le Jazz (1985), Nougayork, Rhythm Flouze, Harlem (1987), Stances à New York (1989)… et encore, - oui ! - le volontairement imbécile et génial Pouet-Pouet (1974), de Maurice Yvain et André Barde, lancé en 1929 par Georges Milton.?Pouet-Pouet ! Une onomatopée qui, n’est-ce pas Claude Nougaro, n’est-ce pas Claude Bolling ?, règle en deux coups de klaxon, tous les problèmes que nous pose sans cesse “le mal qu’il y a à vivre” : amour, fric, mort, rêve. Quand le jazz est là, le Claude Bolling Big Band force la java à radiner. Et fissa ! Il tricote l’orchestration, signée par Philippe Portejoie, deux mailles à 3/4 - deux mailles à 4/4, avec une telle bonne humeur, qu’il en fait un malheur ! C’est la voix de Maud qui s’identifie à “La java”, et/ou au “jazz”, en cette étourdissante “rendition”.

11. UN HOMME ET UNE FEMME 
Paroles de Pierre Barouh - Musique de Francis Lai (SACEM : 8 juin et 24 août 1966 - Éditions Saravah, Paris)
Duottée par Nicole Croisille et Pierre Barouh dans la colonne sonore de l’œuvre homonymique de Claude Lelouch, Grand Prix et Palme d’Or du Festival de Cannes, Oscar du meilleur film étranger pour 1966, projetée triomphalement le vendredi 27 mars, de cette “avant-vraie” dernière année des Happy Sixties sur les écrans devenus soudain “intelligents”, des cinémas Biarritz, Ursulines, Le Dragon et Impérial Pathé. Maud et Marc Thomas, “ba-da-ba-da-da-ba-da-ba-da-tent” à merveille, ces onomatopées des millions (des milliards ?) de fois entendues et qui ne “da-tent” pas, et ne dateront semble-t-il jamais… “Ba-da-ba-da-datent” aussi superbement, quitte à nous filer le blues, tout le C.B.B.B. et ses deux so­listes, au saxophone soprano et au saxophone baryton… Cette version d’Un Homme et une Femme est une “bulle de musique” bien ronde et transparente, le beau fruit mûr et moiré, d’une orchestration “bollingienne” qui roule et swingue !

12. LA CHANSON DES JUMELLES (LES DEMOISELLES DE ROCHEFORT) 
Paroles de Jacques Demy - Musique de Michel Legrand (SACEM : 11 mars 1966 et 11 mai 1966, Éditions Michel Legrand / Éditions Francis Lemarque /?Warner Chappell France /?BMG?Publishing /?PFL)
Créée par Catherine Deneuve et Françoise Dorléac, - respectivement “doublées” par Anne Germain et Claude Parent -, sages héroïnes de la comédie musicale de Jacques Demy, Les Demoiselles de Rochefort, présentée le mercredi 8 mars 1967 au Normandie, au Rex, à La Rotonde, au Cameo, au Danton et au Studio Marigny. Claude Bolling, qui lui ne s’embarrasse jamais de dates ni de considérations superfétatoires, - comment ne pas approuver la concision exemplaire de ses commentaires - a présenté voilà 4 ans, cette “pierre blanche de la chanson envolée des écrans”, lorsque le Big Band la grava en novembre 1995 pour Cinémadreams, titre générique d’un CD Milan 74321 68705-2, en ces termes : “Dans les années soixante, au moment même où la mode délaisse Fred Astaire et Gene Kelly, deux français, Jacques Demy et Michel Legrand, inventent une nouvelle forme de cinéma musical, avec des œuvres comme Les Parapluies de Cherbourg, Les Demoiselles de Rochefort ou Peau d’Ane, pleines de préoccupations, d’inquiétudes (la guerre, la séparation, le destin), à peine masquée par une légèreté et une joie de vivre revendiquées. Cherchant pour cet album, le thème d’un film rapide et swing, j’ai pensé à La Chanson des Jumelles des Demoiselle de Rochefort composée par Michel Legrand.?L’orchestration est bâtie autour d’un duo sax alto/trombone évoquant le spirituel tandem Catherine Deneuve/Françoise Dorléac.” Vous savez tout.

13. SYRACUSE 
Paroles de Bernard Dimey - Musique d’Henri Salvador (SACEM : 24 janvier 1961 - Éditions Henri Salvador /?Première Music Group, Paris)
Maud, discrètement accompagnée par Claude Bolling Big Band, interprète “Sweet, Soft and Lovely”, ce slow qui demeure l’heureuse réussite de l’éphémère collaboration du vrai poète que fut Bernard Dimey et de l’habile mélodiste, guitariste, auteur, chanteur, “entertainer” et membre du Collège de Pataphysique (Commandeur Exquis de l’Ordre de la Grande Gidouille), l’ami rieur, tendre et sensible : Henri Salvador. Gardons en mémoire, que Jean Sablon créa Syracuse lors du 1er récital qu’il donna au Théâtre Daunou, trois semaines durant, à partir du vendredi 7 avril 1961, en compagnie de l’organiste Mario Bua et son orchestre, (Émile Stern - piano, Francis Lai - accordéon, Jean Bouchety - contrebasse, Léo Petit - guitare électrique, et Gus Wallez - batterie) et que celui qui fut “notre French Bing Crosby” l’enregistra le premier, avec la même formation, pour la Voix de son Maître (7 EGF?613) le 11 octobre suivant.?Le succès de cette gravure fit qu’Yves Montand inscrivit Syracuse au répertoire de son One Man Show du Théâtre de l’Étoile (représentation générale le mardi 13 novembre 1962) et qu’enfin Henri se décida, bon troisième, à disquer “son” tube pour Philips, avant que minuit ne passe à la trappe, la troisième année des Happy Sixties.

14. QUE RESTE-T-IL DE NOS AMOURS ? 
Paroles de Charles Trenet - Musique de Charles Trenet et Léo Chauliac (SACEM : 2 décembre 1941 - Éditions Francis Salabert, Paris)
Créée le mardi 10 mars 1942 par Roland Gerbeau et le Grand Orchestre de René Cloarec des Rythmes du Monde, - un titre bien de circonstance au beau milieu de la Seconde Guerre mondiale ! -, revue luxueusement mise en scène par Joe Poyet au Chantilly, l’un des plus chics cabarets de nuit, sis 10 rue Fontaine, qui a obtenu des Autorités d’Occupation et de la Préfecture de Police, l’autorisation de ne fermer ses portes qu’à l’aube, au mépris du Couvre-Feu, et que fréquentent dames et demoi­selles de peu de vertu, proxénètes, truands, trafiquants du Marché Noir, Zazous fortunés, person­nalités en vue de la presse, de la littérature, du Spectacle et des Arts, collabos de tout pol, agents en “rupture de service” de la Gestapo et officiers de haut rang des trois armes de la Reichwehr…
Certain qu’il “tient” désormais un grand succès, l’auteur de Je chante, Vous oubliez votre Cheval, Boum mais aussi La Vie qui Va et J’ai ta Main, reprend “sa” chanson dans laquelle il “pascalise” à ravir sur l’ennui, l’inconstance, l’inquiétude qui gâtent le plus clair de notre existence… Le “cher visage du passé” nous sourit, souvent tristement. Charles Trenet offre Que reste-til de nos Amours ? en première audition sur Radio-Paris, - en direct -, le dimanche 16 mai 1943, épaulé par Richard Blareau et son Orchestre, et l’enregistre enfin le 26 juillet suivant, accompagné par la formation de Léo Chauliac - le gratifiant professeur de piano de Claude Bolling -, pour Columbia. Dès le mois de novembre, la plaque cataloguée BF65 au revers de laquelle est subtilement instillé Si vous aimez…, se vend par milliers.
Quelques semaines avant le D-Day, Que reste-t-il de nos amours ??est sur toutes les lèvres.?Des musiciens “débutants”, par exemple, Claude Bolling (14 ans !), “révélation” du 7e Tournoi de Jazz Amateur, organisé par Charles Delaunay et le Hot Club de France le dimanche 4 janvier 1944, le joue “à la Fats Waller”, sur un piano droit de la Cave du H.C.F., rue Chaptal… En juillet, près de deux mois après The Great Desembarkation, Boris Vian et Claude Luter adoptent ce slow qui “broie les blues” et l’emburinent sur un disque souple… Claude Bolling a “laissé” la meilleure part de cette neuve version Big Band, d’un inoubliable standard français, - serait-ce notre As Times goes by, la ballade écrite et composée par Herman Hupfield en 1931, ravivée par Dooley Wilson dans le film Casablanca en 1942 - au trombone solo, à la guitare qui “djangote” à ravir et surtout à l’interprétation des ensembles.?Au fond, de nos amours, il reste tout. N’est-ce- pas ?

15. LA BOÎTE DE JAZZ 
Paroles et musique de Michel Jonasz (SACEM : 10 janvier et 15 mars 1985, 24 octobre et 14 novembre 1989 - Éditions CBS?Songs /?EMI?Songs France)
Il importe, lorsque l’on prétend, à l’exemple de l’humble rédacteur de ces notes, pétri de bonnes intentions, tout savoir sur tout, d’indiquer l’origine des sources de sa prétendue science infuse… C’est à la fois un devoir d’honnêteté, et aussi la moindre des politesses. La relecture passionnante de deux numéros de Chorus / Les Cahiers de la Chanson consacrés en bonne partie à Michel Jonasz, m’a permis de ne pas écrire trop de sottises sur la vie, l’œuvre, la carrière - encore que le mot soit détestable - de ce “sachant tout bien faire” que j’eus le plaisir d’accueillir sur le plateau 13 de la Société Française de Production et de Création Audiovisuelle (!) aux Buttes-Chaumont, dans une émission de variétés pas comme les autres, produite et animée par Pierre Bouteiller, l’Académie des Bas-Arts, diffusée sur TF1, le vendredi 3 septembre 1983.
Cette année-là, Michel Jonasz qui avait vraiment tout changé en 1975, clamé à haute voix en 1977 que le blues tuait Les Blues, avoué tout ce qu’il devait à la musique africaine-américaine en 1978 (Golden Gate), démontré par “AS + Z” que son nom ne rimait pas par hasard avec “Jazz” (Joueurs de Blues - 1981), venait le 26 février d’être nominé aux César, dans la catégorie meilleur 2nd rôle pour sa généreuse participation au film d’Élie Chouraqui Qu’est-ce qui fait courir David ? et de produire son 7e album long playing Tristesse (Atlantic/WEA Philipacchi Music 240090 - La Chanson qui défend l’Atmosphère, Rock à Gogo…) avant que de triompher à l’Olympia, du mardi 15 au dimanche 27 février et d’effectuer une longue tournée en France, en Belgique et en Confédération Helvétique.
Claude Bolling Big Band (fort de son “versatile” au sens anglo-saxon du qualificatif : “aux talents souples et multiples” chanteur Marc Thomas et de ses solistes) n’a pas eu à “montrer patte blanche ou noire” et à être soumis à l’amusante épreuve d’un examen de passage pour franchir, cinq lustres après Michel Jonasz, la Golden Door de l’idéale et sublime Boîte de Jazz où se hasarda, au clavier, un peu parti, un peu naze, pour oublier le cours de sa vie, et aussi pour en vivre le meilleur de ses instants, le futur autoproclamé Mister Swing à la Fabuleuse Histoire (Atlantic/WEA 42338-1 Grand Auditorium de Caen-Calvados, ven­dredi 18 et samedi 19 décembre 1987)… Vous pensez ! Claude et ses Parisians Swingers, autant d’authentiques MM.?Swing de premier choix, ont connu, ou connaissent ce qui furent ou sont heureusement encore les Jazzers légendaires, mythiques, répondant aux noms, prénoms et surnoms de Dizzy, Mingus, Peterson, Lionel, Scott Hamilton, Eddy “Lockjaw” Davis, Sir Charles Thompson, Charles ou John, Fraser McPerson, Mahalia Jackson, “Duke”… “Duke” ? “Yes Sir”, répondrait du la grave au dos supérieur de son “keyboard”, Claude Bolling.?“I knew him very well, he was The Boss, My boss… The Greatest” ! Le chef Dubol is never wrong. Suivons-le en cette appréciation tout à fait autorisée…

16. MÉNILMONTANT 
Paroles et musique de Charles Trenet (SACEM : 22 octobre 1937 - Éditions Raoul Breton, Paris)
Créée par Charles Trenet “in person” - décidément Claude Bolling and his Big Band ont juré d’honorer l’indiscutable, l’incontestable, l’incontournable, l’inévitable, et l’indispensable Roi de notre Music-Hall de l’Âge d’Or -, du vendredi 16 au lundi 31 juillet 1939, dans la Nouvelle Revue Déchaînée, sur les planches de l’A.B.C.
Lorsque le dernier rideau de ce spectacle fort bien accueilli par la critique, et mieux encore, par le plus exigeant des publics - celui des Grands Boulevards - tombe, chacun des spectateurs présents dans la salle dirigée par Mitty Goldin, se trouve bien qu’il n’en verra et entendra pas d’autres, d’une telle insolente etdé­sinvolte qualité, de si tôt… Un mois et un jour après, un Monsieur portant moustaches “à la Charlot”, mais bien moins rigolo que son modèle (!), qui depuis six ans braille sur la T.S.F. et fait beaucoup parler de lui à mauvais escient, donne l’ordre à ses troupes, d’envahir et de déchirer la Pologne. Le dimanche 3 septembre 1939, le Royaume-Uni et la IIIème République Française déclarent la guerre au IIIème Reich. La guerre…
C’est à ce moment-là, et “c’est là”, derrière le velours rouge qui ne bougeait plus de tous les musics-halls du monde, - “all the world is a stage…” isn’t it ? -, que le “bon vieux temps”, celui des Années 20, “folles”, rugissantes médira-t-on d’elles plus tard, et des Années 30 mélancoliques et finalement tragiques, à “laissé son cœur et son âme”… A-t-il seulement songé à les reprendre au Malin qui les lui déroba, voilà soixante piges ? Ray Ventura y su Orquesta de Jazz, exilé à Buenos Aires enregistrèrent la rengaine sur un rarissime disque Odéon, en songeant au sort ingrat qui venait d’accabler l’Ancienne Europe… Il se trouve que le Hasard, - il veille à tout et fait bien les choses -, a voulu que Claude Bolling, à l’instar de son grand aîné Raymond Ventura, choisisse de traiter Ménilmontant sur un tempo vif, - pour traquer le cafard et les blues qui rôdent toujours en cette chanson nostalgique -, à grands coups de Big Band et de clarinette.

17. Y’A D’LA JOIE 
Paroles de Charles Trenet et Raoul Breton - Mélodie de Charles Trenet et Michel Emer (SACEM : 9 avril 1936 - Éditions Raoul Breton, 3 rue Rossini, Paris)
Spécialement “troussée” pour Maurice Chevalier et lancée par Momo, tant sur la scène du Casino de Paris dans la 1ère version Paris en Joie le 10 février 1937, que sur la toile du cinéma de l’Olympia le 26 février suivant dans le film de Julien Duvivier : L’Homme du Jour. Gros succès, certes. Maurice enregistre Y’a d’la Joie le jour même de la Générale de Paris en Joie, mais dans les mois qui suivent, il en veut beaucoup au jeune auteur-compositeur-interprète, de ne pas tenir la promesse de lui en réserver l’exclusivité radiophonique et phonographique. Charles “disque” à son tour l’air joyeux le 18 janvier 1938 et le “sert à chaud” à l’A.B.C., le 25 mars suivant. Énorme triomphe ! Question de swing ? Probablement. Aucun doute en revanche sur l’excellence du balancement de la mouture du C.B.B.B. “S’envoient en l’air comme des fous” le chanteur Marc Thomas, le trombone, la trompette et la clarinette. Quant aux autres, ils ne demeurent pas “au ras des pâquerettes” et pratiquent eux aussi, collectivement, la haute voltige. BOUM ! Comment décrire “la belle” d’un feu d’artifice ? Est-ce seulement possible ? Y’a d’la Joie qui conclut ces 16 standards - plus quatre (ceux constituant le medley Paris Bouquet) faisant 20. “Made in France”, par le C.B.B.B., est une gerbe de sonores étincelles ! Elle crépitera “for ever and ever” en nos oneilles !
Claude Bolling et ses Pyrotechniciens ont réussi leur coup.?Un coup de Maestro !
7 septembre 2000 - Jean-Christophe Averty
© 2007 CLAUDE BOLLING - GROUPE FRÉMEAUX COLOMBINI SAS

CD Claude Bolling Big Band : C’EST SI BON - Nouvelle édition de PariSwing (Made in France) par Jean-Christophe Averty © Frémeaux & Associés

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JEAN-CHRISTOPHE AVERTY / 5 JUIN 2003 (Bolling Story)
La toute première fois que j’ai vu et entendu Bolling c’était à la salle Pleyel en 1944, il arrivait de Cannes. J’avais 16 ans et j’ai vu arriver un petit bonhomme de 14 ans en culottes courtes. Il avait joué un morceau de Fats Waller, Snake Charmer. Par la suite, je lui ai posé chaque année la même question « Comment as-tu pu jouer, comme tu l’as joué, ce morceau de Fats Waller, à l’âge que tu avais ? C’était formidable ! »

Etre musicien-né comme l’est Claude, c'est-à-dire sans problème de lecture, ni d’écriture, et être assez habile avec ses mains, aurait été mon rêve. J’ai appris la musique de force, je savais qu’elle me servirait pour le métier que je voulais faire, à savoir réalisateur de télévision. Le temps a passé et en 1948 j’ai acheté les premiers disques de Claude qui avait signé pour Pacific et Barclay. A l’époque il fréquentait Claude Luter que je connaissais depuis 1946. Par la suite, j’ai revu Claude dans les clubs sans avoir réellement fait encore sa connaissance. J’ai du l’entendre au caveau du HCF, rue Chaptal. Il était très doué, faisait l’admiration de tout le monde et en plus était très gentil… Les années ont passé. Je l’ai entendu ensuite au Steffy Club et dans les concerts de l’école normale de musique. Il jouait des arrangements des premiers disques d’Ellington et avait un don évident. Voulant moi-même être pianiste, j’étais toujours planté à coté des pianos pour voir comment les pianistes travaillaient et, quand je regardais Claude, j’étais vraiment très impressionné. D’autant plus que je considérais et considère toujours que le vrai plaisir de la vie est avant tout de jouer de la musique. Le reste est un peu chiant…

A mon retour en France, après un voyage de deux ans aux Etats-Unis entre 1956 et 1958, j’ai décroché une émission. J’ai proposé un concept autour du jazz puisque j’étais passionné de cette musique depuis la libération. D’ailleurs, j’en jouais encore à cette époque, mal certes, mais j’en jouais notamment dans l’orchestre du regretté Pierre Atlan. Et puis un jour Jacques Floran, notre ami commun me dit « tu devrais employer Bolling ». Je lui ai immédiatement répondu oui et Bolling est ainsi apparu dans mes premiers programmes dès fin 1959. J’ai été parmi les tous premiers à employer Claude à la télévision…

J’ai donc engagé Claude, tout d’abord pour faire des hommages aux grands personnages du jazz dans Jazz Memories. Hommage à Scott Joplin, émission dans laquelle il jouait des Rag mieux que personne, à Fats Waller, James P. Johnson, Bessie Smith et je le prenais toujours pour accompagner une fille qui s’appelait Billie Pool, une jeune américaine qui ressemblait à Bessie Smith et qui chantait le blues merveilleusement. Tout cela a fait de nous des amis mais le temps passant, Bolling devenait de plus en plus Bolling et moi je restais Averty !

Du jazz à la télévision, j’en ai fait ! Trois fois par semaine au Studio 3 ou 4 à Cognac-Jay. Mais c’était aussi les « En direct de » depuis la Huchette, le Club St Germain, le Blue Note, je ne savais faire que ça… Cela m’a permis d’apprendre la musique mais également de passer la caméra en mesure, ce que j’étais bien le seul à savoir faire. J’ai ainsi été amené, vers 1960-1961, à réaliser une première émission écrite par Jacques Floran qui s’appelait le Pont du Nord et une autre 1930 Folies avec Nida Gloria, Roger Pierre et Jean-Marc Thibault.

On s’entendait très bien avec Claude, il n’y avait jamais de dispute entre nous et j’avais plaisir de voir à quel point il était vraiment heureux de jouer. Le piano, il ne pouvait pas s’empêcher de se jeter dessus ! Chez moi, j’avais un piano pneumatique complètement pourri qui venait d’Alger, eh bien, Claude a joué dessus. S’il avait trouvé un piano sans note, il aurait joué quand même ! Il ne pouvait pas s’en empêcher. Un talent tel que celui de Claude, je le compare au génie. Une telle intelligence de la musique et accessoirement du jazz m’étonnait et m’étonne toujours. Il voulait me montrer qu’il était le meilleur car il est orgueilleux, il l’est moins maintenant. J’étais moi aussi comme cela, bien que j’aie été chassé de la télévision depuis quelques années, ce qui ne m’empêche pas de rester en avance de cinquante ans !

Claude voulait qu’on l’écoute pour montrer ce qu’il savait faire. Dans les années 1960, je lui avais conçu le plan d’un album de ragtime pour Philips puis un autre de Boogie-woogie, dont j’avais fait les préfaces. Claude connaissait le ragtime mais je lui ai fait découvrir ma passion. Et dans ce domaine, mes voyages en Amérique ont été d’une grande utilité. J’y avais rencontré beaucoup de musiciens, fait beaucoup de recherches et beaucoup d’acquisitions comme des ragtimes originaux. Il faut rappeler que ces musiques avaient été conçues 50 ans auparavant, entre 1890 et 1917 pour être précis, et que tout était à découvrir… Nous avons fait ensemble beaucoup de directs avec Claude, qui sont d’ailleurs tous répertoriés dans le bouquin que m’avait consacré Anne-Marie Duguay, Averty, aux éditions Dis voir sorti en 1991 et qui était suivi d’une exposition au centre Electra. Cela a crée un nombre incalculable de jalousies de la part de ceux qui se plaignaient de ne pas avoir de bouquin qui leur soit consacré et qui n’en ont jamais eu d’ailleurs !

Pour revenir aux directs, j’en avais réalisé un avec Claude et son orchestre au Club St-Germain qui était à l’époque un véritable trou à rat où j’avais mis cinq caméras en plus des dix musiciens ! Un disque de cette rencontre avait été enregistré et était sorti dans le commerce, c’était le Claude Bolling special show. Ensuite nous avons conçu ensemble un hommage à Duke Ellington. J’avais alors fait travailler Claude une dizaine de fois : il était toujours content, toujours heureux, dispo et prêt alors qu’à l’époque la plupart des musiciens de jazz Nouvelle Orléans étaient blasés. Claude, lui, a toujours eu et a toujours cette même passion de la musique. J’estime avoir eu beaucoup de chance de le rencontrer.

Claude est un être à part dans la musique et Dieu sait si j’ai travaillé avec nombre de très bons musiciens : j’ai connu Claude Luter, Maxim Saury qui était le clarinettiste de Bolling et avec qui j’ai beaucoup travaillé mais sans Claude… De tous les musiciens, Claude était celui qui m’apportait le plus. Quand j’ai commencé tardivement à réaliser des dramatiques, je lui ai demandé de me composer des musiques, dont Chantecler, et tout ça entre les grèves ! Quand nous ne travaillions pas ensemble, je suivais ce qu’il faisait et il m’envoyait ses disques, je discographiais tout. Je savais ce qu’il devenait, il m’invitait chez lui, chez moi ce n’était pas possible : je vis avec 30 000 disques, 20 000 bouquins et autant de journaux !

Notre amitié avec Claude dure depuis tout ce temps. J’ai eu beaucoup d’amis, il y en a eu beaucoup avec qui je me suis fâché, d’autres sont morts. Avec Claude, je ne voulais pas tout rompre, j’y ai mis du mien. Maintenant ça va. Même si je ne suis plus l’homme de télévision que je fus, mes belles années et celles de Bolling, ce sont 1958-1968 : dix années formidables durant lesquelles nous avons beaucoup travaillé ensemble.

J’avais fait le premier festival de Nice de Claude puis celui d’Antibes, deux ans plus tard. J’avais envie d’y arriver, non pas d’être riche car je suis encore plus pauvre qu’à mes débuts ! Mais je voulais prendre mon pied avec ce que je faisais. Et j’ai eu la chance de rencontrer des mecs bien comme Bolling qui ont contribué à cela. Car Bolling c’est un mec bien. Je n’aime pas qu’on dise du mal de Claude car il est quelqu’un de courageux. Depuis qu’il a pris sur lui la lourde charge d’un orchestre, il sait ce que c’est que d’assumer dix-sept musiciens, d’avoir une PME. Les musiciens se demandent pourquoi ils ne sont pas chefs d’orchestre, mais c’est une tâche extrêmement difficile. Claude se ruine la santé, il a une puissance de travail inimaginable, c’est une véritable locomotive. Comme tout le monde, il a peur de vieillir, de ne plus pouvoir assumer le piano comme à ses débuts. Son orchestre lui pose problème, sans compter ce que la « critiquaille » française s’acharne à lui balancer. Claude lit ces journaux de jazz et y a lu des choses atroces dans le genre ‘’il est bien le seul encore à croire qu’il joue du jazz’’ comme on m’a dit une fois que j’étais bien le seul à croire que je faisais de la télévision ! J’ai répondu à Claude : « qu’est-ce que ça peux bien te foutre ? » Mais non, pour lui c’est grave. Pourtant Bolling est intouchable. Il fait partie du patrimoine du jazz français.

Sur un plateau à l’époque il y avait 50 techniciens, des comédiens, des musiciens, des accessoiristes, etc… vous entriez sur un plateau à midi vous en ressortiez à minuit, on ne sait jamais mal entendus. Et ça a donné de bons résultats : dramatiques, variétés, festivals de jazz en direct… En 90 j’ai tourné son Black, Brown and beige, à chaque fois que j’ai pu le servir en le servant, je l’ai toujours fait même si je regrette aujourd’hui de ne plus être « fort » professionnellement pour pouvoir l’employer, avant que lui ou moi ne claque… Mais les directions des chaînes de télévision vous disent à présent « le jazz on n’en veut pas ». Que puis-je ajouter à cela ?

Claude était autoritaire avec ses musiciens et contestataire avec moi et c’était bien. Aujourd’hui quand je rencontre des techniciens qui ont travaillé avec moi autrefois, ils ont oublié toutes les engueulades de plateau. Ils me disent que c’était formidable ! Ils ont oublié de moi tout mon côté puéril et versatile mais ils savaient que, comme c’était le cas avec Claude, ils allaient travaillaient avec des pros. Je savais où mettre ma caméra, je n’arrivais pas les mains dans les poches comme certains réalisateurs qui débarquent en disant « où on met la caméra les gars ? » Et les techniciens de répondre « ce n’est pas à nous de te le dire »

Bolling m’estimait pour la simple raison que je faisais de la télévision aussi rigoureusement que lui faisait de la musique. Il arrivait dans le studio avec sa partition, moi avec mon story-board détaillé. C’est un de mes meilleurs amis et collaborateurs. Lors de certaines engueulades avec Claude, je tiens à souligner qu’elles étaient toujours positives. Jamais pour se détruire. Les engueulades de plateaux ; en dehors, c’était fini. Avec Claude il y a eu quelques nimbus dans notre collaboration mais dans l’ensemble c’est Blues skies. Il m’étonne toujours

J’ai connu Irène, sa femme, avant lui, quand elle était journaliste à Match. C’est elle qui lui a fait connaître Jacques Floran à Europe 1. Elle est à l’origine de beaucoup de rencontres. On s’est toujours engueulé avec Irène mais toujours en se marrant. C’est une femme qui a vraiment su l’aider. Quand elle était journaliste, elle mettait la gomme pour que son Jules passe. La vie ne fait pas de cadeau, alors entre mari et femme on peut s’en faire ! Claude disait qu’il était timide mais c’était un faux timide. Quand il a appris qu’Ellington à la fin de sa carrière jouait en Belgique, à Bruxelles et Ostende, il a pris sa bagnole et a foncé pour aller le voir. J’ai retrouvé toute l’émission que j’avais faite quand Duke est venu à l’Alcazar de Paris et que Chevalier lui a filé son chapeau de paille avec l’orchestre de Claude. Son chemin est un chemin de gloire éclairé et le mien un petit chemin parallèle.

A partir de 1965-66, Claude n’était plus jamais libre pour la simple raison qu’il était devenu important dans le milieu du cinéma, nous nous sommes un peu perdus de vue. De mon côté, il a tout de même fallu que je travaille. J’ai engagé Jean-Claude Pelletier qui jouait très bien dans le genre Teddy Wilson alors que Claude c’était plutôt Earl Hines, Duke Ellington et d’autres ! Par ailleurs, j’allais beaucoup à l’étranger, tout ça a contribué à une séparation temporaire.

Claude a voulu m’entraîner à un moment dans le cinéma et comme un c.. que je suis, j’ai refusé. J’ai fait du chichi et j’ai eu tort. Mais il y avait Citizen kane !
Je n’ai jamais voulu faire de cinéma car en juillet 46 j’ai vu Citizen Kane plus de cent fois. C’est le film que je voulais et que j’aurais pu faire si j’étais né quinze ans avant et… si j’avais été génial ! C’est le film qui depuis sa sortie en 1941 n’a jamais été « égalé ». Quand j’ai vu ça, je me suis dit à quoi bon ramener ma fraise ? A part la publicité et le direct il n’y a que du cinéma à la télé, moi je concevais la télé avec l’électronique, ce qu’on voit maintenant sur Internet. Je n’étais pas beaucoup soutenu si ce n’est par des gens comme Lazareff qui m’aimait beaucoup. Je faisais des images synthétiques dans ce qu’elles voulaient raconter. J’ai donc loupé l’occasion de faire du cinéma. Irène m’avait d’ailleurs dit à ce sujet « t’es qu’un c.. ». J’étais allé voir le producteur du film pour lui dire que ça ne m’intéressait pas. J’en ai fait de même avec Mag Bodart qui produisait Les parapluies de Cherbourg et qui avait pensé à moi pour ce film.

Nous nous sommes retrouvés dans les années 70. Nous y retrouvions tous deux notre compte même si mes émissions télé n’étaient pas grand public. Elles n’étaient pas destinées à l’homme de la rue qu’on cherche systématiquement à « désinstruire ». Quand on était pour la dernière fois sur scène avec Claude, c’était à Cannes au premier ou au deuxième Fipa pour le show Guy Marchand, qui n’est d’ailleurs pas venu !

Depuis les années 90, on a fait peu de choses ensemble pour la simple et bonne raison que j’ai moi-même fait peu de choses. Pour PariSwing (devenue "C'est si bon" chez Frémeaux), disque pour lequel j’ai conçu le livret, Claude a sucré les dates, il a trouvé ça trop long, comme a son habitude. Pour lui en matière d’information, une année suffit, un mois c’est trop, alors un jour n’en parlons pas…

Pourtant il est un musicien exceptionnel et exigeant. Pas plus tard qu’hier, au cours d’un enregistrement pour Radio France, il était d’une humeur massacrante parce qu’il trouvait que ce que je lui faisais jouer était moins bien que ce que je lui demandais il y a quarante ans ! Ses grognements ont duré quinze minutes, puis Irakli est arrivé et tout s’est arrangé…  D’un type comme Irakli qui a un vrai talent, Claude me dit que c’est le meilleur mais je sais qu’ils ne joueront jamais ensemble. Ils ont des caractères tels qu’ils ne peuvent pas, non pas s’entendre, mais s’accorder. Il s’accordent sur le plateau, ils répètent la veille et me font la grâce amicale de faire plus que semblant de s’aimer. Ils s’apprécient mutuellement. Mais aucun des deux ne voudrait subir la loi de l’autre, ils ont chacun leur nom, même si Irakli mériterait d’être davantage reconnu.

Aujourd’hui, Claude est comme le père Ubu et il en a la forme en plus ! Tout le monde finit par ressembler au Père Ubu à la fin de sa vie. Claude a tous les défauts –imaginez les tous !- et toutes les qualités. C’est vraiment comme ça que je le vois. C’est un homme « omnivalent ».

Claude a l’amour des petits trains pour lesquels moi, je ne pense qu’à une chose, c’est à les faire dérailler ! Tous les musiciens de jazz, que ce soit Bolling, Luter, ou Pierre Atlan et d’autres encore ont collectionné des petits trains, c’est une manie inimaginable. Peut-être est-ce la précision des horaires de chemin de fer qui les attire… Je me souviens qu’Atlan et Merlin avaient construit, dans un loft, toute la Nouvelle Orléans, avec la boucle du Mississipi sur 30 m². En 1956 quand j’étais aux Etats-Unis, ils m’avaient demandé de prendre des photographies dix mètres par dix mètres. Merlin a tout reconstruit !

Le Bolling que l’on connaît certainement moins est l’homme cultivé. Il est curieux de tout, protohistoire, peinture, littérature. Et quand il veut bien parler, il est passionnant. Mais encore faut-il pouvoir le faire parler car Bolling « grogne ». Vous êtes en train de lui parler et lui pense que peut-être il pourrait être ailleurs et faire quelque chose d’autre, c'est-à-dire de la musique ! Je le connais très bien Claude. Je l’aime beaucoup. Et il faut faire attention de ne pas blesser ses amis, pour ne pas se fâcher avec eux. Il faut les protéger et Dieu sait si la matière est rare. Nous n’avons jamais eu de problème d’argent entre nous. Il a même toujours proposé de m’en prêter quand j’en avais besoin.

C’est un bon souvenir que j’ai de mon aventure avec Claude. On n’avait pas besoin d’avoir les mêmes loisirs ni d’aimer les mêmes choses à part les jazz pour s’aimer vraiment. Le plaisir pour nous, c’était le travail, même si j’ai travaillé pour des clous pendant 20 ans mais toujours en faisant ce qui me plaisait. Claude et moi c’est une belle histoire et je suis content de l’avoir rencontré. Il arrive toujours avec ses partitions pliées. On recommence 150 fois le même trait. Il a la trouille pour ses mains, c’est un éternel insatisfait contrairement à moi qui ai tendance à tout voir en rose…
Jean-Christophe AVERTY

Extrait de "Bolling Story" de Jean-Pierre Daubresse et Claude Bolling édité par Jean-Paul Bertrand - Editions Alphée (avec l'autorisation de Claude Bolling)

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