« Un mélange de sobriété et de sincérité inouï » par Jazzmagazine-Jazzman

« L’album des adieux pour François Chassagnite. Il l’enregistra un peu moins d’un an avant de mourir sans avoir le temps de trouver un label… mais trouver un label aujourd’hui, ça peut prendre toute une vie. Parlons d’abord de la trompette. J’y retrouve la plénitude du son et cette fragilité qui parfois pouvait trahir « Chass » mais qu’il tient sous son contrôle tout au long de ce disque comme une espèce de pédale d’expression dont il jouerait pour nous faire craquer. La métaphore est pourtant bien malvenue tant son élocution est franche, et c’est finalement cette sincérité qui nous saisit, avec une touche dominante, à mi-chemin entre Chet Baker et Art Farmer. Hormis trois compositions de Tom Jobim, le disque fait honneur au répertoire nord-américain dont François Chassagnite avait choisi de chanter les exposés sur 6 morceaux. Quelques jours avant sa mort, il m’avait envoyé une maquette et me demandait mon avis sur sa voix. Je m’étais permis de lui dire que sa trompette était trop précieuse pour que sa voix s’autorise à nous la voler. Oh, c’était loin d’être un mauvais chanteur ! Mais le placement de sa voix me laissait perplexe et j’y voyais plus de promesses que d’aboutissement immédiat. Mon opinion reste la même, sauf peut-être sur Like someone in love dont le registre lui convient particulièrement. Mais, d’une part, ça reste une voix de musicien : une voix musicale. Et, d’autre part, c’est une voix que l’on a aimée, pour son grain et sa musicalité jusque dans la conversation, pour l’humanité qu’elle portait. Du coup, on ne se lassera plus de la réentendre chanter ses propres paroles sur I concentrate on You dans la veine de Jean Sablon (dont il reprend les paroles pour I Might as well be Spring) ou celles de Jon Hendricks pour I remember Clifford Brown avec un mélange de sobriété et de sincérité inouï. Et ses comparses ont su s’en montrer digne. »
Par Franck Bergerot – JAZZMAGAZINE-JAZZMAN