Préface d’Allain Bougrain Dubourg. Président de la Ligue pour la Protection des

Nous vivons une époque étrange. Jamais la science n’a été aussi précise pour décrire l’effondrement du vivant. Jamais les constats n’ont été aussi partagés par les experts, les institutions internationales, les citoyens eux-mêmes. Et pourtant, jamais la destruction de la biodiversité n’a été aussi rapide, aussi systémique, aussi profondément intégrée à notre modèle de développement. Au cœur de ce paradoxe, il y a notre manière de produire notre nourriture. L’agriculture, loin d’être une activité neutre, est devenue l’un des principaux moteurs de l’érosion de la biodiversité. L’usage intensif de pesticides, d’herbicides et d’engrais chimiques, la standardisation des cultures, la disparition des haies et des zones humides, la pression constante sur les ressources en eau, tout cela contribue à une homogénéisation des paysages et à une raréfaction dramatique des espèces animales et végétales. La nature s’étiole silencieusement sous nos yeux.
Depuis plus d’un siècle, la LPO agit pour protéger la nature, en alertant sur les dangers de ce modèle agricole destructeur. Des campagnes de sensibilisation aux actions en justice, des réserves naturelles à l’accompagnement des agriculteurs engagés dans la transition, nous avons fait de la défense du vivant une mission vitale. Avec le programme « Nature en deuil », nous avons dénoncé les libertés croissantes accordées à l’agrochimie et la régression des cadres protecteurs au nom d’une prétendue compétitivité. Car ce sont bien les oiseaux, les insectes, les chauves-souris, les sols vivants qui paient le prix de cette fuite en avant.
L’agriculture biologique, elle, trace une autre voie. Elle montre qu’il est possible de nourrir sans détruire, de cultiver en coopérant avec la nature plutôt qu’en la combattant. En interdisant les intrants chimiques, en réintroduisant de la diversité dans les cultures, en protégeant les auxiliaires naturels de culture, elle favorise le retour des pollinisateurs, des vers de terre, des oiseaux champêtres. Elle restaure les équilibres écologiques qui sont aussi des alliés de l’agriculteur. Cette approche n’est pas une utopie verte : elle est aujourd’hui validée, quantifiée, documentée par la recherche scientifique.
C’est tout le mérite de cet ouvrage collectif, dirigé par Natacha Sautereau et le chercheur Bastien Dallaporta, que de proposer une synthèse rigoureuse de 139 études scientifiques sur les liens entre pratiques agricoles et biodiversité. Ce travail, mené avec l’appui de chercheurs reconnus – Clélia Sirami, Lucile Muneret, Vincent Bretagnolle, Christian Bockstaller, Lionel Ranjard, issus notamment de l’INRAE et du CNRS – fait la lumière sur ce que l’on sait aujourd’hui : l’agriculture biologique est globalement favorable à la biodiversité, là où l’agriculture conventionnelle tend à l’appauvrir. L’ITAB, que je salue pour son travail de référence, accompagne cette mutation essentielle avec rigueur scientifique et pragmatisme.
Cette synthèse s’inscrit dans une dynamique que je soutiens avec conviction : celle de « Forêts et Campagnes d’Avenir », le groupement forestier et rural fondé par Patrick Frémeaux, qui œuvre concrètement à la restauration des écosystèmes et à la résilience des territoires. Revitaliser des vergers endormis, sanctuariser des forêts pour les oiseaux, libérer le foncier pour créer une forêt comestible de 400 arbres au centre de Joigny, mettre en place l’expérience d’une forêt filtrante entre viticultures conventionnelles et habitat, reconstituer des sols vivants, rédiger trois
obligations réelles environnementales à joigny pour fixer des programmes de protection du vivant sur un quart de siècle, collaborer avec le CNRS pour la recherche comportementale de l’avifaune : voilà des gestes concrets, utiles, réparateurs.
Je veux ici saluer le travail de la maison éponyme, Frémeaux qui ne cesse, depuis des années, de faire dialoguer écologie, philosophie et culture. En publiant les œuvres de penseurs comme Michel Serres, Dominique Bourg ou Pablo Servigne, elle a contribué à faire mûrir les consciences. En partenariat avec les Presses Universitaires de France, elle défend une écologie exigeante, populaire, profondément ancrée dans les savoirs. Oser éditer un travail scientifique de cette ampleur, le rendre lisible à un large public, et l’enrichir d’un lexique de 120 termes, voilà qui demande du courage éditorial et un réel sens de l’intérêt général.
Dans un monde où la recherche fondamentale est parfois reléguée au second plan, où la vérité scientifique est relativisée, où les connaissances sont marchandisées, il est essentiel de rappeler le rôle fondamental des institutions comme l’INRAE, le CNRS, l’ISARA, l’INSERM et l’ITAB. Sans elles, nous serions privés de repères, condamnés à piloter à vue.
Cette préface est donc un hommage : à la rigueur des chercheurs, à l’engagement des agriculteurs bio, à la lucidité des éditeurs, et surtout, à la nature elle-même, notre matrice commune, notre bien le plus précieux. Car défendre la biodiversité, ce n’est pas défendre « les petits oiseaux » pour quelques amoureux de la nature. C’est défendre la possibilité même de vivre, de respirer, de manger, d’être en bonne santé. C’est défendre l’avenir.
Et cet avenir commence ici, avec des savoirs partagés, des pratiques éclairées, des alliances nouvelles entre science, écologie et société.

Par Allain Bougrain Dubourg
Président de la Ligue pour la Protection des Oiseaux (LPO)