Universitaire et jazzophile, Luca Cerchiari aborde ici la statue du Commandeur via la face du pygmalion et du chef de meute, fidèle à son choix de contextualiser I’esthétique dans I'Histoire (Jazz e fascismo). Ainsi, il y a des livres qui racontent le jazz, et puis il y a ceux qui le font entendre. La biographie de Luca Cerchiari consacrée à Miles Davis appartient à cette seconde catégorie : elle puise, elle respire, elle improvise presque. On y entre comme dans un club enfumé, à pas feutrés, et très vite, la silhouette du Prince des ténèbres se détache, insaisissable, toujours en mouvement.
Cerchiari ne se contente pas d’aligner les faits. Il construit une narration souple, presque syncopée, où chaque période de Davis devient un motif, un thème repris, varié, déconstruit. De l'élégance cool de Birth of the Cool aux éclats électriques de Biches Brew, tout est là, mais jamais figé. Le critique italien capte surtout cette tension permanente : Miles avance contre, contre les attentes, contre le marché, contre lui-même. Une fuite en avant qui est aussi une quête sonore. Dans cet ouvrage, I'homme n’est jamais dissocié du musicien. Fragile, orgueilleux, visionnaire, parfois autodestructeur, Davis apparait dans toute sa complexité. Cerchiari évite l'hagiographie comme le règlement de comptes ; il préfère éclairer les zones d'ombre, montrer les fractures. Les dépendances, les silences, les renaissances - tout cela participe d'une même logique : créer ou disparaitre.
Le livre brille aussi par sa capacité à restituer les interactions. John Coltrane, Herbie Hancock, Wayne Shorter : autant de voix qui traversent le récit comme des solos qui enrichissent le thème principal. Davis y apparait chef d'orchestre autant que catalyseur, celui qui provoque l'étincelle. Dans une langue précise, jamais sèche. Cerchiari trouve le bon tempo. Il analyse sans disséquer, raconte sons romancer. Ici, on prête attention au détail sonore, on refuse le spectaculaire gratuit, on revendique l’amour exigeant du jazz. Au fond cette biographie rappelle une évidence : Miles Davis n’est pas seulement une figure historique. Il est une question posée à la musique. Et Cerchiari, avec finesse, nous invite à continuer d’y répondre, note après note.
Christian Larrède – Vinyle & Audio
