« Une dimension ludique même dans ses observations les plus profondes. » Par ABS

« Ni dictionnaire, ni encyclopédie, ni lexique, l’abécédaire est une façon d’épeler sa propre expérience formatrice (en l’occurrence musicale). Si, comme son nom l’indique, l’abécédaire partage avec eux l’organisation alphabétique des entrées, ce dernier n’exige ni la rigoureuse objectivité du dictionnaire, ni la précision lapidaire du lexique ; il ne revendique pas non plus l’exhaustivité scientifique de l’encyclopédie. Par son « Abécédaire jazz, pop, rock » publié chez Frémeaux & Associés, Pierrejean Gaucher, musicien, compositeur, et accessoirement présentateur à France Musique nous invite à grappiller dans son itinéraire musical, essentiellement axé sur la guitare et surtout sur le plaisir d’entendre, de créer de la musique. Le choix d’un classement alphabétique des thèmes introduit de fait une désorganisation chronologique : nous ne suivons pas le fil d’un apprentissage, ni celui d’une évolution musicale, mais nous sautons de lettre en lettre de thèmes en thèmes indépendamment de l’ordre du temps tel que son auteur en a vécu l’écoulement. Un abécédaire n’est pas un récit historique, même si, en l’occurrence, l’histoire de la musique y accompagne le propos en un discret contre-chant. L’ordre des mots prime l’ordre du temps ; ordre au demeurant non contraignant puisque : « Contrairement à une partition qu’il vaut mieux lire dans l’ordre, vous pouvez y piocher au feeling, y entrer par une lettre et y revenir plus tard » (p.22), suggère l’auteur. Cela dit, chacun trouvera son miel dans ce parcours alphabétique d’un praticien averti et d’un auditeur attentif de la guitare moderne. Les uns se focaliseront sur le ressenti éprouvé par Pierrejean Gaucher à l’écoute des guitaristes phares de ces cinq décennies : Frank Zappa, Jef Beck, John Mc Laughlin, ou, moins connu Richie Blackmore, etc. D’autre seront attentifs aux anecdotes qui, cocasses ou déterminantes, ponctuent la vie d’un musicien : rencontres fortuites, incidents de concerts ou de séances d’enregistrement, etc. Les plus musiciens d’entre les lecteurs s’intéresseront particulièrement aux analyses sur le jeu de la guitare (le sien et celui des guitaristes que Pierrejean Gaucher révère), sur la pratique de la composition, ou celle de l’improvisation… Deux axes ont particulièrement retenu mon attention. Le premier concerne l’évolution des techniques d’enregistrement et de diffusion du son depuis l’invention du gramophone à rouleau. Depuis la diffusion du magnétophone à partir de 1945, jusqu’au dernier progrès de l’informatique plusieurs éléments son à retenir. En premier lieu le studio d’enregistrement est devenu progressivement un instrument à part entière et « un laboratoire d’innovations sonores » (p.282). C’est ainsi que des albums comme l’inaugural « Sergent Pepper Lonely Hearts Club Band » (Beatles), ou encore « Bitches Brew » ou « In a Silent Way » (Miles Davis) doivent autant au jeu des musiciens qu’au travail de mixage des producteurs : « À ce moment-là, sans doute pour la première fois dans l’histoire du jazz, l’œuvre terminée ne représente pas (totalement) ce que les musiciens ont joué en studio » (p. 80). Il est surprenant à cet égard de constater combien les analyses à propos du montage, du jeu de l’acteur, et de la perfectibilité au cinéma, proposées par le philosophe Walter Benjamin entre 1935 et 19401 s’appliquent de manière particulièrement aiguë non seulement à l’enregistrement musical, mais quasiment toutes les formes d’expression contemporaines. Dans le mouvement de ces réflexions Pierrejean Gaucher nous entraîne par petites touches dans une méditation philosophico-esthétique sur le statut de l’œuvre d’art, d’autant que l’introduction de l’I.A. vient encore rebattre les cartes d’un problème qui agite le monde de la création (cf par exemple entrée « I.A (dégénérative) » (p. 115-124) dans lequel l’auteur nuance sa réponse et s’efforce de sortir des stéréotypes. On notera également la profondeur du lien à la fois artistique et affectif qui unit l’auteur aussi bien à des musiciens de la tradition savante comme Eric Satie (auquel il a consacré un album de relecture et de coécriture2 en 2023) ou Igor Stravinski, qu’à des musiciens ou des groupes « rock » ou « jazz rock » comme Mc Laugnlin, Jeff Beck, The Beatles (qui ne disposent pourtant que d’une maigre entrée dans l’ouvrage), Radiohead, ou encore le groupe Yes. Mais son véritable mentor en matière de musique reste Frank Zappa qui occupe en un triptyque les quinze dernières pages de cet abécédaire et reste explicitement ou implicitement présent dans de nombreux passages de ce volume. Dès 1998, Pierrejean Gaucher avait d’ailleurs consacré un album d’hommage au musicien : « Zappe Zappa ». « Et le blues dans tout cela ? », pourrait réclamer à juste titre les lecteurs d’ABS Magazine. Nous dirons que l’univers du blues suinte entre les lignes où il fait figure d’initiateur non seulement des grands guitaristes de rock et de jazz rock auxquels l’auteur fait référence mais de tout un pan de la musique actuelle (tant musicalement que philosophiquement). On retiendra surtout que l’ouvrage, dans son ensemble, propose une ouverture culturelle et pose des questions à mon sens fondamentales à la notion d’œuvre, d’improvisation et plus généralement de création musicale qui ne peuvent laisser indifférents quiconque s’intéresse de près à l’idée d’expérience esthétique. Au lecteur incombera la tâche de mettre les propos de Pierrejean Gaucher en perspective avec sa propre sensibilité à la musique en général et aux blues. Le fait que ces questions soient posées de l’intérieur, depuis la pratique diversifiée d’un musicien (instrumentiste, compositeur, improvisateur, producteur et architecte sonore, etc.) qui se revendique autant un artisan du son que comme artiste. Le fait que toutes ces interrogations accompagnent le musicien au fil de la mutation des procédés techniques, de production du son, d’enregistrement et de diffusion et jalonnent son évolution, constitue, à mon sens, la principale originalité de ce travail qui se lit à la fois librement et rigoureusement…, selon l’humeur. Certains pourraient reprocher à l’auteur sa partialité voire sa sélectivité arbitraire, toutefois, sa situation de praticien concrètement impliqué dans les analyses qu’il nous livre l’y autorise. D’autant que le propos ne se veut jamais dogmatique et conserve une dimension ludique même dans ses observations les plus profondes. »

Par Christian BETHUNE - ABS MAGAZINE