« L’ouvrage One Health paraît à un moment où il devient effectivement indispensable de rendre ce concept lisible et partageable. Clair, pédagogique et très accessible, il s’adresse aussi bien aux lecteurs curieux qu’à celles et ceux déjà sensibilisés aux enjeux des liens entre santé humaine, animale et environnementale.
La préface de Patrick Frémeaux constitue une entrée précieuse. Elle propose une synthèse éclairante : de l’origine internationale du concept, fondée sur l’idée centrale de « penser la santé de manière intégrée » (p. 8), à partir d’un « tissage » de savoirs et de disciplines. Le concept est d’emblée présenté comme un « cadre d’action pour repenser les politiques publiques et les pratiques de terrain » (p. 12), dans une perspective de redirection profonde des modes d’intervention.
Les auteurs défendent ensuite l’idée d’un « cadre unificateur et opérationnel » (p. 15), associé notamment à l’exigence de normes de confort animal (p. 16) et à un « métissage des fonctions, des disciplines et des politiques publiques » (p. 16), condition d’une écologie véritablement humaine, attentive aux interdépendances du vivant.
Un point mérite cependant d’être interrogé dès l’entrée : la notion même de « santé », appliquée aux animaux et aux écosystèmes. Ne demeure-t-elle pas, malgré tout, fondamentalement anthropocentrée ? Les auteurs en sont conscients et explicitent ce décalage dans le corps de l’ouvrage. Patrick Frémeaux alerte d’ailleurs sur le risque d’un « slogan creux » (p. 21). Cette interrogation accompagne la lecture et en constitue l’un des fils critiques.
L’ouvrage est structuré en trois grandes parties, chacune assortie d’un résumé et d’une conclusion – un dispositif éditorial très appréciable. Elles portent successivement sur :
a) le décloisonnement des trois santés (humaine, animale, écosystémique) et des disciplines ;
b) la santé planétaire (système Terre) ; c) la santé commune, centrée sur les cohabitations avec le vivant.
L’ensemble mobilise de nombreuses voix de chercheurs, d’institutions et d’auteurs, ce qui permet de bien situer le concept de One Health dans le paysage scientifique et sociétal contemporain. On mesure ainsi la richesse du corpus mobilisé et la cohérence du diagnostic. Pourtant, lorsque l’on dispose déjà de repères sur ces questions, un sentiment d’inachèvement persiste autour de trois points majeurs.
Premièrement, l’approche demeure largement occidentalo-centrée. Le chapitre consacré aux rapports ontologiques (p. 185) s’appuie sur des références stimulantes, mais comporte une confusion entre ontologie et cosmologie – cette dernière pour les auteurs renvoyant certainement davantage aux cosmogonies, c’est-à-dire aux récits de formation du monde (p. 201). Plus largement, les épistémologies non occidentales restent peu mobilisées comme sources de méthodes ou de cadres d’action, et davantage comme objets de discussion.
Deuxièmement, si le concept One Health n’est manifestement pas « creux », il fonctionne malgré tout comme un concept-slogan : il martèle la nécessité d’une transformation 2 profonde des sociétés (« une transformation à grande échelle du fonctionnement de nos sociétés », p. 148), sans déboucher sur une véritable méthode opérationnelle. Les « pistes pour pratiquer différemment » (p. 139) demeurent majoritairement centrées sur la santé humaine, comme l’ensemble du chapitre 2. Les appels à « l’attention au vivant » (p. 50), à la radicalité, ou à un droit de l’environnement plus exigeant sont convaincants sur le principe, mais la question centrale reste ouverte : comment procéder concrètement ? Réorienter la société autour de la santé, favoriser des synergies sanitaires-écologiques (p. 162) ou changer de boussole (p. 165) relèvent encore largement de l’énoncé programmatique.
Troisièmement, l’ouvrage ne mobilise pas le concept-action de coviabilité socioécologique, pourtant présenté et développé dans un ouvrage récent des éditions Frémeaux. Or, One Health entre en résonance directe avec ce cadre, issu de la théorie mathématique de la viabilité et développée par une approche transdisciplinaire. La coviabilité socio-écologique propose précisément de répondre au « comment » à travers la co-construction, avec les acteurs territoriaux, d’un droit négocié formalisé par des pactes de viabilité territoriale.
Cette absence révèle sans doute une limite plus générale : la focalisation sur une échelle globale et planétaire, nécessaire mais insuffisante. Le passage vers les réalités territoriales concrètes – populations, élus, producteurs, institutions locales - apparaît indispensable pour transformer un horizon normatif en pratiques effectives.
En définitive, l’approche One Health gagnerait à déplacer partiellement son centre de gravité : de la santé vers la viabilité des systèmes socio-écologiques. Ce glissement permettrait de penser non seulement l’état du vivant, mais surtout les conditions concrètes de sa reproduction dans le temps, en articulant régulations locales, droit négocié et gouvernance des communs. C’est probablement à cette condition que One Health pourra dépasser le statut de concept fédérateur pour devenir un véritable cadre d’action territorialisé, ce qu’il n’est pas encore. »
Par Olivier BARRIERE (Laboratoire Coviabilité Socio-écologique) – INSTITUT DE RECHERCHE POUR LE DEVELOPPEMENT (IRD)
