« Le Fou chantant regretta toute sa vie la perte de son premier manuscrit, écrit à 17 ans. Lors de la vente des archives du parolier Louis Amade, un antiquaire a redécouvert cette pépite.
En évoquant les chansons, poèmes et romans qu’il a signés en près de 70 ans de carrière, Charles Trenet confiait un regret : avoir perdu le manuscrit de son premier roman, Les Rois fainéants, écrit à 17 ans et jamais publié. Près d’un siècle plus tard, il a été retrouvé et a paru le 23 janvier chez Frémeaux et Associés, quelques jours avant le 19 février, date du 25e anniversaire de sa disparition.
Hugues Amouret, un antiquaire parisien, est à l’origine de ce miracle de l’édition. Voici près de deux ans, il se trouve chargé de classer et disperser les archives de Louis Amade, auteur, entre autres, des premières chansons de Gilbert Bécaud. Plongeant dans plus de 300 cartons débordant de textes et de partitions, il découvre une chemise cartonnée orange, dans laquelle figurent, soigneusement rangés et dans un état de conservation parfaite, 203 feuillets rédigés à la main par Charles Trenet, d’une écriture qui n’a jamais changé avec le temps. Sur la première page, au-dessous du titre, il a ajouté une phrase de Guillaume Apollinaire, « J’ai vu ce matin une jolie rue dont j’ai oublié le nom » et une autre, d’Anatole France, « Continuez , monsieur l’Abbé, vous m’intéressez beaucoup ! ». Ces propos n’ont rien à voir avec le sujet, mais ne détonnent pas dans un récit, découpé en 21 chapitres, que ne renieraient pas les surréalistes qui ont bercé l’adolescence du futur auteur de L’Âme des poètes.
La culotte à l’envers de Dagobert
Passionné par l’histoire de France, et en particulier par le Moyen Âge, il s’est librement inspiré du destin des souverains francs mérovingiens qui, à partir de 639, ont succédé au roi Dagobert Ier. Ce dernier est évoqué à travers un clin d’œil à sa culotte à l’envers, dans une épopée qui débute sur les bords de l’Oise, se poursuit dans la forêt du Mans et se conclut au début du XXe siècle en plein hiver à la montagne, au rythme du jazz et du fox-trot naissant. Le décor de son Narbonne natal, mais aussi les paysages de Montauban Toulouse et Carcassonne apparaissent au fil de pages. Il ne manque pas d’évoquer Paris, « ville exquise, peu, remuante, raffinée » où il n’a pourtant jamais mis les pieds. C’est en effet à Berlin, au début de l’année 1929, qu’est né ce projet.
À la fin de ses études au lycée de Perpignan, Charles part pour l’Allemagne. Il retrouve sa mère et Benno Vigny, son beau-père. Tout en suivant les cours de l’école des Beaux-Arts, la Künstgewerbeschule, il consacre ses soirées au développement d’un récit qu’il va terminer pendant l’été 1930, à Font-Romeu, où il passe les vacances. Il adresse ensuite à des maisons d’édition à Paris, un manuscrit tapé à la machine, en trois exemplaires.
Une découverte inattendue
Au début de l’année 1931, dès son arrivée dans la capitale, il rencontre des éditeurs qui le félicitent pour son talent de narrateur, l’encouragent à persévérer, mais refusent de le publier. Aucun d’entre eux ne va lui rendre son texte, et de retour à Narbonne, l’auteur va, en vain, rechercher l’original. Comment est-il parvenu dans les placards de Louis Amade, et pour quelle raison celui-ci n’a-t-il jamais évoqué son existence ? Sans doute parce qu’il l’ignorait. Il avait en effet récupéré, sans trouver le temps d’y jeter un œil, les archives d’Albert Bausil. Poète et journaliste, directeur du Coq Catalan, un magazine local littéraire satirique et sportif, il a croisé la route de Charles avant qu’elle devienne enchantée. Convaincu de l’immense talent en puissance de celui qui n’avait pas encore 15 ans, il a publié ses premiers textes avant, sans doute, d’avoir en mains un manuscrit, qu’il a distraitement rangé dans un placard, sans songer à le rendre à son propriétaire. Un mal pour un bien. Si le texte avait été édité, Trenet aurait peut-être poursuivi dans cette voie, et ne serait jamais devenu le Fou chantant. »
Par Jacques PESSIS – LE FIGARO
