« Ne boudons pas notre plaisir » par le Bulletin du Hot Club de France

Cela fait des lustres que nous n'avions pas eu l'heur de chroniquer un disque de l'orchestre du charismatique Lionel Hampton. Ne boudons pas notre plaisir de le retrouver, d'autant que la machine à swing tourne à plein régime lors de ces deux live enregistrés à l'Olympia de Paris.

Le premier date des 28 et 30 janvier 1956. De ce big band, nous ne citerons que les musiciens les plus titrés, à savoir : Ed Mullens (trompette), Bobby Plater (saxo alto), Al Hayes (trombone), l'incontournable Billy Mackel à la guitare et le robuste Albert "June" Gardner, gardien du temps. On sait d'ailleurs l'importance qu'accordait le leader tant à la pulsation qu'à la puissance de son batteur. C'est un concert de l'époque bénie où le jazz était à son acmé, où un nombreux public plutôt jeune manifestait bruyamment son enthousiasme : c'est ici le cas.

D'entrée, Albuquerque Special donne le ton ; c'est le disert saxophoniste alto Bobby Plater qui aligne chorus sur chorus avant de céder la place à son chef, tandis que l'orchestre souligne les solos par des riffs forcenés. Lionel Hampton nous enchante au vibraphone en donnant beaucoup de sa personne, notamment sur Panama, uniquement soutenu par la section rythmique. Il récidive avec une émouvante version de Memories of You qu'il égrène avec beaucoup de sensibilité. Clin d'œil, un peu racoleur, à Bruno Coquatrix, patron de l'Olympia, avec Patricia's Boogie et Paulette's Boogie (sa fille et son épouse), mais plus intéressant est Flying at the Olympia, une démarque librement inspirée de Flying Home, au rythme endiablé, qui met en valeur le saxophone ténor Ricky Brauer, à la sonorité virile. Au fil du solo, la tension monte en un crescendo qui fait exulter le public. Lionel Hampton était très attaché à son fidèle guitariste Billy Mackel qui restait le plus souvent dans l'ombre en tant qu'accompagnateur. Surprise : on le découvre en soliste sur Blues for Sacha (Distel ?) avec en arrière-plan le pianiste Oscar Dennard et le chef au vibraphone. Un blues lent où le guitariste joue avec une flamme et un feeling de toute beauté. Bis repetita, Blues lui est aussi consacré : il occupe toute la place et c'est un régal, dommage que cette face soit si courte — à peine deux minutes — et qu'elle se termine en queue de poisson. La plus belle prestation est incontestablement One O'Clock Jump, un grand cru qui a dû réveiller les mânes de Count Basie. Toutes les sections flambent et le swing de masse qui s'en dégage est époustouflant, tandis que l'ensemble de l'orchestre est porté par un afterbeat très appuyé de l'excellent batteur June Gardner. Assez curieusement, le concert s'achève sur un tube de l'époque : Clopin-clopant, cosigné Pierre Dudan et Bruno Coquatrix. C'est donc son compositeur, Pierre Dudan, qui l'interprète en anglais puis en français. Une version doucereuse et empreinte de nostalgie qui a son charme.

CD2 : Nous sommes toujours à l'Olympia, mais cette fois le 25 mars 1961. Bien peu de musiciens nous sont connus ; citons toutefois : Virgil Jones (trompette), Vincente Prudente (trombone), à nouveau Bobby Plater au saxophone alto et Harold Mabern au piano. Encore un coup de chapeau au patron avec 10, rue Caumartin (l'entrée des artistes de l'Olympia). Sur un rythme soutenu, le maître des mailloches enchaîne de façon magistrale des chorus durant six minutes avec la seule section rythmique, avant que l'orchestre ne fasse une entrée fulgurante en marquant le discours du leader par des riffs puissants, et ce jusqu'à la coda. Retour à un classique avec Hey! Ba-Ba-Re-Bop, pris sur un tempo rapide, où le vocal de Lionel déchaîne le public en l'exhortant avec des « hey! hey! hey! », puis « heybabarebop! », avec en retour des réponses enflammées des spectateurs. La deuxième version est sensiblement du même tonneau, mais tout aussi torride. Birth of the Blues nous donne l'occasion d'apprécier l'honnête chanteuse Beatrice Reading, qui interprète avec conviction ce superbe blues d'une voix rauque qui sied à ce thème. Midnight Sun, c'est LA ballade de Lionel : il magnifie ce beau thème en donnant l'impression de caresser les lames de son vibraphone, tant son jeu est délicat. Il est uniquement secondé par la section rythmique, sur un tempo lent idoine qui donne tout son sel à la mélodie, avec pour accompagnement quelques subtils accords orchestraux. Il récidive dans le même contexte avec Tenderly, néanmoins en deçà du précédent. Alexander's Ragtime Band nous permet d'apprécier le chanteur Pinocchio James (un prénom qui ne s'invente pas!). Le thème est pris sur un rythme moyen-vif où le chanteur performe d'une voix qui rappelle celle de Joe Williams dans ses meilleurs moments. Toutefois, sur Roll 'Em Pete, bien qu'agréable, il ne fait pas oublier Big Joe Turner. Place à l'inévitable Flying Home, porté par un backbeat très fortement accentué du batteur Wayne Robinson. Agréable surprise : c'est l'ensemble de l'orchestre qui joue le fameux chorus d'Illinois Jacquet, que ne reprend d'ailleurs pas le saxophoniste ténor, velu, Edward T. Parant. Ambiance surchauffée dans la salle. On the Sunny Side of the Street fait place au saxophone alto Bobby Plater, très en verve. Lionel poursuit par un vocal expressif et rythmé, souligné par le pianiste Harold Mabern. Et voilà When the Saints, mais rassurez-vous : ce n'est pas la scie habituelle, mais un medley. Hamp joue l'introduction au vibraphone avec Hamp's Boogie Woogie, puis poursuit au piano sur un rythme endiablé, martelant le registre aigu du clavier avec deux doigts, comme à son habitude. Lui succède tout l'orchestre, qui fait une rentrée en force sur When the Saints, que chante ensuite Lionel. Le saxophoniste ténor Edward T. Parant prend le relais dans un solo fulgurant d'intensité sur Flying Home, mais en reprenant cette fois le solo d'Illinois Jacquet, puis en poursuivant en faisant monter la tension à son apogée. Huit minutes de délire dans la salle.

Ces disques nous offrent un retour vers un passé, certes révolu, de l'épopée d'un big band qui délivrait une musique tonique et vivifiante, réjouissant aussi bien l'oreille que l'âme.

Christian Sabouret – Bulletin du Hot Club de France