« L’autre John Williams. Celui qui n’est ni symphonique, ni emblématique de Spielberg, ni associé par excellence aux blockbusters ultracélèbres aux quatre coins du globe (Star Wars, Indiana Jones, Harry Potter, ou encore Superman, Les Dents de la mer et E.T.). En réalité, il s’agit du John Williams de ses débuts, lorsqu’il était pianiste interprète — le piano étant son instrument de prédilection —, arrangeur et compositeur encore novice. Tout son univers musical tourne alors autour du jazz, son premier grand amour, avec des références compositionnelles marquées à Henry Mancini. Rappelons que Williams fut le pianiste virtuose des séances d’enregistrement de la célèbre musique de Peter Gunn, composée par le musicien italo-américain auquel on doit également La Panthère rose.
Cette influence est particulièrement perceptible dans ses toutes premières bandes originales des années 1960, notamment Bachelor Flat (L’Appartement du célibataire, Frank Tashlin, 1962), Gidget Goes to Rome (Gidget à Rome, Paul Wendkos, 1964), John Goldfarb, Please Come Home (À bras ouverts, Jack L. Thompson, 1965), How to Steal a Million (Comment voler un million de dollars, William Wyler, 1966), Not with My Wife, You Don’t! (Deux As dans la manche, Norman Panama, 1966), Penelope (Pénélope la magnifique, Arthur Hiller, 1966), Fitzwilly (Les Détrousseurs, Delbert Mann, 1967) et A Guide for the Married Man (Guide pour l’homme marié, Gene Kelly, 1968).
Ce coffret, véritable pépite, exhume un répertoire grâce au travail de l’experte et attentive maison de disques française Frémeaux & Associés — nous avons consacré de nombreux articles à ses doubles et triples albums de musiques de films. Il rassemble aussi bien des compositions originales de John Williams que des standards intemporels du jazz et des morceaux issus de films signés par d’autres compositeurs de musique à l’image, tous appréciés par le Maître, quintuple lauréat de l’Oscar (Un violon sur le toit, Les Dents de la mer, La Guerre des étoiles, E.T. et La Liste de Schindler).
Le premier CD, qui compte 27 pistes, explore la période allant de 1955 à 1957, durant laquelle John Williams se produisait sous le nom de John Towner, ou sous son nom complet, John Towner Williams. Il s’articule autour de trois albums : The John Towner Touch — comprenant également des morceaux de Richard Rodgers, des frères Gershwin, d’Oscar Hammerstein II, de Walter Gross et de David Rose —, John Towner Quartet – Modern Jazz Gallery, avec notamment des compositions de Cole Porter et du tandem Rodgers & Hart, et John Towner Williams – World on a String, qui propose des titres signés Harold Arlen, Ira Gershwin, Johnny Mercer, Ted Koehler, entre autres.
Le deuxième CD réunit la bande originale de la série télévisée de CBS Checkmate (Échec et mat, 1960-1962), pour laquelle Williams composa la musique de 41 épisodes, ainsi que des contributions musicales de Morton Stevens, Pete Rugolo, Richard Shores, Fred Katz, Marty Paich et Lyn Murray. Le disque comprend également l’album Rhythm in Motion et deux prises supplémentaires tirées de The John Towner Touch.
Dans la bande originale de Checkmate, les influences d’Henry Mancini sont particulièrement manifestes et remarquables, tant par la richesse thématique que par la virtuosité de l’interprétation. Il suffit d’écouter Hassle in the Castle pour s’en convaincre.
Ajoutons que cette sélection de titres est identique à celle du CD FSM Vol. 9 No. 8, publié en 2006 par Film Score Monthly dans sa collection Silver Age Classics et comprenant justement, lui aussi, Rhythm in Motion (1961). Cet album, paru il y a déjà vingt ans, est donc peut-être devenu introuvable ou accessible uniquement à des prix exorbitants. On comprend dès lors pourquoi ce triple CD constitue une occasion à ne pas manquer pour les admirateurs de John Williams, qu’ils soient convertis de fraîche date… ou fidèles depuis toujours.
Le troisième CD se divise en deux albums. Le premier, Play Sounds from Screen Spectaculars, paru en 1957, présente des compositions et des thèmes chantés issus du cinéma, signés notamment Johnny Mercer, Jerome Kern, George Dunning et Ira Gershwin.
Le second, The Hollywood Grand Studio Orchestra – Porgy and Bess, également paru en 1957, est consacré au chef-d’œuvre de George et Ira Gershwin. Certaines chansons sont interprétées par Bill Reeve, dont la voix puissante, chaleureuse et séduisante contraste avec le timbre de soprano de Norma Zimmer, doux, enveloppant et velouté.
Créé en 1935, cet opéra possède un livret de DuBose Heyward et des paroles signées Ira Gershwin et Heyward lui-même. Son intrigue s’inspire du roman Porgy, écrit par Heyward, ainsi que de son adaptation théâtrale ultérieure, réalisée en collaboration avec son épouse Dorothy. Comme chacun sait, l’œuvre dépeint le quotidien de la communauté afro-américaine qui vit à Catfish Row, quartier imaginaire de Charleston, en Caroline du Sud, au début des années 1930.
Intégrale John Williams – Jazz et musiques de films 1957-1962 est un coffret précieux à plus d’un titre. Car, comme nous l’avons souligné au début de cette chronique, l’univers du compositeur ne se résume pas à la luxuriance, à la légende et aux envolées de son écriture symphonique, si chère à nos oreilles.
Il existe aussi un John Williams profondément jazz, dans toutes les dimensions de cette musique, qu’il s’agisse de réinterprétations ou de compositions originales. Dans cet univers se dessinent déjà, avec discrétion mais non sans force, quelques cellules thématiques ou timbrales annonciatrices de son futur langage musical : ces germes du leitmotiv, encore subtils et dissimulés, préfigurent la grandeur symphonique hollywoodienne, magistrale, généreuse et irrésistiblement entraînante, que nous avons appris à connaître et à aimer. »
Par Massimo PRIVITERA – COLONNE SONORE (Italie)
