« Edgar Morin, derniers épisodes en date » par Le Monde

« L’histoire complexe d’Edgar Morin, derniers épisodes en date
(…) « Les faits sont têtus », disait Lénine. Edgar Morin estime que les idées le sont davantage. C’est pourquoi, dans Y a-t-il des leçons de l’histoire ? (Denoël, 2025), l’ancien « communiste de guerre » et résistant, devenu philosophe de la « Terre-Patrie », passe la continuité historique au tamis de la complexité, dans une série de leçons brèves et éprouvées. Premier enseignement : le résultat d’une action peut être contraire à l’intention qui l’a provoquée : destinée au départ à engager une réforme financière, la convocation des Etats généraux, en 1789, par Louis XVI, provoqua la Révolution française. Seconde leçon : « Au lieu de dominer l’histoire depuis un trône supratemporel », l’historien doit être lui-même être contextualisé − le communiste Albert Mathiez « exaltait » Robespierre et le Comité de salut public, le libéral François Furet « récusa » l’histoire jacobine, rappelle-t-il.
La partie sur les mythes et les religions monothéistes est sans doute la plus étoffée de ce texte bref. Si le sociologue n’élude pas la part de violence dans l’« histoire conquérante » de l’islam, il évoque les métamorphoses du judaïsme, et estime qu’« il ne suffit pas d’avoir été persécuté pour ne pas devenir persécuteur ».
A rebours d’une approche issue de l’école des Annales, qui repose sur l’analyse matérielle et économique des faits historiques, Edgar Morin incline vers une histoire événementielle qui fait la part belle à la singularité des personnalités, à la lumière du parcours de Jeanne d’Arc, de Robespierre ou du général de Gaulle dont « l’action fut trois fois décisive dans l’histoire de France ».
Il faut dire qu’Edgar Morin a connu « l’histoire avec sa grande hache », selon la formule de l’écrivain Georges Perec. Une histoire tragique dont témoigne L’année a perdu son printemps (Denoël, 2024), son roman autobiographique longtemps resté inédit. Ecrit en 1946, ce récit de jeunesse met en scène le parcours d’un fils unique, Albert Mercier, à qui son père cache la mort de sa mère et qui, malgré cet « Hiroshima intérieur », renaît à la vie par l’irruption de l’histoire, notamment au sein de la Résistance.
C’est un autre manuscrit retrouvé qui a marqué l’histoire récente du sociologue. La Méthode de La Méthode. Le manuscrit perdu (Actes Sud, 2024) devait constituer le troisième volume de l’œuvre la plus importante d’Edgar Morin, La Méthode, rédigée entre 1977 et 2004, où se déploie le paradigme de la complexité qu’il n’a cessé de remettre sur le métier. Edgar Morin a raison sur ce point : les idées sont têtues.
Vient de paraître également : « Parler avec Edgar Morin. Abécédaire philosophique, d’Ame à Zizanie », mis en œuvre par Alain Siciliano, Patrick Frémeaux et Stéphanie Acquette (Frémeaux & Associés, 198 p., 20 €). »
Par Nicolas TRUONG – LE MONDE