« Penseur inclassable et refusant les catégories, Edgar Morin est mort vendredi 29 mai, à 104 ans. Il laisse à l’écologie ce qu’elle peine à défendre dans le débat public : une pensée capable de tout relier.
Edgar Morin est mort à 104 ans, laissant derrière lui une œuvre immense, sinueuse, et parfois intimidante, souvent citée, moins souvent lue jusqu’au bout. Dans le grand vestiaire des penseurs du XXᵉ siècle, on le range volontiers parmi les sociologues, les philosophes, les humanistes, les inclassables. Mais, il faut lui garder une place du côté de l’écologie. Non pas parce qu’il aurait théorisé les hoquets du climat comme un climatologue ni parce qu’il aurait arpenté les zones humides en bottes, carnet naturaliste à la main. Son apport est ailleurs : Edgar Morin a tenté de donner à l’écologie ce qui lui manque cruellement dans le débat public, une pensée capable de tout relier.
Relier les crises entre elles. Relier l’économie au vivant, la technique au politique, la science à l’incertitude et l’humain à la biosphère. Relier sans tout écraser dans un vaste brouillard mental, relier dans le soin de la complexité. Chez Morin, la complexité n’est pas un mot pour faire savant ou pour renvoyer l’action aux calendes grecques. C’est une discipline mentale, une hygiène de l’intelligence. Une façon de résister à cette vieille passion moderne : découper le monde en petites tranches administrables, puis s’étonner que le réel déborde de partout !
Une crise de notre manière d’appréhender et de comprendre le monde
C’est là, sûrement, que sa pensée rejoint le plus fortement la crise écologique. Car cette crise n’est pas seulement une affaire de CO2, de biodiversité, de sécheresses, de forêts en flammes ou de glaciers disloqués. Elle est aussi une crise de notre manière d’appréhender et de comprendre le monde. Nous vivons dans des sociétés capables de mesurer, modéliser, mettre en équations, extraire, optimiser, mais qui peinent à saisir les rétroactions, les dépendances, les effets en cascade, les corrélations. Nous savons isoler des indicateurs mais pas habiter un système. Nous parlons de transition, sans nous immerger dans le processus – autrement plus prometteur – de la métamorphose.
Car il faudra changer de corps (grandir ?) pour vivre. Dans Terre-Patrie, écrit en 1993 (éd. Seuil) avec Brigitte Kern, Morin formulait ce qui semble désormais une évidence : l’humanité partage un destin terrestre commun. Pas un destin abstrait, lisse, mondialisé comme un pub pour aéroport, mais une communauté de périls. Le dérèglement climatique, l’arme atomique, les nationalismes, les inégalités, les emballements techniques et les crises démocratiques ne sont pas des dossiers séparés, ils composent une même époque, celle de l’adolescence humaine. Une « polycrise », dirait-on aujourd’hui, où chaque fissure communique avec les autres. Trente-deux ans plus tard, il réitère : cette polycrise « pourrait nous inciter à trouver une nouvelle culture, une nouvelle civilisation sur cette Terre, qui deviendrait une vraie patrie humaine ».
Tenir ensemble ce que l’époque sépare
Sa « Terre-Patrie » est peut-être trop vaste, trop fraternelle, trop peu attentive aux rapports de force concrets, aux responsabilités historiques, aux ravages coloniaux et capitalistes qui ont fabriqué l’Anthropocène. Le commun terrestre n’est pas également partagé : certains ont beaucoup brûlé, extrait, bétonné ; d’autres paient l’addition. C’est, peut-être, la limite de son humanisme planétaire : il voit puissamment l’unité de destin, moins l’inégalité de la facture.
Mais ce serait une erreur de congédier Morin au motif qu’il aurait trop voulu embrasser. À l’heure où l’écologie est sans cesse sommée de choisir entre expertise froide et colère chaude, entre rapport du Giec et stratégie électorale, entre sobriété individuelle et transformation systémique, sa pensée rappelle une chose précieuse : il faut tenir ensemble ce que l’époque sépare. La science et le récit. Le local et le planétaire. La catastrophe et la possibilité. La peur et le désir. La Terre et la patrie, mais une patrie dénationalisée, agrandie à l’ensemble du vivant qui nous porte.
Edgar Morin disparaît alors que la crise écologique n’a plus besoin d’être annoncée et qu’elle semble moins que jamais solutionnable. Elle est là, dans les sols, dans les nappes, dans les primes d’assurance, les récoltes, les corps fatigués par la chaleur, les villages déplacés, les forêts malades. Le temps n’est plus à découvrir que tout est lié mais à agir comme si nous l’avions véritablement compris. Morin n’a pas pensé le mot écologie comme un sujet mais comme une preuve : la preuve que notre intelligence moderne, trop compartimentée, ne sait plus habiter le monde qu’elle transforme.
L’écologie demande de changer de pensée
« Pour lui, la réforme de pensée est inséparable d’une réforme de l’éducation, elle-même inséparable d’une réforme de pensée, c’est-à-dire que l’une est nécessaire à l’autre. Cette réforme de pensée est inséparable de la vraie prise de conscience de la réalité des problèmes planétaires, de l’Humanité aujourd’hui. Tout notre système de connaissance est là, selon lui, pour nous rendre aveugles, c’est-à-dire pour produire des connaissances séparées et fragmentées sur un ensemble enchevêtré. Les experts sont des aveugles, les économistes clos sont des aveugles. Nous avons donc un système de connaissance qui nous rend aveugles sur les problèmes fondamentaux et globaux… » écrit Marc Humbert, président de l’association des Convivialistes, dans son hommage. C’est peut-être la leçon la plus exigeante de Morin : l’écologie ne demande pas seulement de changer nos ampoules, nos lois ou nos technologies. Elle demande de changer de pensée. Et cette réforme-là ne se vote pas en une nuit. Elle s’apprend, se travaille, se transmet. Elle oblige à quitter les conforts du simplisme et toutes ces petites cages bien rangées où l’on croit comprendre le monde parce qu’on l’a amputé. Morin aura passé un siècle à refuser ces cages.
« J’ai tendance à croire que tout finira mal. » Au chapitre « Espoir » de Parler avec Edgar Morin (Frémeaux & Associés-Pollen, février 2026), le lecteur attentif saisira le plus profond paradoxe de ce penseur hors norme, aux yeux toujours rieurs. Il pouvait se tenir droit sur la voie de l’espoir, y compris dans un monde en flammes. « Quand un système ne peut pas traiter ses problèmes vitaux, qui sont en même temps ses problèmes mortels – c’est-à-dire le système Terre ne peut pas traiter la dégradation de la planète, l’arme atomique, l’économie, la faim, l’inégalité – alors un système se désintègre, mais il est capable de se métamorphoser en un métasystème plus riche. Donc, je place mon espoir improbable dans cette métamorphose. » Persuadé que l’espèce humaine est cheminante, il espérait qu’elle saurait tracer des voies… « L’aventure est inconnue, mais il faut penser à ouvrir une voie. Dans tous les domaines, dans tous les sens, il y a mille initiatives qui ne se connaissent pas mais qui sont toutes porteuses d’avenir. » Dans un monde qui se fissure, cette obstination demeure une consigne de survie. Et son legs le plus précieux. »
Par Laure NOUALHAT - REPORTERRE
