« 400 pages passionnées et tout autant passionnantes » Notes de l’instant

« L’auteur dont on sait l’amour passionné du jazz s’est, d’une certaine façon, mis à la place du saxophoniste alto William “Sonny » Criss (né le 23 octobre 1927 à Memphis et mort le 19 novembre 1977 dans la cité des Anges, se donnant lui-même ce que l’on pourrait dire “le coup de grâce”, silencieux musicalement depuis qu’il se savait atteint d’un cancer incurable.)

“À la place” donc, dans la mesure où c’est le musicien qui nous parle, du début à la fin de ce livre de quatre cents pages passionnées et tout autant passionnantes.

Sonny est censé nous dire, non pas sa vie. Même si ce livre se propose lui-même comme une biographie, autobiographie donc – mais ses états d’âme, ses passions, ses impressions, ses sentiments. Traversé tant il se mesure lui-même à son idole Charlie Parker, se sous-estimant sans doute, par des interrogations infinies. Sachant cependant faire voir, entendre même, ce qu’il y a d’incomparable, d’invisible, d’incompréhensible peut-être dans ce be-bop surgit de nulle part. Ou plutôt venu des profondeurs de l’âme, du cœur et sans aucun doute, du corps de Charlie Bird.

Mais il y a ici une chose à souligner de façon décisive : outre l’exploit qui consiste à jouer avec le feu de l’écriture, c’est ce parti-pris qu’a osé Gerber, comme assurément, il ne l’a jamais fait auparavant, avec autant d’audace. Car ici, il faut le dire, il nous trompe sur toute la longueur. Seulement, simplement, en se mettant à la place de celui qui parle ! Et, c’est bien simple : nous n’y voyons que du feu !

Il nous emporte, sans que nous ayons la moindre possibilité de nous échapper de ce tour de passe-passe qui est un admirable tour de force, fascinant, non seulement de ce monde qui est celui de Criss, mais surtout de ce que l’on pourrait dire de “l’âme de Sonny lui-même”.

Il y a donc dans ce livre une tromperie qu’il faut dire absolue, car à aucun moment, Gerber ne parle lui-même, en tant que lui-même, si l’on peut le dire ainsi ! Il ne nous prévient aucunement de ce qu’il a entrepris. Ni au début, ni à la fin. L’auteur de ces “mémoires” est ainsi le plus menteur de tous les menteurs. Cette “biographie” n’est pas même un roman (et on le sait bien, au moins depuis qu’un autre écrivain l’a lui-même souligné, les romanciers, par définition, sont tous des menteurs), c’est-à-dire l’art du mensonge lui-même : on devrait donc convenir qu’il s’agit d’une menterie à la puissance deux, quatre ou même infinie. Il y a usurpation d’identité à tous les étages. Alors, bien malin serait celle ou celui qui pourrait déterminer ce qui fut réellement (je ne parle pas des faits rapportés qui sont sans aucun doute réalistes – on connaît le savoir encyclopédique d’Alain Gerber en la matière – mais des sentiments, des sensations, des réflexions, des interrogations ou, au contraire, des affirmations du prétendu “narrateur”. Je veux dire de William “Sonny” Criss lui-même !) Bien astucieux, surhumain presque, celui qui pourrait ne pas rentrer dans le jeu.

Évidemment, on ne pourra empêcher certains lecteurs d’entendre la voix de l’auteur déclaré (je parle alors d’Alain Gerber, on l’aura compris) en lisant, c’est-à-dire en entendant sa musique personnelle telle qu’il leur fut possible d’en recevoir l’écho il y a quelques années sur les antennes de France Culture ou de France Musique. Mais ceux-ci, n’en doutons pas, l’attribueront aussitôt au saxophoniste de la West Coast, admirateur passionné de jazz., et donc du Bird, oiseau étrange, fascinant, inoubliable, inatteignable.

On apprend ici bien des choses. On reçoit aussi une sorte de leçon de littérature qui pourtant est le contraire-même de toute didactique. Un tour de force sans doute. Mais en toute discrétion. La magie est là. Tout simplement. Comme celle de Charlie Bird Parker.

 Épilogue

Soulignons enfin que cette lecture est la meilleure occasion possible de réécouter Sonny Criss qui n’est pas l’épigone qu’il pensait être mais, assurément, bien davantage. On entend chez lui une sorte d’humanité, de sensibilité, d’intimité.

La couverture de ce livre dit ainsi, en toutes lettres, que nous allons entendre “les mémoires du génie oublié de la West Coast”.

Qui pourrait nier ou ignorer, plus que jamais, la prodigieuse musique de Sonny Criss ?

Il y a ici, dans ce livre, dans son “jazz”, toutes les vérités de la musique. Loin des “mensonges” évoqués plus avant. Peut-être pourtant, au contraire, grâce à eux… »

Par Michel ARCENS – LES NOTES DE L’INSTANT