« Dans l’Amérique des années 1950, où le racisme se lovait comme une ombre tenace dans les rues du Sud comme dans les recoins du Nord, cinq hommes noirs montèrent sur la scène du Massey Hall, à Toronto, le 15 mai 1953. Charlie Parker, Dizzy Gillespie, Bud Powell, Charles Mingus et Max Roach – cinq flammes du bebop – ne venaient pas seulement jouer : ils venaient affirmer, dans un éclat de notes et de silences complices, une dignité que le monde blanc s’obstinait à leur refuser. » C’est Patrick Frémeaux, l’éditeur de cet album et de ce livre, qui résume ainsi l’importance de ce concert qui, pour la première et la seule fois, réunissait ces grands du jazz. Mais tout le monde s’accorde à le dire. Au-delà de l’impact politique de cette réunion, la soirée fut exceptionnelle. « Ce concert fait partie de l’histoire », écrit Franck Médioni. « Il vaut son pesant de cacahuètes salées (Salt Peanuts est un des morceaux joués ce soir-là, NDLR). Il donne à entendre la magie du jazz, salée, sucrée. Aucun chantage à l’émotion, la musique pure. » Et encore : « Ce soir-là, au Massey Hall, ils se retrouvent. Il y a la grande joie des retrouvailles et le plaisir de l’instant de la musique dans l’urgence du dire. Le jazz est une musique de l’urgence, puissamment urgente. Mais ses acteurs, par pudeur, par simplicité, par intelligence, feignent la légèreté. »
Dans Jazz at Massey Hall, le livre, Franck Médioni raconte ce concert, cette musique qui « jaillit avec une intensité brute, une spontanéité vertigineuse, une invention collective qui défie les lois du possible ». Et en même temps raconte le bebop, ce jazz rythmé, énergique, aux grilles harmoniques fournies et mouvantes, enthousiasmant et lancinant, qui est né de la lassitude du swing policé et des big bands des ballrooms, et de la radio. Ces cinq-là en sont les créateurs et en forment l’essence même.
Dans Jazz at Massey Hall, l’album, on découvre ce concert. Il avait été enregistré. C’est un document historique et bien plus que cela : c’est de la joie pure. En sept morceaux, le quintet affirme sa modernité radicale : Perdido, Salt Peanuts, All the Night You Are, 52nd Street Theme, Wee, Hot House et le célébrissime Night in Tunisia. « Très probablement un des plus grands concerts de jazz jamais enregistrés », dit Franck Médioni. L’éditeur y a ajouté la prestation solo du batteur Max Roach et le concert du trio Bud Powell, avec Charles Mingus et Max Roach, de la même soirée. On se trouve donc, à l’ écoute, comme au Massey Hall, il y a 73 ans. Moins l’ambiance, la sueur, la fièvre.
Mais la musique est toujours aussi belle, aventureuse, forte, surprenante, magique, sincère et créative à tout instant. Avec cette puissance de l’invention collective, de l’interactivité permanente et le jaillissement éblouissant des solos de Parker, Gillespie, Powell sur la pulsation de Mingus et Roach. Certes, cet enregistrement n’a pas la qualité technique de ceux d’aujourd’hui. Mais qu’importe, ce qui compte c’est la spontanéité, la fulgurance, l’incandescence, la joie. Et là, on est vraiment magnifiquement servis. »
Par Jean-Claude VANTROYEN - LE SOIR
