L’ouvrage de Patrick Frémeaux, Après l’écocide, s’impose comme une somme intellectuelle exceptionnelle (près de 600 pages) consacrée à l’une des questions les plus décisives de notre temps : comment avons-nous rendu possible la destruction du vivant ? Loin des approches techniques ou strictement environnementales, ce livre propose une enquête d’une rare ampleur à travers l’histoire, les sciences et les philosophies. Son point de départ est sans ambiguïté : la crise écologique n’est pas seulement matérielle, elle est d’abord une crise de la pensée, de la sensibilité et des récits.
À travers une traversée impressionnante des traditions intellectuelles de l’Antiquité à la modernité, en passant par les mondes médiévaux – l’auteur met en lumière une rupture fondatrice : la séparation progressive entre l’humain et le vivant, entre nature et culture, entre savoir scientifique et expérience sensible. Cette fracture, devenue paradigme dominant, a rendu possible l’objectivation du monde, sa réduction à une ressource, et finalement l’écocide lui-même. L’un des apports les plus stimulants de l'ouvrage, et il y en a beaucoup, réside dans sa relecture des traditions spirituelles et philosophiques. Le chapitre consacré à Saint Augustin et le Coran illustre avec finesse la manière dont différentes visions du monde ont structuré, ou au contraire limité, la relation entre l’humain, le cosmos et le vivant. C’est dans ce cadre que l’auteur mobilise également des lectures contemporaines, parmi lesquelles mes propres travaux, pour interroger les conditions d’une pensée relationnelle du vivant, fondée sur l’interdépendance plutôt que sur la domination. Mais ce livre propose un déplacement plus radical : changer notre regard pour rendre à nouveau pensable un monde habitable.
En croisant philosophie, anthropologie, écologie scientifique et expériences de terrain, "Après l’écocide" ouvre un espace de réflexion indispensable pour tous ceux qui cherchent à comprendre, et peut-être à dépasser, la crise actuelle. Un ouvrage exigeant, ambitieux, et nécessaire.
Boumédiène Ben Yahiâ
Professeur honoraire et islamologue. Fondateur de l’Institut Kalima, il explore une méta lecture interdisciplinaire entre islamologie, irénologie, droits humains et diplomatie spirituelle. Il est également auteur de Les Philosophes de l’islam (Frémeaux & Associés).
