« Un langage unique » par Action Jazz

« Dans le prolongement d’une conversation envoutante entamée en 2023 dans l’album Double Skyline, Olivier Hutman et Lamine Cissokho publient The Following.
Olivier Hutman est un pianiste de jazz reconnu, il a joué avec Eric Le Lann, Didier Lockwood, Dee Dee Bridgewater, Philip Catherine…a composé des musiques de film et a depuis longtemps développé une appétence pour la richesse que recèlent les musiques traditionnelles puisque sa thèse de doctorat, présentée en 1978, était consacrée aux musiques urbaines au Ghana. Son jeu dynamique et son toucher lyrique tout en nuances exacerbent la clarté de ses lignes mélodiques.
Quant à Lamine Cissokho, c’est l’un des meilleurs spécialistes de la kora. Natif de la Casamance et héritier d’une famille de griots sénégalais, ses racines pétries de culture mandingue sont la colonne vertébrale de ses projets artistiques. Doté d’un jeu fluide et contemplatif, Il a contribué à faire de la kora un instrument qui a toute sa place dans l’univers du jazz et a notamment joué avec Youssou N’Dour, Alain Oyono et Eric Bibb.
Il aime les rencontres où le son cristallin de la kora se marie à d’autres tessitures. Fasciné par la force des traditions et les influences modernes, le koriste a suscité des dialogues avec d’autres instruments en montant par le passé des projets à deux voix avec l’accordéoniste Cyrille Brotto ou encore le guitariste indien Manish Pingle. On l’aura compris, les deux hommes ont un CV très étoffé qu’il serait trop long de détailler ici.
A l’instar de Double Skyline, The Following s’est nourri des compositions respectives d’Olivier Hutman et de Lamine Cissokho dans une alchimie réussie de jazz acoustique et de musique mandingue. Ils concrétisent la rencontre de deux continents et inventent un langage unique qui place la spiritualité au cœur d’un jeu définitivement dépouillé de tout effet démonstratif.
Le premier titre Klezmandingo a été composé par le pianiste, il résume à lui seul l’intention de s’affranchir des styles en réunissant deux identités puissantes, la tradition klezmzer, musique de fête des communautés juives d’Europe de l’est qui lui est chère, et la tradition mandingue fortement ancrée en Afrique de l’ouest. Le résultat est magnifique, les motifs répétitifs sont fidèles aux deux cultures et font émerger une musique hypnotique empreinte de poésie.
Des horizons sonores inattendus pointent avec un invité de marque, Eric Bibb. Il a souvent collaboré avec Lamine Cissokho et propose deux morceaux de sa composition Flood water et Rocking chair. L’entrelacs mélodieux des cordes des 3 instrumentistes tisse un écrin chatoyant dans lequel le légendaire bluesman américain vient poser sa voix profonde.
Autre temps fort à l’écoute de la reprise du standard hard bop Song for my father d’Horace Silver. L’arrangement illustre admirablement le dialogue interculturel entre jazz et musique mandingue, entre respiration nostalgique imprimée par le piano et arpèges fluides délivrés par la kora.
Le disque se referme sur Simaya de Lamine Cissokho, la spiritualité lumineuse qui habille l’ensemble de l’album trouve ici son acmé dans l’élégance feutrée d’une cascade mélodique répétitive.
Avec ses 9 titres, The Following fusionne les fulgurances du jazz avec des cultures puissamment enracinées mais dont l’authenticité jamais ne se dilue.
Olivier Hutman et Lamine Cissokho continuent d’explorer les mille facettes métissées que recèle leur rencontre, nous offrant un album chaleureux placé sous le signe de la sérénité et de la sincérité.
A déguster sans modération. »
Par Christine MOREAU – ACTION JAZZ