« Une mine d’or pur » par Alain Gerber

« "Picasso par Picasso" : ce gros livre, ce puits sans fonds est une mine d’or. Une mine d’or pur. Je veux dire d’un or que n’ont contaminé ni les certitudes ni les dérobades. L’artiste n’avait pas de temps à perdre. À l’a fin de son existence, il n’avait même plus le temps d’être impatient. Dès le milieu des années 50, le film de Henri-Georges Clouzot montre qu’il n’en finit plus d’achever ses œuvres. D’ailleurs il ne les achève pas : il les quitte. « Je laisse comme ça », lâchait-il. Tout était dans le ton. Pas plus qu’il ne saluait un triomphe, il ne confessait un renoncement. Pablo Diego José Francisco de Paula Juan Nepomuceno Mari de Los Remedios s’était seulement décidé, non pas à ouvrir, mais à percer une autre porte. 

Enfoncer celles que lui-même avait ouvertes, et il y en eut beaucoup, n’était pas dans sa manière. Pour autant, jamais pour cet homme il ne s’est agi de surprendre. Surprendre est un rêve d’histrion. Picasso n’avait que faire de rêver. Sa vocation revendiquée était celle d’un manuel soucieux de fabriquer des choses. Quand il combine les couleurs, construit et déconstruit les formes, on songe à un petit enfant manipulant des cubes de bois. L’immense peintre, sculpteur, graveur, céramiste et l’on ne sait quoi encore (poète, par exemple) fut aussi un considérable architecte. Ce qu’il souhaitait, avec une ardeur, avec un acharnement sans pareils : déplacer l’évidence de sa zone de confort en terrain miné. 

Il s’épanouissait dans l’insatisfaction. Aussi ne donnait-il jamais rien. Parce que le don, considérait-il étrangement, est une humiliation pour le donneur. Tandis qu’en recevant, c’est l’humilité qu’on pratique. Or il était le suprême réceptacle, l’éponge jamais gavée des traditions et des modernités, de l’ici comme de l’ailleurs. Comme personne il repérait les lendemains qui chantent dans les rumeurs du passé ; comme personne il avait vu que l’exotisme peut être une chasse gardée de l’intime.

Il s’est acharné à ne pas traverser le miroir. Il a contraint sa folle imagination à ne pas aller au-delà des apparences. À les travailler de l’intérieur, au contraire, jusqu’à les vider d’elles-mêmes. Les réponses qu’il fournit aux autres sont autant de questions. Et presque autant de ces « mensonges qui disent toujours la vérité ». Il avait sa rigueur, qu’il opposait avec obstination à toutes les règles, fussent-elles celles qu’il avait imposées. Quand il démystifie l’inspiration, c’est pour mieux l’inoculer à ceux qui l’entendent. On a envie de regarder le monde avec ses yeux. Ce qui revient inévitablement à se risquer dans un monde parallèle. Grâce à quoi ce qui aurait pu n’être qu’une collection de ouï-dire se métamorphose en une épopée flamboyante.

En composant, à partir des précieux relevés de Paul Desalmand, le roman d’une des plus fécondes paroles du siècle dernier, Patrick Frémeaux accomplit le rare exploit de la délabyrinther sans la priver si peu que ce soit de ce qui en fait le prix : ses détours, détournements et retournements en doigt de gant, ses contradictions fondatrices, ses turbulences et ces fulgurances, ses lumières crues, ses ombres abyssales. Loin de dissiper le mystère Picasso, il en célèbre au moyen d’une intelligence qui jamais ne s’abandonne à sa propre contemplation, l’impitoyable renaissance. »

Alain Gerber

Prix Goncourt de la nouvelle, mais aussi le prix Interallié pour « Le verger du diable ». A été producteur à France Musique et France Culture.