Avec Trenet, on touche au mystère de la musique qu’est l’invention, l’art de l’air entêtant, cette facilité à créer avec trois notes une ritournelle intemporelle. Ce don se double chez cet alchimiste du swing et de la rime d’un génie singulier pour faire danser les mots sous le fouet d’un doux rythme obsesseur. « Aucun compositeur de cette époque n’a éprouvé comme lui l’envoûtement du jazz et aucun n’a mieux traduit la joyeuse ivresse des premiers contacts avec cette musique » (Boris Vian). D’une écriture apparemment désinvolte, il mariait, nous dit Noël Balen, « la prosodie aux formules rythmiques du jazz ». « Je fais des chansons comme un pommier fait des pommes. Ce sont elles qui viennent à moi. »
Tout au long de cette biographie (suivie d’une discographie complète), passant avec discrétion sur l’« ombre au tableau » (ses déboires avec la justice, son attitude pendant l’Occupation), Noël Balen retrace avec brio la vie de cet « Arlequin bariolé » en mêlant récit intime et toile de fond historique. Il montre comment ce « clown noir et nègre blanc » transformait ses blessures et son spleen en poésie joyeuse ; comment il dissimulait ses gouffres intimes sous le vernis d’une fantaisie pétillante et d’une allégresse mélancolique. Audois et à l’œil… rond et bleu, aux Narbonnais absents depuis déjà vingt-cinq ans, cet amoureux du calembour et du coq-à-l’âne savait mettre en swing les mots et les images en s’appuyant sur les allitérations et les assonances, les onomatopées et les contrepèteries. Tel est « l’héritage infernal » que nous lègue aujourd’hui le Fou chantant. Y a d’la joie !
Pascal Anquetil – Jazz Magazine
