« Michel Portal est mort (il y a quelques mois à l’heure où j’écris) et ses idoles aussi (Mozart, Brahms, Coleman Hawkins, Charlie Parker, Coltrane…), bien avant lui. Mais le Portal de Franck Médioni, lui, est bien vivant, et pour longtemps. Car Franck a su tirer de Michel Portal, quelques années avant son décès, la quintessence du musicien, de son souffle (d’où le titre magnifique de son opus : « Le souffle Portal »), oserai-je dire de son âme, immortelle, comme chacun sait. Et à la lecture de ces entretiens, où Médioni et ses questions s’effacent derrière les réponses de Portal, on sent ce souffle et l’on respire à l’unisson de ce « free son » d’un musicien exceptionnel et d’un homme hors du commun. J’ai entendu Michel Portal live on stage à de nombreuses reprises, du milieu des années 70 au début des années 2020. J’ai même partagé la même voiture que lui au lendemain d’un concert à Bergamo Jazz, dans le nord de l’Italie. Et il m’a gentiment invité à prendre le petit déjeuner avec lui dans le salon VIP de l’aéroport de Milan, moi qui n’avais qu’un billet d’avion de seconde classe. Je le connaissais assez bien puisque je l’avais longuement interviewé pour le magazine italien Jazzit quelques années auparavant. Mais là il m’a parlé de sa vie, de son service militaire en Algérie pendant la guerre, et c’était un autre Portal qui se dévoilait devant moi : pudique, drôle, profondément humain. Oui, Portal était un homme majeur et un musicien exceptionnel. Je ne me suis jamais ennuyé à aucun de ses concerts, parfois peu convaincants, la plupart du temps passionnants. Car pour Portal, la musique se vivait dans l’instant et tous les instants ne se ressemblent pas, question de feeling, de disponibilité, d’entourage... Dans les Arènes de Béziers, en juillet 1988, où il était l’invité du trompettiste montpelliérain Michel Marre et où il ne jouait que du saxophone alto, j’avais ironiquement décerné un « doctorat de psychologie » à Marre pour avoir réussi à gérer Portal pendant la balance-son où l’altiste avait laissé éclater son angoisse de devoir jouer une sorte de hardbop languedocien qui ne lui était pas familier. Mais le concert avait été magnifique. C’était ça, Portal : un mélange d’inquiétude et de sûreté de soi passionnant et complexe, pour un amateur de jazz… et pour un psychologue. Et face au micro de Médioni, Portal se livre sans angoisse, y compris quand il parle de ses angoisses. Pour tous ceux et celles que la musique vivante de la seconde moitié du XXième siècle et du début du XXIième, écouter Portal et lire le livre de Franck Médioni est une sorte d’obligation morale si on veut comprendre celui qui a — et le seul à avoir — abordé quasiment toutes les musiques présentes dans le monde occidental (jazz, classique, contemporaine, musiques de films, accompagnement de chanteurs…) sur des instruments aussi divers que les clarinettes, le bandonéon et les saxophones. Et si on veut comprendre de l’intérieur ces diverses musiques. Car derrière cette façade polymorphe et fureteuse, Portal est un incomparable analyste de la musique, un penseur majeur, jamais cérébral, toujours ancré dans la chair des notes et des phrases musicales. De Pierre Boulez à Sylvain Luc (originaire du Pays Basque comme lui), de Martial Solal à Richard Galliano, de Barbara à Vincent Peirani, de Bernard Lubat à Georges Pludermacher, de Joachim Kühn à Jean-Pierre Drouet, de Bojan Z à Vinko Globokar …, ceux qui ont croisé sa route en ont tous été éblouis et cet éblouissement était réciproque. Car, tel un éternel enfant découvrant l’immensité des possibles musicaux, Portal n’a cessé de chercher (et souvent de trouver) sa voix et ses voies, d’explorer, de se confronter et de s’enrichir... Merci, donc, à Franck Médioni d’avoir donné aux aficionados des belles musiques multiples et métissées un recueil de pensées et d’anecdotes qui les accompagnera longtemps et les maintiendra dans la joie intense et intime d’avoir croisé, par la lecture et sur scène ou sur disque, un monument de la musique vivace et vivante, que la disparition de Michel Portal ne nous empêchera pas de savourer sans trêve et de faire partager à nos amis et à nos amours. »
Par Thierry QUENUM
