« L’essentiel » par Paris Move

« L’histoire est connue: après la sidération des classes moyennes WASP que provoqua l’irruption du rock n’ roll en 1954 (consistant pour bonne part en la transcription blanchie du rhythm n’ blues noir, jusqu’alors cantonné aux race records et colored radios) et les scandales organisés autour de films destinés aux teenagers tels que “Blackboard Jungle”, “Rebel Without A Cause” et autres “The Wild Ones”, les autorités américaines entreprirent de canaliser ces accès incontrôlés de phéromones et de testostérone que personnifiaient des mavericks notoires tels que Jerry Lee Lewis, Little Richard et Gene Vincent. Lui-même cornaqué par le célèbre Colonel Parker, Elvis Presley (pourtant largement co-responsable de ce brasier) s’était déjà plié aux règles d’un showbiz normalisant (sa conscription dans l’armée n’en ayant été que l’un des gages les plus significatifs), et l’industrie phonographique lança dès lors d’innocents ersatz tels que Pat Boone, Fabian, Bobby Darin et autres Paul Anka (équivalents édulcorés de nos propres Richard Anthony, Franck Alamo, Lucky Blondo et Danyel Gérard), en vue de stériliser dans l’œuf toute nouvelle velléité de rébellion adolescente. L’entreprise avait en fait commencé dès 1957, avec le bien inoffensif Eric Hilliard Nelson, né en 1940 et révélé tout gamin encore dans un programme radio familial à succès, “Ozzie & Harriet” (qui déboucha en 1952 sur un film avec l’alors bien lissé Rock Hudson), bientôt suivi de sa propre série télévisée hebdomadaire. Il n’avait donc que 17 ans quand il interpréta en direct sur les ondes hertziennes le “I’m Walkin'” de Fats Domino et Dave Bartholomew. Joli garçon, subtilement réservé et donc parfaitement rassurant aux yeux des parents, Ricky Nelson entama ainsi sa transition du statut de jeune vedette de l’écran à celui d’idole des charts, enchaînant dès lors les hits sans se départir pour autant de ses contributions télévisuelles au show parental, (auquel participait également son frère aîné David). Avec le concours des guitaristes Joe Maphis (pour ses premières faces, également complice de la grande Wanda Jackson), puis de rien de moins que James Burton, il alterna une décennie durant adaptations rock – voire rockabilly (“Whole Lotta Shakin’ Goin’ On”, “Am I Blue”, “True Love”, “Stood Up”) et bluettes formatées (“A Teenager’s Romance”, “You’re My One And Only Love”, ‘”Have I Told You Lately That I Love You”, “Unchained Melody”, “Poor Little Fool”, “Someday (You’ll Want Me To Want You)”, “It’s All In The Game”, “Be True To Me”, “That’s All”, “Sweeter Than You”, “I’m Not Afraid”, “You Are The Only One”, “Young World”…). Le garçon n’en faisait pas moins preuve d’un goût certain dans nombre de ses reprises (“Waitin’ In School”, “Believe What You Say”, “One Of These Mornings”, “It’s Late”, “A Long Vacation”, “You’re So Fine”, “Mad, Mad World” et “Just A Little Too Much” de Dorsey et/ou Johnny Burnette, “My Bucket’s Got A Hole In It” de Clarence Williams, “Down The Line” de Roy Orbison, “Restless Kid” de Johnny Cash, “You Tear Me Up” et “Mighty Good” de Thomas Baker Knight, ainsi qu’une frénétique version du “Milk Cow Blues” de Kokomo Arnold, à laquelle se référèrent ensuite les Pirates de Mick Green), au fil desquelles il ne déméritait pas du rock non plus (mentions spéciales au bouleversifiant “Blood From A Stone”, sur le même mexican rhythm pattern que le “Tequila” des Champs, ainsi qu’au “Hello, Mary Lou” de Gene Pitney – qui inspira plus tard Creedence – et à l’étonnamment bluesy “So Long”, dans la veine pianistique de Nat King Cole, tout comme le violoneux “Young Emotions”). Au passage, ce Nelson-ci dessinait dès 1959 déjà les prémisses de son honorable fin de carrière country (superbe cover du “I Can’t Help It” de Hank Williams). Progressivement éclipsé par les vogues subséquentes (depuis la British Invasion jusqu’au psychédélisme et au hard-rock naissant), Ricky connut néanmoins un bref regain de popularité en 1970 avec l’album “Rick Nelson In Concert At The Troubadour” (suivi en 1972 de son ultime hit, “Garden Party”), avant de disparaître à peine âgé de 45 ans, dans les mêmes circonstances tragiques qui causèrent la perte de Buddy Holly, Ritchie Valens, the Big Bopper, Otis Redding, Jim Croce et du tiers de Lynyrd Skynyrd. Restituant en 66 titres l’essentiel de ses enregistrements pour les labels Verve et Imperial (selon une mastérisation stéréo aussi impeccable qu’inespérée, avec une prédilection bienvenue pour les EPs et 45 tours, ainsi qu’un livret instructif signé Olivier Julien), cette collection s’ajoute à la conséquente discographie posthume de celui qui popularisa jadis “Teen Age Idol” (dont notre Johnny national tira son fameux “Idole Des Jeunes”). (…) »

Par Patrick DALLONGEVILLE – PARIS MOVE