Ce titre est la traduction d’une chanson popularisée par Louis Jordan et reprise par Ray Charles : Don’t Let the Sun Catch You Cryin’. Il résume bien l’histoire de la vie de Sonny Criss, que nous raconte Alain Gerber avec sa verve coutumière, sa prose effervescente et son ébouriffante érudition.
Pour ce faire, il emprunte la voix même de l’artiste : lucide, désenchantée, mais sans aigreur ni ressentiment. Toute une riche galerie de West Coasters (célèbres ou moins connus) défile tout au long de cette « vraie fausse autobiographie » du plus méconnu alto hero (avec Frank Morgan) de la Black California. Ces mémoires imaginaires se lisent avec une passion soutenue, comme l’histoire d’un « éternel oublié des distributions de prix » en raison de « son lourd passé de parkérien barbouillé de cartérisme et de perdant chronique ». Comme beaucoup d’autres boppers de l’époque, sachant qu’il ne rivaliserait jamais avec lui, Criss fut, dans les fifties, condamné à l’obligation d’imiter Parker par un public qui le lui réclamait pourtant avec insistance, tout en lui reprochant en même temps de ne pas égaler son modèle. Bel exemple d’injonction paradoxale, cette « double contrainte » (double bind) qui eut pour conséquence de paralyser quelque peu sa créativité et de freiner sa reconnaissance. Criss en paya le prix fort : l’ombre et l’oubli. Conséquence : en 1977, il développa un cancer de l’estomac, ne joua plus et se suicida par arme à feu à Los Angeles. Triste fin de l’histoire.
Pascal Anquetil - Jazz Magazine
