« Ce livre écrit par Dominique Bourg et Jean-Vincent Holeindre bouscule nos anciennes représentations de la guerre et des conflits en y incorporant un acteur supplémentaire et déterminant : le climat.
Pour être plus complet, le climat et la rareté. Dans sa remarquable préface, Patrick Frémeaux (éditeur de sciences humaines, philosophie et histoire) donne le ton. Il souligne deux évidences, rarement explicitées avec tant de clarté : la fin de la guerre froide sur laquelle nous pensions tous bâtir, à marche forcée, une nouvelle démocratie, dite libérale, puis le constat plus patent que jamais, que nous vivons dans ce monde un jeu à somme nulle, dû à la raréfaction des ressources. La conséquence en est l’effondrement des mythes du salut, de la justice universelle et de l‘abondance pour tous.
Désormais note Frémeaux, les conflits militaires se déroulent dans un fond de conflit écologique global, où le climat devient un facteur stratégique essentiel. La nature réagit aux coups que nous portons sur le vivant. Dominique Bourg reprend cette image de Goya, ou deux lutteurs enlisés dans le sol qu’ils piétinent, sombrent ensemble dans une mort commune. L’ouvrage présente trois parties, sous la forme d’un dialogue entre Dominique Bourg, philosophe, spécialiste de la pensée écologique dont il analyse les impacts au sein de la démocratie et Jean-Vincent Holeindre professeur et politiste, spécialiste de la pensée stratégique et des relations internationales.
Dans la première partie, le dialogue permet de cerner la conjoncture internationale. Nous ne vivons plus dans l’espoir d’un monde d’abondance qui nourrirait une société pacifiée à l’échelle internationale. L’époque laisse libre cours aux rapports de force entre nations. La limite des ressources ayant rouvert les appétits des grandes puissances et leurs désirs de conquêtes territoriales, pour une plus large appropriation des richesses, devenues plus rares (c’est le cas des terres rares, militairement essentielles). La planète devenant de plus en plus difficile à habiter, le repoussoir que constituent les migrants devient plus violemment exprimé et réprimé. (…)
D. Bourg explicite l’aspect écologique de la donne internationale avec le cas du Yémen et de la Syrie où en raison de la sécheresse, plus d’un million de paysans ont dû se déplacer. Et J.-V. Holeindre de constater que depuis la fin de la guerre froide, ce sont les guerres civiles au sein des sociétés qui constituent le phénomène déstabilisateur majeur des relations internationales et qui, de surcroît, génèrent des effets écologiques dévastateurs.
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En découle la seconde partie, intitulée « Guerre et société » qui aborde la notion de guerre face à l’idée de crime. La guerre étant vue comme un état particulier de la société ou le crime n’est ni interdit, ni réprouvé, mais devient une obligation. Ce paradoxe est tel, qu’il appelle à une nécessaire préparation des esprits, telle qu’elle fut montrée dans le magnifique film de M. Haneke Le ruban blanc qui prépara la population allemande à la venue de la guerre de 1914. D. Bourg pose ensuite la question du sens à attribuer au retour éventuel de la guerre sur une planète finie, aux ressources limitées et dont l’habitabilité est en voie de réduction. Car la guerre aujourd’hui contamine l’ensemble des sphères de l’action humaine.
Réaliste, J.-V. Holeindre ne voit pas la guerre uniquement sous l’angle de la négativité, mais comme le reflet de la complexité des sociétés et leur caractère plastique et évolutif.
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Enfin, la troisième et dernière partie est consacrée à l’interface guerre-climat. Le cadre dans lequel se déroule la guerre est celui d’un climat déréglé qui s’intensifie. Ce n’est hélas pas une donnée nouvelle que les armes ont des effets durables sur la planète. On pense à l’usage du napalm au Vietnam ou aux obus sans cesse retrouvés dans l’est de la France. Mais aujourd’hui les perturbations climatiques qui s’amplifient, réduisent l’espace vivable dans un monde de plus en plus peuplé et exacerbent les tensions dues aux migrations.
Comment gérer ces problèmes ? Le multiculturalisme est confronté à une contradiction entre la nécessité de coopérer et la survenance de nouvelles tensions interétatiques. J.-V. Holeindre insiste sur le caractère global des problèmes, amplifié par le rétrécissement des aires de vie et le simple fait note D. Bourg que l’atmosphère est brassée en trois semaines. La solidarité s’impose qu’on le veuille ou non, il n’y aura pas des petits isolats de population aptes à se protéger de ses voisins. Les zones sûres n’existent plus, car les problèmes évoqués n’ont ni frontière, ni passeport. (…) En conclusion, le point fort de ce remarquable échange est que toute guerre s’adresse aussi à la nature et qu’elle s’adresse à l’ensemble de l’humanité, considéré comme communauté universelle. L’interdépendance devrait pousser à la pacification… comme à la guerre. L’avenir tranchera.
Ce livre est publié à la mémoire de Jean-Paul Deléage (1941-2023) qui était physicien, historien de l’écologie, professeur à l’université d’Orléans et co-fondateur de la revue Écologie & Politique. »
Par Daniel KUNTH - LES CAHIERS RATIONALISTES
