« Un coffret indispensable ! » par Blues Actu

Sur Blues Actu, on aime évoquer l’actualité du blues. Mais les artistes d’aujourd’hui ne seraient rien sans celles et ceux qui les ont précédés. Lorsque nous avons reçu Etta James 1955-1962, le coffret publié par Frémeaux & Associés, nous ne pouvions pas laisser passer une telle occasion de parler d’Etta James. Nous sommes partis à la rencontre d’Olivier Julien, qui a coordonné la réalisation de cette anthologie de trois CD, afin de revenir sur les débuts d’une artiste dont l’influence continue de marquer la musique américaine.

Lorsque l’on évoque Etta James, un titre revient presque systématiquement : At Last!. Cette ballade poignante devenue un standard international a traversé les décennies au point d’éclipser une partie de l’histoire de celle qui l’a rendue immortelle. Pourtant, lorsque paraît ce morceau en 1960 sur son premier album, Etta James n’est déjà plus une débutante. Derrière elle se trouvent plusieurs années d’enregistrements, de succès rhythm and blues et d’expérimentations qui ont façonné son identité artistique.

C’est précisément cette période que vient documenter ce coffret. Une période souvent méconnue, y compris des amateurs européens. « Envisager une véritable intégrale d’Etta James aurait été un projet pharaonique et probablement impossible au niveau juridique du fait de la multitude de maisons de disques et producteurs avec lesquels elle a travaillé. Cette première période reflète néanmoins l’ampleur de son talent à travers la variété des styles de musique abordés. » nous indique Olivier Julien.

(…)

Bien avant de devenir une icône de la soul, Etta James apparaît déjà comme une artiste libre, capable d’aborder des sujets que peu de chanteuses osent traiter à l’époque. Cette indépendance artistique et ce refus des conventions ne la quitteront jamais.

Des soutiens de poids : Johnny Otis puis Leonard Chess

Comme souvent dans l’histoire du blues et du rhythm and blues, une carrière naît aussi de rencontres décisives. Pour Etta James, la première porte d’entrée s’appelle Johnny Otis. « Johnny Otis est celui qui lui a permis d’accéder aux studios d’enregistrements, on peut le rapprocher de Sam Phillips pour son rôle de découvreur. »

La comparaison est loin d’être exagérée. Musicien, producteur et dénicheur de talents, Johnny Otis joue un rôle fondamental dans les débuts de la jeune chanteuse. Sans lui, l’histoire aurait sans doute été différente.

Quelques années plus tard, un autre personnage va contribuer à changer son destin : Leonard Chess. « Le cofondateur du label Chess, a amené Etta James vers des ballades classiques peut-être plus grand public. Il lui a également permis d’accéder à une autre dimension grâce aux moyens qu’il a déployés pour les sessions d’enregistrements par l’emploi de violons et autres instruments à cordes. »

L’arrivée chez Chess Records marque un tournant majeur. Aux côtés de Muddy Waters, Howlin’ Wolf, Chuck Berry ou Bo Diddley, Etta James trouve un environnement capable d’accompagner ses ambitions. Les arrangements gagnent en sophistication, les productions en ampleur. La chanteuse conserve son intensité mais élargit son registre.

(…)

Si Etta James peut passer d’un univers à l’autre avec autant d’aisance, c’est aussi parce qu’elle possède un instrument unique. « Son timbre de voix inimitable avec ses connotations rauques lui confère dès le début une place à part bien loin des voix « girly » qui se font entendre à l’époque et, à l’exception de Nina Simone, se rapprochent des voix des chanteuses blanches. »

Cette voix reste le fil conducteur de toute sa carrière. Elle évolue, gagne en maîtrise, mais conserve toujours cette force qui la rend immédiatement identifiable. « Oui par son évolution dans les différents styles, et non parce que son timbre de voix reste la pierre angulaire de sa personnalité et de sa carrière. On en perçoit néanmoins sur la longueur une meilleure maîtrise. »

Quelques secondes suffisent pour reconnaître Etta James. Un privilège rare. Malgré son immense talent, Etta James n’a jamais occupé dans l’imaginaire collectif la même place qu’Aretha Franklin ou Tina Turner. « Je pense que son côté « bad girl », équivalent féminin des mauvais garçons, et son tempérament de feu ont probablement entravé son accès à une reconnaissance qu’elle méritait tout autant que ses consœurs. De plus les addictions d’Etta James à l’alcool et aux stupéfiants n’ont probablement pas aidé. »

Cette personnalité explosive, qui fait aujourd’hui partie de sa légende, a parfois éclipsé son apport musical. Pourtant, son influence est partout. Tina Turner reprendra All I Could Do Was Cry. Plus tard, Beyoncé l’incarnera dans Cadillac Records avant de chanter At Last! lors de l’investiture de Barack Obama.

Un son toujours moderne, et pour longtemps ! 

Lorsqu’on évoque ce qui rend Etta James toujours aussi actuelle, la réponse dépasse largement le cadre musical. « Sa liberté de ton qui préfigure le féminisme et le « girl power » bien avant l’heure. Son héritage est également immense pour la communauté afro-américaine. Beyoncé a non seulement incarné Etta James au cinéma dans le film Cadillac Records, mais elle a également interprété At Last! pour la cérémonie d’investiture de Barack Obama. »
Plus de soixante-dix ans après ses premiers enregistrements, la voix d’Etta James continue de résonner. Pas seulement parce qu’elle a enregistré l’un des plus grands standards du XXe siècle. Mais parce qu’elle a incarné, avant beaucoup d’autres, une forme de liberté artistique totale.
À l’écoute de ce coffret, une évidence s’impose : l’histoire d’Etta James ne commence pas avec At Last!. Elle commence bien avant, dans les clubs, les studios et les 45 tours des années 1950. C’est là que s’est forgée l’une des voix les plus singulières de la musique américaine. Un coffret indispensable ! 
Par Cedric VERNET – BLUES ACTU