La ripaille plutôt que le travail, telle est l’image qui colle à la peau adipeuse des rois fainéants. Ces clampins d'un autre siècle, assis sur un trône parce qu'ils n'avaient comme compétence qu'un atavisme mérovingien. Ils ont aussi inspiré le plus célèbre des Narbonnais : Charles Trenet. Ne cherchez pas dans sa discographie, mais dans celle de Bourvil, puisque le Fou chantant ne les a pas chantés mais — fait plus rare — il les a écrits. Il prend la plume en 1929 à Berlin pour les esquisser, et les terminera l'année suivante à Font-Romeu. Charles n'a que 17 ans lorsqu’il monte à la capitale avec ses 200 feuillets sous le bras, mais essuie le refus des éditeurs de l’époque. En 2026, le destin est réécrit et l’ouvrage paraît chez Frémeaux & Associés - Pollen. Y figurent une longue présentation et une biographie du natif narbonnais rédigées par Vincent Lisita. Historien d'art et enseignant, celui-ci explique, dans un entretien accordé à L'Indépendant, la redécouverte du manuscrit, prémices de l'imaginaire artistique de Trenet.
« Ce premier texte d’envergure, après ses articles dans Le Coq Catalan, hebdomadaire de son mentor Albert Bausil à Perpignan, reçoit des "En ce moment, c'est compliqué..." sauf chez Denoël où on le pousse à rencontrer le poète Max Jacob, vu leur écriture semblable. Charles Trenet rentre sous la protection de ce dernier, puis celle de Jean Cocteau. Eux, qui ont lu Les Rois fainéants, lui soufflent que ses poèmes doivent être mis en musique. Et voilà... ». Vincent Lisita, prolixe sur le Fou chantant, fait un bond en avant et cabriole sur les doutes : « Au fil des années, on hésite sur l’existence du manuscrit. Puis, dès les années 80, un biographe de Trenet en a publié des extraits et prouvé qu'il l'a eu dans les mains. Là, on s'est dit : bon, il existe, mais il n'était toujours pas remonté à la surface. En 2001, il y a eu une vente aux enchères à Paris. J’ai essayé de faire acquérir Les Rois fainéants par sa maison d'édition musicale, mais elle n'avait pas vocation à ça ; la Bibliothèque Nationale m'a répondu qu'il n'y avait pas de fonds Trenet préexistant, donc qu'elle ne pouvait pas l’acquérir (sic). Et puis, en définitive, je l'ai acheté. »
Le vendeur est un antiquaire parisien ayant participé à l’émission de France 2 Affaire conclue, Hugues Amouret. Celui-ci lui révèle l'avoir trouvé dans les archives de Louis Amade, le préfet poète qui a été parolier de Bécaud. « Tout s’éclaire, s’exclame Vincent Lisita, parce que l'homme était plus ou moins condisciple de Trenet à Perpignan. Ils avaient deux ans d'écart. Ce qui est formidable, c'est que le père de Louis Amade, Jean, qui était un auteur catalan, a écrit des textes que le père de Charles Trenet, Lucien, a mis en musique. » Et la boucle est bouclée.
C’est chez Frémeaux & Associés que Vincent Lisita trouve un accord. Il y travaille d’ailleurs « avec mon comparse Pascal Halbeher sur l’intégrale discographique de Trenet. Vu que Frémeaux publiait des livres depuis quelque temps, je me suis dit : mais enfin, il y a une logique. Patrick Frémeaux a dit oui tout de suite. »
Cyril Calsina - L’Indépendant
