« Excellente compilation » par ABS Mag

« Le rap n’a pas surgi dans le courant des années 1970 des sound systems survitaminés bricolés par les DJs officiant dans le Bronx (1), tout armé de ses rimes contondantes, de ses musiques percutantes et de ses postures arrogantes. Si, en investissant la scène médiatique internationale le rap a demblée été perçu comme une rupture par le grand public, cette émergence sinscrit en fait dans le prolongement dune tradition langagière, musicale et gestuelle jusqualors tenue à distance par lindustrie culturelle, mais pratiquée depuis les origines au sein de la communauté afro-américaine. L’excellente compilation Frémeaux & Associés – « Roots of Rap 1922-1973 » – qui vient de paraître est là pour nous le rappeler.

Le rap aura fait passer de l’implicite à l’explicite tout un pan de la culture afro-américaine qui, jusqu’alors, restait à usage interne, ne concernant que les échanges entre pairs…

C’est en premier lieu le cas des échanges verbaux et des pratiques langagières comme  les vantardises orales (woofing, loud speaking, boasting) proférées pour impressionner à la fois son interlocuteur et l’assistance, ou encore les rituels d’insultes salaces : les « douzaines dégueulasses » (dirty dozens) scandées et rimées, surtout par les garçons, mais, à l’occasion, également par les filles, et dans lesquelles la mère des protagonistes est régulièrement l’objet de quolibets obscènes.

C’est également le cas des toasts, ces contes et récits circulant entre adultes (2), qui mettent en scène des provocateurs rusés (trickster) comme Frère Lapin (Bre’ Rabitt), le Singe Vanneur (The Signifyin’ Monkey) ou le personnage de Shine ; des brutes violentes et implacables (bully, badman) dont les plus fameux représentants sont Stack O’ Lee, ou The Big Mack Daddy, ou encore le souteneur (pimp) à la fois brutal et beau parleur qui subjugue les femmes, mais qui n’hésite pas à les brutaliser pour les soumettre et les exploiter. (…)

On ne peut pas non plus ignorer – le livret de la compilation, signé Bruno Blum, nous le rappelle à juste titre – les influences caribéennes du rap et en particulier jamaïcaines : outre son Sound System « herculéens », le Jamaïcain Kool Herc (Clive Campbell) a popularisé l’adresse aux danseurs, dans des breaks parlés (toasts), afin d’inciter ces derniers à varier les figures, dans la tradition des commandeurs (callers) jamaïcains et antillais. Certains des pas de danse à l’œuvre dans le quadrille français du XVIIe siècle sont restées dans la culture créole des caraïbes et se sont transmis au hip-hop. (…)

Avec raison, la compilation exploite le filon religieux. Sermon et gospels rassemblés ici nous rappellent que rien de ce qui s’est imposé dans la culture profane afro-américaine n’échappe à l’influence religieuse, l’office du dimanche étant pour les Noirs le seul lieu de libre expression. Parmi les échantillons proposés dont le plus ancien Dry Bones in the Valley remonte à 1926, on trouvera notamment une homélie de Clarence LaVaughn Franklin, le papa d’Aretha : Did Not Our Hearts Burn While He Talked by the Wayside (1962).

Avec deux discours de Marcus Garvey, dont le premier Babylon did it remonte au début des années 1920 et une déclamation d’Allen Ginsberg (1959), la compilation n’oublie pas la tradition oratoire poético-politique dont se réclame le rap.

On peut s’interroger sur la pertinence du morceau proposé en ouverture du second disque de la compilation : propulser Gaston Ouvrard et son indéboulonnable Je ne suis pas bien portant (1933) au rang de précurseur du rap me semble pousser le bouchon un peu loin. Certes, comme toute formation culturelle, la culture hip-hop est le fruit de nombreux branchements – pour reprendre un concept anthropologique introduit par Jean-Loup Amselle (10) – mais repérer le câblage qui relirait le comique troupier de caf’ conc’ au rap n’est pas une tâche allant de soi et suppose un réseau de connexions à l’écheveau particulièrement emmêlé.

Apparemment plus justifiées sont les plages consacrées aux DJ de radios comme Joko Henderson ou Alan Fred qui, entre deux morceaux, ont popularisé la parole scandée et l’ont rendue aussi essentielle que les musiques qu’ils passaient à l’antenne. Les plages consacrées au talking blues ou au jazz s’insèrent à juste titre dans cette compilation. Même si le lien des morceaux retenus avec le rap et la culture hip-hop ne semble pas d’emblée évident, ou si l’on pouvait attendre un autre choix, par leur rareté, les titres sélectionnés devraient retenir l’attention des lecteurs d’ABS Mag. De la même manière, même si l’on peut s’interroger sur la pertinence du lien avec le rap, on est heureux de retrouver Brigitte Fontaine et Areski dans leur cynique C’est Normal, en conclusion de ce double album. Le morceau, extrait de l’album « Comme à la radio » (11), inaugurait la longue carrière française de l’Art Ensemble of Chicago.

On peut reprocher la partialité de cette compilation censée faire le bilan des racines du rap et son tropisme caribéen, propre à Bruno Blum, son maître d’œuvre. On peut également en pointer les « oublis » (…) toutefois, par-delà les querelles de spécialistes, ce double album reste précieux ; il a le mérite d’exhumer des enregistrements peu connus qui, indépendamment de l’intérêt que l’on porte au rap, devraient retenir l’attention de tous ceux qui s’intéressent à la vaste culture de cet « Atlantique Noir » si finement analysée par Paul Gilroy et dans laquelle l’esthétique des blues vient tout naturellement s’insérer.

Par Macel BENEDIT – ABS MAG