« Se lit comme on écoute une ballade » par Les Notes de l’instant

« Les livres sur le jazz ne sont pas si rares qu’on pourrait le penser. Mais ceux qui comptent vraiment ne sont pas légion. Je veux parler de ceux qui posent de vraies questions. Et qui nous permettent de pénétrer au cœur de cette musique…

C’est avec enthousiasme que l’un d’entre eux nous est offert aujourd’hui comme une question que l’on pourrait presque dire « existentielle » : « Pourquoi j’aime le jazz ? » (Frémeaux et Associés).

Et, cette question est si importante ici qu’elle constitue le titre de l’ouvrage lui-même.

Celui-ci est signé par cet excellent connaisseur qu’est Pascal Anquetil et, du début à la fin, voici que nous est donné non seulement l’un des plus passionnants ouvrages sur le jazz qui soit, mais aussi celui qui parle « au plus près », « au plus juste » de cette musique.

Pascal Anquetil a été, à La Sorbonne, l’élève du philosophe et l’on peut dire musicien, que fut le grand Vladimir Jankélévitch. Cela s’entend ; je veux dire que l’approche de l’auteur est empreinte de ce qu’est la philosophie, non pas parce qu’il se servirait d’une certaine philosophie pour répondre à la question posée par le titre de ce livre (ce qui pourrait évidemment le rendre obscur à nombre de lecteurs) mais parce qu’il est empreint de philosophie en ce sens qu’il maintient l’interrogation – les questions, si l’on veut – presque sans fin. Ce qui constitue sans doute le chemin escarpé de toute philosophie qui se respecte et que ne prétend pas avoir raison.

Mais enfin : si l’on pose cette question « Pourquoi j’aime le jazz ? » il faut d’abord l’entendre comme ceci : « pour quelle raison, c’est-à-dire « à partir de quelle cause, j’aime le jazz ? »

Or, Pascal Anquetil répond à cette interrogation liminaire avec le mot de Philippe Méziat : « A cause d’un je ne sais quoi et pour presque rien », affirmation directement venue d’un ouvrage de Jankélévitch. Et Anquetil ajoute aussitôt avec, cette fois, un emprunt à Christian Béthune : « …le jazz fut sans pourquoi ». Cette dernière formule provenant d’Angelus Silésius, poète, médecin, théologien allemand du XVII° siècle. (On notera aussi que Philippe Méziat était professeur de philosophie et écrivain de jazz et que Christian Béthune était lui aussi un philosophe passionné de jazz.)

Lorsqu’on dit que le jazz est « sans pourquoi » on ne cherche pas cette fois la raison (ici : la cause) comme on le disait plus haut, on parle du but (pour quoi, plutôt que pourquoi.)

Si l’on suit le cheminement de la première partie de ce livre on pourra alors se dire que le jazz est une musique sans raison. On pourrait aussi dire qu’il n’est ni raisonnable, ni rationnel. On ne se tromperait pas. C’est pourquoi toutes les définitions du jazz, pour qu’elles soient un tant soient peu exclusives, sont au mieux des erreurs partielles, parfois totales.

Tout ce que dira ensuite, Pascal Anquetil sur les chanteuses, en commençant par Billie Holiday, comme il se devait, sur tous les musiciens dont il nous parle, tout cela est un enchantement. Celui, sans aucun doute, que cette musique provoque dans sa diversité, son inventivité qui sont toutes deux, si tant est que l’on puisse les distinguer l’une de l’autre, sans limite aucune, déraisonnables donc, c’est-à-dire encore une fois « sans pourquoi » et  » sans raison ». Et infinies par conséquent.

En guise, disons de « coda », il faut préciser, redire, parce que toute référence à la philosophie pourrait décourager le lecteur, que ce livre important, dans chacune de ses merveilleuses 540 pages, se lit comme on écoute une ballade, avec tant de fluidité que l’on est emporté, comme on peut l’être par la musique elle-même : sans véritablement s’en rendre compte.

Il faut enfin ajouter qu’il est la meilleure introduction à cette musique pour celles et ceux qui découvriraient le jazz, autant que pour les connaisseurs aguerris. A coup sûr ces derniers y trouveront sans doute chacun leur propre bonheur. Toujours multiple, différent, inventé, ici, maintenant. Pour toujours peut-être… »

Par Michel ARCENS – LES NOTES DE L’INSTANT