« Demander à Daniel Humair de se raconter au cours de nombreux entretiens que Julien Le Gros a réunis au sein de cet excellent ouvrage, c’est donner à un des musiciens majeurs de ces dernières décennies l’occasion de détailler son parcours et d’exposer sa vision de la musique. Car au long de l’itinéraire qui a mené le jeune batteur genevois à devenir l’un des plus grands spécialistes de la batterie en Europe — un itinéraire qui n’est pas abordé ici de façon strictement chronologique, et c’est tant mieux — on verra apparaître les noms de musiciens illustres — américains et européens — dont Humair fut le sideman, puis d’autres avec lesquels il collabora de façon égalitaire pour enfin voir apparaître de jeunes musiciens dont le batteur s’est de plus en plus souvent entouré au fil des ans. Soit un panorama qui va de Bud Powell à Tony Malaby, des Swingle Singers à Joachim Kühn, de Martial Solal à Marc Ducret, de Jean-Luc Ponty à Kenny Barron, de Samuel Blaser à Vincent Peirani … et on n’en finirait pas de citer tous ceux dont Humair a croisé la route et qui brossent un panorama aussi large que diversifié du jazz d’après-guerre. Humair est un musicien qui a eu très tôt conscience de la place que son instrument pouvait avoir au sein de l’idiome jazz, et qui a fait évoluer cette place sur le plan mélodique autant que rythmique, au point que son jeu est immédiatement reconnaissable sur disque, et passionnant à regarder en concert. Paradoxalement, alors qu’Humair cite plusieurs influences de batteurs, il n’a pas véritablement de disciples tant son jeu est personnel et recèle une part d’imprévisible, ouvert à ce qui se passe dans l’instant. Julien Le Gros a admirablement su parler d’Humair et le laisser parler de sa conception de la musique, de ses relations avec les musiciens qu’il a accompagnés ou qu’il a embauchés dans ses propres groupes, et son discours est des plus articulés, documentés, argumentés. La moitié de l’ouvrage est consacré à des anecdotes récoltées par l’épouse de Daniel Humair et qui offrent une vision plus intime du personnage dont on sait qu’il est également un peintre reconnu, un éminent gastronome ami de plusieurs chefs étoilés et lui-même grand amateur de cuisine qu’il pratique comme hobby. On parcourt ces pages avec un grand plaisir tant on y découvre un homme haut en couleurs, amoureux de la vie et capable de points de vue critiques acérés sur le monde et sur ses semblables.
Une lecture hautement recommandée, et pas seulement aux amateurs de jazz. »
Par Thierry QUENUM – COULEURS JAZZ
