Un « succès planétaire » par Sciences Humaines

L'écrivain Alain Gerber se fait ici historien pour retracer l'aventure de la bossa nova, ce style musical né à Rio dans le quartier de Copacabana, sous l'impulsion de jeunes gens de bonne famille. En 1956, le Brésil est en pleine transformation : son président nouvellement élu, Juscelino Kubitschek, encourage une nouvelle vision de la culture et des arts, en décidant notamment de construire la futuriste Brasilia. D'ascendance gitane et guitariste amateur, il rejoint souvent en pleine nuit son ami le diplomate et poète Vinicius de Moraes, poète et parolier, esprit fantasque qui fréquente peu son bureau et passe son temps dans sa baignoire à composer sur une machine à écrire posée sur une planche.

Dans cet appartement défilent des artistes qui vont révolutionner la musique brésilienne, en modernisant la samba née dans les années 1920. Joað Gilberto, homme discret et agoraphobe, préférant parler aux chats plutôt qu'aux humains, guitariste d'une grande habileté rythmique, invente le canto falando (chant parlé). Il interprète les mélodies du pianiste Antonio Carlos Jobim, qui aime mélanger airs brésiliens, jazz et musique classique, et compose entre autres The Girl from Ipanema qui fera le tour du monde, sur des paroles de Moraes. Ce nouveau genre n'est pas festif comme la samba, ni tragique comme le tango, il impose un style doux-amer mêlant tristesse (saudade) et ironie. Une génération d'interprètes et de compositeurs brésiliens va le développer, de Nara Leað à Baden Powell, avant qu’il soit supplanté par une chanson plus engagée contre la dictature instaurée en 1964 (mouvement dit protesto), et alors que ses fondateurs ont quitté le pays.

Comment expliquer le succès planétaire du genre ? La qualité de l'écriture et du jeu musical, le ton intimiste collant à la modernité n'expliquent pas tout : la bossa nova a été réinterprétée par les grandes firmes de disques américaines. Plus aseptisée, elle est alors portée par des vedettes comme Stan Getz et Frank Sinatra, et se diffuse largement en Europe ou au Japon, frôlant parfois la musique d'ascenseur, mais désormais devenue langage international.

Régis Meyran – Sciences Humaines