Chronique parue dans Dernières Nouvelles d'Alsace à propos du livre d'Alain Gerber sur Sonny Criss Ne laissez pas le soleil se lever sur vos larmes, paru simultanément :
Adoubé par le grand Charlie Parker, Sonny Criss (1927-1977) avait en poche un ticket pour la gloire qui pourtant se refusa à lui avec obstination. Sommité de l’histoire du jazz, Alain Gerber signe les mémoires imaginaires d’un génie oublié de la West Coast. Ne laissez pas le soleil se lever sur vos larmes. Le titre du roman emprunte à une chanson enregistrée en 1946 par Louis Jordan et à laquelle Ray Charles donnera une seconde vie une bonne décennie plus tard. Don’t let the sun catch you crying est un jazz vaguement bluesy, très sentimental, mais qui résume assez bien la trajectoire de Sonny Criss. Celle d’un perdant magnifique, formé dans le chaudron bouillonnant du bebop, et qui dès 18 ans eut l’honneur de croiser son saxo avec celui de Charlie Parker.
« L’histoire du jazz est une invention tardive. Les anecdotes en ont longtemps tenu lieu », fait dire Alain Gerber à son narrateur, un Sonny Criss désabusé, mais ayant encore foi en sa musique, et que l’auteur imagine livrant ses confidences au soir de sa vie. La vie incandescente et bousculée d’un musicien noir qui résume quelques pages épiques d’un jazz en éternel devenir, entre le bebop et le cool. À Los Angeles, sur la côte ouest des États-Unis, il cherchait à tracer sa voie face à la domination musicale de New York. La fiction est ici ancrée dans une histoire du jazz traversée par les questions politiques et raciales des États-Unis des décennies 1940, 50 et 60, dont Alain Gerber offre une connaissance confondante d’érudition. Ne laissez pas le soleil se lever sur vos larmes est moins une biographie intimiste qu’un essai subjectif qui fait défiler des figures de légende ayant pour noms Charlie Parker, Dizzy Gillespie, Miles Davis, Charles Mingus, John Coltrane, Chet Baker ou encore Ornette Coleman et Thelonious Monk. Des géants dont l’ombre a depuis longtemps recouvert un Sonny Criss qui a toujours souffert d’être perçu comme l’éternel dauphin de Parker. Une sorte de suiveur, dépourvu de personnalité propre, condamné au statut de has-been dans une scène musicale alors obnubilée par le modernisme, mais incapable d’avoir les idées claires tant son actualité était mouvante.
« Tout ce que vous pouviez entreprendre pour vous écarter du parkerisme, comme tout ce que vous tentiez pour vous en montrer digne, était porté à votre discrédit. Tantôt l’on vous condamnait pour ce qui vous séparait de Bird, tantôt pour ce qui vous en rapprochait, l’essentiel étant de souligner l’inutilité même de votre existence », fait dire Alain Gerber à Sonny Criss. Si, un temps, le saxophoniste se détourna de sa carrière professionnelle pour devenir travailleur social ou assurer des interventions musicales dans les écoles, il n’en a pas moins gravé des disques d’une splendeur étincelante, notamment pour les labels Prestige ou Muse.
L’éditeur d’Alain Gerber, Frémeaux & Associés, s’est taillé sa petite réputation par l’excellence de son catalogue qui revisite l’histoire du jazz par le livre comme par le disque. Un coffret double CD permet ainsi de prolonger la lecture et offre un panorama de la virtuosité comme de la sensibilité de Criss. De quoi rendre encore plus incompréhensible l’oubli dans lequel le musicien a sombré. Tout comme cette méconnaissance dans laquelle il est demeuré englué de son vivant. Un magazine spécialisé, dans les années 60, l’avait placé en numéro un de la catégorie « talents méritant une plus large reconnaissance » … Une embellie, pourtant, se leva à l’horizon ! Le Japon, avec son vivier de fondus de jazz, lui proposa de venir s’y produire en 1977. Une invitation nimbée du plus profond respect, avec réception prévue par le maire de Tokyo. Une reconnaissance, la cinquantaine arrivée, que le sort lui refusa avec un malin plaisir. Car dans le même temps, Sonny Criss apprenait qu’il souffrait d’un cancer de l’estomac à un stade avancé. Refusant d’affronter un nouveau chemin de croix, l’héritier magnifique de Parker préféra mettre fin à ses jours.
Serge Hartmann - Dernières Nouvelles d’Alsace
