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LE JOURNAL D’UNE FEMME DE CHAMBRE
OCTAVE MIRBEAU
lu par Karin Viard









CD 1
01 Chapitre I 2’51
02 J’étais tout abrutie quand j’entrai dans le vestibule… 3’28
03 J’avais peur car il venait de passer dans ses yeux… 3’35
04 Enfin, il emporta une bottine… 2’48
05 Elle ne pourrait donc pas m’appeler par mon nom… 2’45
06 Il m’a examinée d’un air tout drôle… 2’21
07 Dans un mouvement que j’essayai de rendre… 2’06
08 Je crois que j’en aurai tout ce que je voudrai... 3’09
09 Chapitre II 3’42
10 Il demeura quelques secondes, perplexe... 3’02
11 Chapitre IV 2’48
12 Je commence à bien connaître Monsieur… 3’54
13 Très digne, pour bien marquer à quel point… 2’35
14 Il se méprit à l’expression de mon visage… 2’56
15 Chapitre V 2’18
16 Un dimanche, après la grand-messe… 3’36
17 Je compris que, dans ce milieu... 2’15
18 Chapitre VI 4’07
19 Naturellement, je poussai un cri de pudeur… 3’38
20 Et ceci me rappelle notre fameux voyage en Belgique… 2’21
21 Madame était dans un état d’extraordinaire agitation… 3’38
22 Je l’accompagnai jusqu’à son wagon… 3’37
23 Quant à l’ignoble Dreyfus… 3’21
24 Chapitre VII 3’38

CD 2
01 Chapitre VIII 3’05
02 Un domestique, ce n’est pas un être normal… 4’17
03 Malgré l’horreur sincère qu’inspire ce meurtre… 3’20
04 Malgré l’autorité de l’épicière… 3’25
05 Chapitre IX 3’03
06 Pourtant, je me méfie de cet homme… 3’23
07 Tout à coup, sans bruit, Joseph surgit…  2’51
08 Je me trompe, sans doute… 2’32
09 Sans hâte, sans sursaut, Joseph… 1’55
10 Moi, je me suis remise à songer… 2’52
11 Finissez-donc, Joseph, criai-je... 3’39
12 Pour la première fois, nous nous sommes entretenus… 2’42
13 Quelle bonne idée que vous soyez venue… 2’16
14 Puisque vous me connaissez si bien, Joseph... 2’15
15 Je suis de Cherbourg… 2’50
16 Il me tenait la taille serrée dans l’étau puissant... 2’12
17 Chapitre XI 3’33
18 Chapitre XII 3’15
19 Ensuite, s’adressant directement à moi… 3’33
20 Ensuite, Madame me montra sa chambre… 2’47
21 Monsieur était dans les pèlerinages… 2’48
22 Quand Monsieur fut parti, je regardai… 3’16
23 Il ramena, sur son genou levé… 2’45
24 Votre père… m’écriai-je... 3’31
25 Quand il s’était assouvi, je redevenais… 2’53

CD 3
01 C’est ainsi que ces querelles allaient jusqu’aux insultes… 4’00
02 Ecoute-moi Célestine. La semaine prochaine… 4’02
03 Chapitre XIII 2’04
04 Ah, c’est extraordinaire… On exige de nous… 2’24
05 Une fois - c’était rue Cambon… 2’08
06 Chapitre XIV 2’49
07 Ces sensations que j’éprouve sont si nouvelles… 2’04
08 Ah, je comprends maintenant pourquoi il ne faut jamais… 1’47
09 Cela est prononcé d’une voix brusque… 1’37
10 Joseph ne dit rien… Il va, il vient… 2’19
11 Joseph s’arrête enfin de marcher… 2’26
12 Chapitre XV 2’35
13 Ah ! Les bureaux de placement… 2’49
14 A nous voir ainsi affalées sur les banquettes… 2’23
15 Quand ils eurent visité les jardins… 2’00
16 Eh bien ? demanda la comtesse… 2’29
17 Vous oubliez, mon ami, que vous êtes logé… 3’57
18 Le marché fut vite conclu… 2’58
19 Chapitre XVI 2’54
20 Chapitre XVII 1’15
21 Mais il faut que je raconte brièvement… 1’41
22 Ce fut une avalanche soudaine… 2’25
23 Le soir, après un dîner silencieux… 2’54
24 Je suivis les conseils de Joseph… 2’49
25 Joseph veille à tout dans la maison… 2’41
26 Il y a des moments où j’ai peur… 2’03

OCTAVE MIRBEAU, LE GRAND DÉMYSTIFICATEUR
Octave Mirbeau n’est pas seulement un grand écrivain estampillé, auteur de chefs-d’œuvre proclamés “immortels”, et qui a sa place marquée à jamais dans les Lagarde-et-Michard de l’avenir, au risque de finir récupéré, voire aseptisé. C’est aussi un inquiéteur, un empêcheur de penser en rond, un infréquentable, un inclassable et un libertaire politiquement et littérairement incorrect. Et c’est beaucoup plus ennuyeux pour son image de marque... Car, une fois qu’il n’était plus là pour faire trembler les puissants de ce monde, les forbans de la politique, les pirates des affaires, les requins de l’industrie, les “pétrisseurs d’âmes” des Églises, les rastaquouères des arts et des lettres, et tant d’autres encore, qu’il a voués au ridicule qui tue et cloués au pilorie d’infamie, on lui a fait chèrement payer son refus des compromissions, sa lucidité désespérée1 et sa passion pour la Vérité et la Justice. Comme Camus et Sartre, mais plus durablement que ses illustres successeurs, qui se sont engagés comme lui et, comme lui, ont mis leur plume au service de leurs valeurs2, il a dû traverser une longue phase de purgatoire, dont il n’est sorti que depuis une quinzaine d’années.

“REGARDER MÉDUSE EN FACE”
C’est précisément la critique impitoyable qu’il fait de notre société moribonde qui permet de comprendre le projet littéraire de Mirbeau. Cette lucidité qui n’est dupe d’aucune “grimace”, il souhaite nous la faire partager ; et le regard neuf qu’il a appris à jeter sur le monde, grâce à une ascèse difficile et au prix de douloureuses ruptures, il va nous obliger à le faire nôtre le temps d’une lecture ou d’une représentation théâtrale. Il a entrepris, dans le domaine de l’écriture, une véritable révolution culturelle parallèle à la révolution du regard des impressionnistes, qu’il a portés au pinacle, et de ses “dieux” Claude Monet et Auguste Rodin, dont il a été pendant trente ans le chantre attitré. Adepte d’une pédagogie de choc, il va délibérément froisser nos habitudes confortables, transgresser nos interdits, éveiller notre esprit critique, nous contraindre à nous poser des questions que nous aurions préféré éviter et à apercevoir ce que, “aveugles volontaires”, nous refusions de regarder en face. Telle est en effet, selon lui, la mission de l’écrivain. Un livre n’est pas seulement un ensemble de pages amoureusement concoctées dans le silence d’un cabinet de travail, à destination des happy few protégés des fracas du monde. C’est aussi et surtout un acte par lequel on espère agir sur les hommes en vue de “corriger le monde” — sans pour autant se bercer de la moindre illusion ! C’est pourquoi Mirbeau a agi avec persévérance pour débusquer toutes les monstruosités camouflées, dans le cœur des hommes comme dans les cercles infernaux des sociétés modernes : la misère, l’exploitation économique, l’oppression familiale, scolaire ou militaire, l’aliénation religieuse et médiatique, la mystification de la politique, l’abominable “boucherie” de la guerre, les inexpiables expéditions coloniales. Mais si l’humanité sombre si souvent dans la barbarie, y compris dans les pays qui se prétendent “civilisés” et n’hésitent pas à transformer des continents entiers en terrifiants jardins des supplices, les individus méritent qu’on leur accorde des circonstances atténuantes. Car ils sont les victimes d’une crétinisation programmée, qui vise à transformer un enfant sensible et potentiellement intelligent et créatif en une larve, dépourvue de tout esprit critique, de tout “sentiment artiste”, de toute pitié, de toute solidarité humaine... Pour l’enfant qui vient au monde, l’existence est un terrifiant parcours du combattant. Dans la famille, structure étroite, fermée et étouffante, il se voit infliger d’entrée de jeu des rôles sexuels et sociaux qui ne tiennent aucun compte de ses aspirations, ni de ses exigences intellectuelles, affectives ou sexuelles, on lui inculque une foule de préjugés “corrosifs”, et “l’effroyable coup de pouce du père imbécile” laissera sur son cerveau malléable une empreinte indélébile. L’école poursuit le travail ébauché par les parents : au lieu d’éveiller son intelligence, de l’aider à développer sa personnalité et à faire de lui l’acteur de sa propre vie, on le bourre de connaissances rébarbatives et parfaitement inutiles, qui anesthésient sa curiosité intellectuelle et le dégoûtent du savoir et de la beauté, et on remplace la réflexion personnelle par des apprentissages sociaux qui ne sont que des réflexes conditionnés. Pour compléter ce décervelage, les sociétés prétendument “démocratique” peuvent compter sur la sainte alliance du sabre et du goupillon. Les prêtres inculquent aux enfants des “superstitions abominables” et leur inspirent des “terreurs” irrationnelles “pour mieux dominer l’homme plus tard” ; on leur inspire un mépris contre-nature du corps et du plaisir, on leur insinue “le poison religieux” de la culpabilité et le culte morbide de la souffrance rédemptrice. Quant à l’armée, “en un an, en deux ans, par un effacement insensible, par une sorte de disparition insensible de l’homme dans le soldat”, elle transforme les jeunes encasernés, “à leur insu, mais fatalement”, en “de véritables monstres d’humanité”, à qui on n’apprend qu’à détruire, piller, violer et tuer “au nom de la patrie”, ou qui sont destinés à finir en chair à canon... Quant aux adultes, ils “jouiront” d’une presse anesthésiante, d’une littérature édifiante et de divertissements stupides ou brutaux, destinés à les empêcher de penser et à entretenir leur abrutissement. Au lieu de citoyens conscients, on n’a plus désormais affaire qu’à une masse larvaire de producteurs et consommateurs passifs : la “démocratie” n’est plus qu’une amère duperie, et Mirbeau appelle logiquement à “la grève des électeurs”.

ARTISTES ET ÂMES NAÏVES
Une minorité d’humains échappent à cette éducastration et à ce “massacre des innocents” : ce sont les artistes, des hommes, très rares, qui ont su résister au rouleau compresseur de ce qu’on appelle, par antiphrase, “l’éducation”, et qui ont conservé le génie potentiel de l’enfance grâce auquel ils peuvent jeter sur le monde un regard neuf. Le véritable artiste, tels Claude Monet, Vincent Van Gogh ou Auguste Rodin, c’est celui qui voit, qui ressent, qui admire, dans l’infinité de sensations que le monde extérieur nous propose, ce que l’individu moyen ne verra, ne sentira et n’admirera jamais. C’est un être d’exception qui, d’emblée, du fait de ses exigences, de son tempérament et, plus encore, de son regard qui a résisté à l’uniformisation, ne peut être qu’en rupture avec une société mercantile, où l’avoir se substitue à l’être, où le culte dominant est celui du veau d’or, où l’argent est la condition du succès et du prestige. L’artiste ne peut être qu’un étranger, un marginal, un irrécupérable, parce que sa vision personnelle des choses est, à elle seule, un facteur de subversion. Entre la masse amorphe d’êtres larvisés et émasculés et cette minorité, marginalisée et moquée, que sont les véritables artistes, existent ceux que Mirbeau appelle des “âmes naïves”. C’est-à-dire une minorité d’individus qui, certes, ne sont pas parvenus à développer leurs potentialités créatrices — la famille et l’école sont passées par là —, mais qui, parce qu’ils ont résisté mieux que d’autres au laminage des cerveaux, ont conservé quelques restes de l’enfant qu’ils ont été et se laissent moins facilement duper par les “grimaces” de respectabilité des dominants. Ce sont ces hommes et ces femmes qui peuvent, pour peu que l’occasion se présente — par exemple l’affaire Dreyfus —, se révéler des citoyens actifs, ou des lecteurs, des spectateurs ou des amateurs d’art enthousiastes. Ce n’est évidemment pas pour les “croupissantes larves” qu’écrivent ou que peignent les artistes, c’est pour ces “âmes naïves”, qu’il convient d’arracher à leur routine anesthésiante afin de les aider à découvrir les êtres, les choses et les institutions sous un jour nouveau, tels qu’ils sont, et non pas tels qu’on les a habitués à les voir — ou, plutôt, à ne pas les voir. Ce sont ces gens-là qui, les yeux dessillés, sont susceptibles de s’enthousiasmer pour L’Abbé Jules, de se tordre à L’Épidémie et d’applaudir aux écrits vengeurs de Célestine ; et c’est à eux que s’adresse Mirbeau, que ce soit dans ses chroniques, ses contes, ses romans ou ses comédies. Parmi ces âmes naïves, il en est que leur statut social prédispose à jeter sur la société un regard débarrassé des œillères des habitudes et des “chiures de mouches” des préjugés : ce sont les marginaux, qui vivent à l’intérieur de la collectivité, mais qui y sont victimes d’oppressions spécifiques ou de processus d’exclusion qui leur permettent, comme aux artistes sur un autre registre, de voir ce que les autres ne voient pas. Au premier rang de ces marginaux, quatre catégories auxquelles Mirbeau s’est spécialement intéressé : les domestiques, les prostituées, les vagabonds et ceux qu’on considère, bien rapidement, comme des “fous”. Ce n’est certes pas un hasard si Mirbeau a prêté sa plume à la chambrière Célestine, s’il a rédigé, à la fin de sa vie, un essai en forme de réhabilitation des prostituées, L’Amour de la femme vénale, s’il a fait d’un rouleur, précisément nommé Jean Roule, le héros des Mauvais bergers, et si ses romans et ses contes comportent quantité de figures d’errants, de loqueteux et de simples d’esprit. Et aussi d’enfants, qui ne sont pas encore complètement détruits par leur milieu et dont le regard différent nous permet de découvrir toutes choses sous un angle nouveau.

MIRBEAU ROMANCIER
Quand il se met, tardivement, à composer des romans, Mirbeau sait que ce genre est en crise. Certes, c’est la littérature qui “se vend le mieux”, parce qu’elle répond à l’attente du lectorat de l’époque. Mais ce n’est certes pas cet aspect mercantile qui intéresse notre justicier, sauf à ses débuts, quand il lui a fallu vendre sa plume à des négriers ! Il est conscient des impasses du genre romanesque hérité de Balzac, et c’est pourquoi il a tenté de le renouveler pour le sortir des ornières du naturalisme. Il a ainsi frayé des voies nouvelles et a contribué à la mise à mort et au dépassement du roman du XIXe, dont il conteste tous les présupposés : l’idée qu’il existe une réalité objective, indépendante de l’observateur ; l’idée que cette réalité est régie par des lois intelligibles et obéit à une finalité qui lui donne sa cohérence ; l’idée que le langage est un outil bien adapté, permettant d’exprimer cette réalité et de la rendre sensible. Pour lui, ce sont là des illusions naïves, et il s’est employé à rompre progressivement avec ces consolantes illusions. Après avoir publié sous pseudonyme une série de romans-tragédies, rigoureusement composés selon un implacable mécanisme d’horlogerie, où le fatum prend la forme des déterminismes socio-culturels, il fait paraître sous son nom trois romans nourris de sa propre expérience, où il commence à prendre des libertés avec les normes romanesques : Le Calvaire, L’Abbé Jules et Sébastien Roch. En rupture avec le naturalisme de Zola, il nous présente un récit discontinu, et même, par moments, lacunaire, où les événements sont toujours réfractés par une conscience ; l’atmosphère, souvent pesante, voire morbide, prend parfois une allure cauchemardesque ou fantastique ; le romancier n’est pas omniscient ; et, à l’instar de Dostoïevski, dont il vient d’avoir la “révélation”, il met en œuvre une psychologie des profondeurs, qui préserve le mystère des êtres, et qui tranche avec le déterminisme physiologique simpliste d’Émile Zola ; enfin, il prend des libertés avec la vraisemblance et avec la crédibilité romanesque. Cependant il est encore marqué par l’héritage du roman dit “réaliste” : ses récits constituent des études de mœurs provinciales ; il attache beaucoup d’importance à la question d’argent et aux pulsions sexuelles ; il met en lumière les déterminismes qui pèsent sur ses personnages (hérédité, influence du milieu), bref il tempère ses audaces de peur de ne pas être suivi par la majorité des lecteurs, trop conformistes. Dans ses romans suivants, Dans le ciel, Le Jardin des supplices, Le Journal d’une femme de chambre et Les 21 jours d’un neurasthénique, Mirbeau met à mal les conventions du roman balzacien : refus de la composition et tendance à mettre arbitrairement bout à bout des épisodes sans lien les uns avec les autres ; refus de la fausse objectivité (le récit est à la première personne) et de toute prétention au réalisme (la véracité des récits n’est jamais garantie) ; mépris pour la vraisemblance, convention contestable à laquelle Mirbeau oppose le vrai, pour la crédibilité romanesque et pour les hypocrites bienséances, qui ne servent qu’à mutiler la réalité pour mieux mystifier les lecteurs. Il s’emploie au contraire à les déconcerter pour mieux éveiller leur sens critique. À l’univers ordonné, cohérent, du roman balzacien, où tout est clair, et où tout semble avoir un sens et une finalité, il substitue un univers discontinu, incohérent, aberrant et monstrueux. La contingence du récit, où éclate l’arbitraire du romancier-démiurge, reflète la contingence d’un monde absurde, où rien ne rime à rien. Enfin, dans ses deux dernières fictions, La 628-E8 et Dingo, Mirbeau renonce aux subterfuges des personnages romanesques, il se met lui-même en scène en tant qu’écrivain et inaugure l’autofiction en devenant un personnage de roman. Il choisit pour héros, non plus des hommes, mais sa propre voiture (la fameuse 628-E8) et son chien (Dingo). Il renonce à toute trame romanesque et à toute composition, et obéit seulement à sa fantaisie. Enfin, sans le moindre souci de réalisme, il multiplie les caricatures, les effets de grossissement et les hénaurmités pour mieux nous ouvrir les yeux. Par-dessus le roman codifié du XIXe siècle à prétentions réalistes, il renoue avec la totale liberté des romanciers du passé, de Rabelais à Sterne, de Cervantès à Diderot. Et il annonce ceux du XXe... Octave Mirbeau est enfin remis à sa vraie place : une des toutes premières de notre littérature. Prototype de l’écrivain engagé, libertaire et individualiste, il est le grand démystificateur des hommes et des institutions qui aliènent, qui oppriment et qui tuent. Il a mis en œuvre une esthétique de la révélation et s’est fixé pour mission d’ “obliger les aveugles volontaires à regarder Méduse en face”. Il a pour cela remis en cause, non seulement la société bourgeoise et l’économie capitaliste, mais aussi l’idéologie dominante et les formes littéraires traditionnelles, qui contribuent à anesthésier les consciences et à donner de notre condition et de la société une vision mensongère et réductrice. Rejetant le naturalisme, l’académisme et le symbolisme, il a frayé sa voie entre l’impressionnisme et l’expressionnisme, et nombre d’écrivains du vingtième siècle ont une dette envers lui.

1. Voir Pierre Michel, Lucidité, désespoir et écriture, Société Octave Mirbeau – Presses de l’Université d’Angers, 2001, 87 pages.
2. Voir les deux études électroniques de Pierre Michel : Albert Camus et Octave Mirbeau, Société Octave Mirbeau, 2005, 68 pages.

et Jean-Paul Sartre et Octave Mirbeau, Société Octave Mirbeau, 2005, 67 pages.


Le Journal d’une femme de chambre (1900) ou VOYAGE AU BOUT DE LA NAUSÉE
C’est neuf ans après la pré-publication en feuilleton de la première mouture du roman que Mirbeau se décide à le publier en volume, en juillet 1900, après l’avoir profondément retravaillé et chamboulé. Il sort de l’affaire Dreyfus démoralisé, et son pessimisme se reflète dans le journal de Célestine, qui constitue avant tout une mise à nu des turpitudes sociales et une entreprise de démolition et de démystification. Il y donne la parole à une chambrière, ce qui est déjà subversif en soi, car un domestique, et plus encore une domestique femme, n’est pas supposé penser par lui-même, ni, a fortiori, tenir un journal et écrire comme Mirbeau... Bien placée au cœur des milieux bourgeois, elle perçoit le monde par le trou de la serrure et ne laisse rien échapper des “bosses morales” de ses maîtres. Grâce à elle, nous pénétrons dans les arrière-boutiques des nantis, dans les coulisses du théâtre du “beau” monde, dont elle arrache le masque de respectabilité. Peu à peu, elle nous amène à faire nôtre son constat vengeur : “Si infâmes que soient les canailles, ils ne le sont jamais autant que les honnêtes gens.” Bref, le romancier oblige la société à se regarder dans son horreur méduséenne et à prendre “horreur d’elle-même”. L’une des turpitudes les plus révoltantes de la société bourgeoise est la domesticité, forme moderne de l’esclavage : “On prétend qu’il n’y a plus d’esclavage... Ah ! voilà une bonne blague, par exemple... Et les domestiques, que sont-ils donc, sinon des esclaves ?... Esclaves de fait, avec tout ce que l’esclavage comporte de vileté morale, d’inévitable corruption, de révolte engendreuse de haines.” Et les trafiquants d’esclaves modernes, ce sont ces officines scandaleuses, mais légales, que sont les bureaux de placement, relayés par des sociétés prétendument “charitables” ou “philanthropiques”, qui, au nom de Dieu ou de l’amour du prochain, s’engraissent impunément de la sueur et du sang des nouveaux serfs. Le domestique est un être déclassé et “disparate”, “un monstrueux hybride humain”, qui “n’est plus du peuple, d’où il sort”, sans être pour autant “de la bourgeoisie où il vit et où il tend”. Quant aux femmes de chambre, elles sont ballottées de place en place, au gré des caprices des maîtres ; elles sont surexploitées économiquement ; elles sont traitées comme des travailleuses sexuelles à domicile – exutoires pour les maris frustrés, initiatrices pour les fils à déniaiser ou à retenir à la maison ; elles sont humiliées à tout propos par des maîtres à l’inébranlable bonne conscience, qui traitent leur valetaille comme du cheptel ; elles sont aliénées idéologiquement et corrompues par leurs employeurs, et, dès lors, incapables de se battre à armes égales. En dénonçant cette servitude dégradante, Mirbeau entend susciter dans l’opinion publique un scandale tel qu’il oblige les gouvernants à intervenir pour y mettre un terme. Pour autant, à la lecture du journal de Célestine, on ne s’attend guère à des lendemains qui chantent. Car le dégoût de la chambrière s’enracine dans un écœurement existentiel qui pourrait bien finir par contaminer et décourager le lecteur, et, à la place de la révolte porteuse de germinations futures, on a droit à un faux happy end qui n’est qu’un leurre : la seule issue possible pour les exploités serait-elle donc de devenir à leur tour des exploiteurs ? Mais, à défaut de slogans révolutionnaires et de lutte collective des opprimés pour l’émancipation humaine, à laquelle notre pessimiste invétéré ne peut se résoudre à croire, l’écriture finit par se muer en thérapie, et les mots vengeurs de la femme de chambre apparaissent comme le meilleur remède aux maux dont souffrent les victimes d’une société darwinienne impitoyable aux faibles. Ce qui devrait être source d’écœurement se révèle tonique et jubilatoire ; de l’exhibition de nos tares naît un amusement contagieux ; du fond du désespoir s’affirme la volonté d’un mieux qui aide à supporter moins douloureusement une existence absurde. Comme plus tard chez Jean-Paul Sartre, la nausée n’est que la première étape indispensable à l’engagement social ; et Mirbeau ne nous enfonce, pédagogiquement, la tête dans la boue, la “charogne” et les “miasmes morbides”, que pour mieux nous inciter, comme Baudelaire, à chercher ailleurs une sérénité, voire un épanouissement spirituel.
Pierre MICHEL
Université d’Angers / Président de la Société Octave Mirbeau / Rédacteur en chef des Cahiers Octave Mirbeau

ESQUISSE BIOGRAPHIQUE
1848-1858. Le 16 février 1848, naissance à Trévières (Calvados) d’Octave-Marie-Henri Mirbeau. Son père, Ladislas-François, est officier de santé. Un an plus tard, la famille Mirbeau vient s’installer à Rémalard (Orne), où Mirbeau passe l’essentiel de sa jeunesse.
1859-1863. Pensionnaire au collège des jésuites de Vannes, il y passe quatre ans d’“enfer” et en est renvoyé dans des conditions plus que suspectes, évoquées dans Sébastien Roch.
1864-1869. Poursuit ses études, médiocres, à Rennes, puis à Caen, et, après son bac, s’inscrit à la Faculté de Droit de Paris. Il échoue à ses examens et mène à Paris une vie de plaisirs qui l’endette et l’oblige à rentrer à Rémalard.
1870-1872. Mort de sa mère. Il est mobilisé dans la garde mobile de l’Orne et tombe malade sans avoir participé à aucun combat. Accusé de désertion, il est innocenté.
1873-1876. Prolétaire de la plume, il devient secrétaire de Dugué de la Fauconnerie, ancien député bonapartiste de l’Orne, qui l’introduit à L’Ordre de Paris. Il y tient la chronique théâtrale et y publie des “Salons” sous pseudonyme.
1877-1878. Chef de cabinet du préfet de l’Ariège, puis directeur de L’Ariégeois, journal bonapartiste.
1879-1884. Collabore au Gaulois, à Paris-Journal, puis au Figaro, d’où il est chassé à cause de son pamphlet à scandale sur “Le Comédien”. Il rédige plusieurs volumes comme “nègre”. Il dirige un hebdomadaire de combat anti-opportuniste, et aussi antisémite, Les Grimaces, qui remporte un vif succès, mais ne dure que six mois.
1884-1885. Rongé par un amour dévastateur pour l’infidèle Judith, il se réfugie à Audierne, y passe sept mois, puis, de retour à Paris, décide d’entamer sa rédemption par la plume et de la mettre au service de ses idéaux esthétiques et politiques. Il devient l’ami et le chantre de Claude Monet et d’Auguste Rodin.
1886-1890. Publie sous son nom trois romans “autobiographiques” : Le Calvaire (1886), qui connaît un énorme succès de scandale, L’Abbé Jules (1888), premier roman dostoïevskien, et Sébastien Roch (1890), où il transgresse le tabou des prêtres violeurs d’enfants. Il collabore au Gil Blas, puis au Figaro et à L’Écho de Paris. Il épouse une ancienne actrice, Alice Regnault (1887).
1890-1897. Mirbeau entame ses grands combats esthétiques (il lance Maeterlinck, Gauguin, Van Gogh, Camille Pissarro et Camille Claudel) et politiques (il se rallie à l’anarchisme). Mais il traverse une grave crise morale (sentiment d’impuissance, neurasthénie, crise conjugale), dont témoigne son roman Dans le ciel (1893). Première de sa tragédie prolétarienne, Les
Mauvais Bergers, avec Sarah Bernhardt et Lucien Guitry (1897).
1895-1899. Participation très active à la bataille pour le capitaine Dreyfus : il rédige de véhéments articles dans L’Aurore, participe à de nombreux meetings, paie de sa poche l’amende de 7 525 francs (soit 22 500 euros !) à laquelle a été condamné Zola pour J’accuse. Représentation de L’Épidémie (1898). Parution du Jardin des supplices (1899).
1900-1902. Publication du Journal d’une femme de chambre (1900), qui fait scandale, mais connaît un énorme succès de ventes, et des 21 jours d’un neurasthénique (1901). Représentations du Portefeuille et de Scrupules (1902).
1903-1906. Triomphe européen de sa grande comédie de mœurs et de caractères, Les affaires sont les affaires, créée à la Comédie-Française en avril 1903. Académicien Goncourt, Mirbeau se bat pour donner le prix Goncourt à de jeunes écrivains méritants, dont il assure la promotion. Collabore six mois à L’Humanité de Jaurès, en 1904. Apporte son soutien à la révolution russe de 1905. Voyage beaucoup en automobile.
1907-1908. Publication de La 628-E8, qui fait scandale à cause des chapitres sur La Mort de Balzac (1907). Représentation de sa comédie Le Foyer à la Comédie-Française, au terme d’une longue bataille
1910-1917. Mirbeau est de plus en plus souvent malade et incapable d’écrire. C’est Léon Werth qui doit terminer sa dernière fiction, Dingo (1913), dont le héros n’est autre que son chien. Il est désespéré par la guerre. Il meurt le 16 février 1917. Le 19 février, Le Petit Parisien publie son prétendu “Testament politique”, fabriqué de toutes pièces par Gustave Hervé, ancien antimilitariste converti à l’ultra-nationalisme, avec la complicité d’Alice Mirbeau. Vaine protestation des amis de l’écrivain.

POUR EN SAVOIR PLUS
ŒUVRES D’OCTAVE MIRBEAU
Romans : ses quinze romans, dont cinq parus sous pseudonyme, ont été publiés en trois gros volumes chez Buchet/Chastel, en 2000-2001, 4 000 pages. Il s’agit d’une édition critique réalisée par Pierre Michel. Ils sont aussi accessibles en ligne, sur le site Internet des Éditions du Boucher.
Contes : 180 contes de Mirbeau ont été publiés en deux gros volumes, d’abord en 1990 à la Librairie Séguier, ensuite en 2000 aux Belles Lettres.
Théâtre : Pierre Michel a publié une édition critique du Théâtre complet, en quatre petits volumes, chez Eurédit, en 2004.
Chroniques :
- Ses chroniques esthétiques ont été recueillies dans Combats esthétiques, deux volumes, Séguier, 1993, 1 300 pages.
- Ses chroniques politiques et sociales sont réparties entre : Combats politiques, Librairie Séguier, 1990 ; Combats pour l’enfant, Ivan Davy, Vauchrétien, 1990 ; Lettres de l’Inde, L’Échoppe, Caen, 1991 ; L’Affaire Dreyfus, Séguier, 1991 ; Paris déshabillé, L’Échoppe, Caen, 1991 ; et L’Amour de la femme vénale, Indigo-Côté femmes, 1994. 
- Ses chroniques littéraires sont recueillies dans ses Combats littéraires, l’Âge d’Homme, 2006, 700 pages.
Correspondance : les deux premiers volumes de sa Correspondance générale, édités par Pierre Michel, ont paru à l’Âge d’Homme en 2003 et 2005, 1 900 pages. Deux volumes sont encore à paraître.

SUR OCTAVE MIRBEAU
Les principales études sont :
• Michel, Pierre, et Nivet, Jean-François, Octave Mirbeau, l’imprécateur au cœur fidèle, Librairie Séguier, Paris 1990, 1020 pages.
• Michel, Pierre (éd.), Octave Mirbeau, Actes du colloque d’Angers, Presses de l’Université d’Angers, 1992, 480 pages.
• Michel, Pierre, Les Combats d’Octave Mirbeau, Annales littéraires de l’Université de Besançon, 1995, 390 pages.
• Lair, Samuel, Le Mythe de la nature dans l’œuvre d’Octave Mirbeau, Presses de l’Université de Rennes, 2004, 340 pages.
• Michel, Pierre (éd.), Un moderne : Octave Mirbeau, Eurédit, Cazaubon, 2004, 286 pages.
• Michel, Pierre, Bibliographie d’Octave Mirbeau, Société Octave Mirbeau, 2006, 500 pages.

On peut les compléter par les quinze numéros déjà parus des Cahiers Octave Mirbeau (1994-2007), d’un total d’environ 5 000 pages. Un Fonds Octave Mirbeau, ouvert aux chercheurs, a été constitué à la Bibliothèque Universitaire d’Angers. Il comprend toutes les œuvres de Mirbeau en français, ses quelque 2000 articles, 150 traductions en plus d’une vingtaine de langues, tous les livres, toutes les études universitaires et tous les articles consacrés à Mirbeau. Un site Internet Octave Mirbeau, en 21 langues, donne accès à des centaines d’articles.

Pour adhérer à la Société Octave Mirbeau, qui donne droit à la livraison annuelle des Cahiers Octave Mirbeau, adresser un chèque de 31 euros (15,50 pour les étudiants) au siège social de la Société Octave Mirbeau, 10 bis, rue André Gautier - 49000 ANGERS.

Karin Viard
Après deux ans de conservatoire à Rouen, Karin Viard monte à Paris où elle suit les cours de comédie de Véra Gregh et Blanche Salant. Le public découvre le tempérament comique de cette jeune fille pulpeuse en 1989 dans Tatie Danielle d’Etienne Chatiliez et l’année suivante dans Délicatessen de Jean Pierre Jeunet. La critique salue bientôt la singularité d’une comédienne qui se métamorphose de film en film. A partir du milieu des années 90, la comédienne enchaîne les premiers rôles, ses compositions dans Fourbi de Tanner, Les randonneurs, la comédie à succès de Philippe Harel et -sur un mode plus sombre- Adultère – Mode d’emploi étant particulièrement remarquées. En 1999, elle s’impose comme une actrice de premier plan, grâce à deux rôles qui lui permettent de montrer l’étendue de son répertoire. Célibataire débordant d’énergie dans La Nouvelle Eve de Catherine Corsini, elle est une femme atteinte d’un cancer dans Haut les cœurs ! de Solveig Anspach, un rôle délicat qui lui vaut le César de la Meilleure actrice en 2000. Elle participe également à des comédies chorales telles que Reines d’un jour de Marion Vernoux, et Embrassez qui vous voudrez de Michel Blanc, pour lequel elle décroche un César du Meilleur second rôle féminin en 2002. Les années 2000 sont toujours aussi fastes pour Karin Viard qui enchaîne les premiers rôles, tout en alternant drames et comédies. Après la rafraîchissante comédie de Tonie Marshall France Boutique, elle fait brillamment face à Agnès Jaoui dans Le Rôle de sa vie. Suit le troublant Je suis un assassin dans lequel elle éprouve une attirance pour un tueur. Après l’adaptation de la pièce de théâtre de Josiane Balasko L’ex femme de ma vie, elle tourne L’enfer pour le jeune réalisateur bosniaque Danis Tanovic. Elle enchaîne en interprétant la femme de José Garcia dans Le Couperet de Costa-Gavras. En 2007, on la retrouve dans Les Ambitieux de Catherine Corsini et elle tourne pour la seconde fois sous la direction de Cédric Klapisch, Paris.

Ecouter LE JOURNAL D’UNE FEMME DE CHAMBRE - OCTAVE MIRBEAU LU PAR KARINE VIARD (livre audio) © Frémeaux & Associés / Frémeaux & Associés est l'éditeur mondial de référence du patrimoine sonore musical, parlé, et biologique. Récompensés par plus de 800 distinctions dont le trés prestigieux "Grand Prix in honorem de l'Académie Charles Cros", les catalogues de Frémeaux & Associés ont pour objet de conserver et de mettre à la disposition du public une base muséographique universelle des enregistrements provenant de l'histoire phonographique et radiophonique. Ce fonds qui se refuse à tout déréférencement constitue notre mémoire collective. Le texte lu, l'archive ou le document sonore radiophonique, le disque littéraire ou livre audio, l'histoire racontée, le discours de l'homme politique ou le cours du philosophe, la lecture d'un texte par un comédien (livres audio) sont des disques parlés appartenant au concept de la librairie sonore. (frémeaux, frémaux, frémau, frémaud, frémault, frémo, frémont, fermeaux, fremeaux, fremaux, fremau, fremaud, fremault, fremo, fremont, CD audio, 78 tours, disques anciens, CD à acheter, écouter des vieux enregistrements, cours sur CD, entretiens à écouter, discours d'hommes politiques, livres audio, textes lus, disques parlés, théâtre sonore, création radiophonique, lectures historiques, audilivre, audiobook, audio book, livre parlant, livre-parlant, livre parlé, livre sonore, livre lu, livre-à-écouter, audio livre, audio-livre, lecture à voix haute, entretiens à haute voix, parole enregistrée, etc...). Les livres audio sont disponibles sous forme de CD chez les libraires  et les disquaires, ainsi qu’en VPC. Enfin certains enregistrements de diction peuvent être écoutés par téléchargement auprès de sites de téléchargement légal.

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