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juliette greco
LA MUSE DE SAINT-GERMAIN
1950 - 1957 








Juliette GRECO est née à Montpellier le  7 février 1927, seconde fille d’un père corse, commissaire à la Sûreté Générale et d’une mère très jeune qui rêve de faire des études aux Beaux-Arts à Paris. Après le divorce de leurs parents, Juliette et Charlotte sa sœur ainée sont confiées à leurs grands-parents à Bordeaux, mais au décès du grand-père en 1936 leur mère doit les emmener vivre avec elle à Paris. La guerre déclarée, Madame Gréco et ses deux filles se réfugient en zone libre dans le Périgord et pour ses activités dans un réseau de la  Résistance, la mère est arrêtée en 1943, puis déportée avec Charlotte en Allemagne. Juliette, encore mineure, reste seule à Paris et après trois semaines passées à la prison de Fresnes, se réfugie sur les recommandations de sa mère chez son ancienne professeur de français, la comédienne Hélène Duc, qui vit dans une pension de famille. Peu de temps après la Libération, Juliette retrouve à l’Hôtel Lutétia sa mère et sa sœur miraculeusement rescapées après plusieurs années de déportation. Juliette GRECO vit alors dans le quartier de Saint- Germain-des-Prés où elle est présentée à Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir et rencontre Raymond Queneau et Boris Vian. Elle se lie d’amitié avec Anne-Marie Cazalis et Marc Doelnitz et avec eux fréquente les cafés du quartier, le Méphisto, le Bar Vert, avant de découvrir le Tabou, rue Dauphine, où un club est créé dans la cave de l’établissement. Ce lieu devient  rapidement le berceau d’un mouvement bap­tisé “Existentialisme” par toute la presse de l’époque et rassemble une certaine jeunesse refusant, mais sans violence, le conformisme alors installé. Plus que jamais, Juliette GRECO dont la photo a fait la une du journal hebdomadaire “Samedi Soir”, rêve de faire une carrière de comédienne. Elle a bien fait un peu de figuration au théâtre dans “Le soulier de satin” de Paul Claudel, son rôle se limitant à n’être que l’une des trente vagues se roulant sur la scène du Théâtre Français, elle ne vit que difficilement de son art, malgré aussi sa participation à quelques représentations de “Victor ou les enfants au pouvoir” de Roger Vitrac et de courtes apparitions au cinéma. Pourtant et sans avoir encore chanté, avec seulement ces quelques timides pres­tations au théâtre et au cinéma, Juliette GRECO va  curieusement devenir “La Muse de Saint- Germain-des -Prés”. Il est vrai qu’entièrement vêtue de noir, avec ses cheveux longs et raides, ses allures un rien canailles et une certaine autorité dans le geste et le regard, elle réunit bien des atouts pour élargir sa notoriété  au-delà des limites de son quartier. 

En 1949, ses amis Marc Doelnitz et Anne-Marie Cazalis sont sollicités pour établir le nouveau programme du cabaret “Le Bœuf sur le toit” dont les heures de gloire sonnèrent dans les années 30, aussi proposent-ils à Juliette GRECO  de chanter quelques chansons pour la réouverture de ce lieu mythique. Après quelques hésitations, elle accepte de se constituer un petit répertoire de trois chansons seulement. Un rendez-vous est fixé avec Jean-Paul Sartre qui lui offre “La rue des Blancs- Manteaux”, un texte qu’il a écrit pour sa pièce “Huis-Clos” et mis en musique par Joseph Kosma. Elle  retient aussi un poème de Raymond Queneau “Si tu t’imagines” (musique de Joseph Kosma) et “L’éternel féminin” de Jules Laforgue. C’est avec ces trois chansons rapidement répétées qu’elle débute le 22 juin 1949 sur la petite scène du “Bœuf sur le toit” rebaptisé “L’œil de bœuf”, accompagnée au piano par Jean Wiener. Malgré le succès remporté, elle quitte rapidement les lieux pour se produire à “La Rose Rouge” (76, rue de Rennes) ; dirigé par Nico Papatakis, ce cabaret qui accueille déjà les Frères Jacques, Yves Robert et sa troupe, Francis Lemarque et Jacques Douai, présidera un peu plus tard aux débuts de Nicole Louvier, Jean Ferrat… L’orchestre de jazz qui s’y produit est dirigé par le saxophoniste Michel de Villers, Géo Daly est au vibraphone, et pour son tour de chant Juliette GRECO est déjà  accompagnée au piano par Henri Patterson qui sera son merveilleux complice jusqu’en 1967. C’est à cette époque qu’elle enregistre pour Columbia son premier disque 78 tours de trois chansons dont nous reparlerons plus loin. C’est aussi à “La Rose Rouge” que Jacques Canetti, directeur artistique des disques Polydor, vient écouter Juliette GRECO. Eternel  découvreur d’authentiques talents, Jacques  Canetti est immédiatement séduit par l’exceptionnelle personnalité de la chanteuse qui signe aussitôt un contrat d’exclusivité avec les disques Philips, lesquels en 1951 débutent leur catalogue avec deux 78 tours de Juliette GRECO inaugurant la prestigieuse série des 72.000. 

Celle que François Mauriac appelait “ce beau poisson noir” ne va pas laisser indifférents  les gens du septième art. Sa longue silhouette aux formes sculpturales, son étrange beauté et ses dons de comédienne retiennent tout d’abord l’attention de quelques grands cinéastes français. Après deux brèves apparitions dans “Les Frères Bouquinquant” (1947) de Louis Daquin et “Au royaume des cieux” (1949) de Julien Duvivier, Jean Cocteau lui  offre le rôle d’Aglaonice dans son film  “Orphée” (1949) avec Jean Marais, Maria Casarès, Marie Déa et François Périer. Dans “Sans laisser d’adresse” réalisé en 1950 par Jean-Paul Le Chanois, avec Danièle Delorme et  Bernard Blier, au cabaret “La Rose Rouge” et dans son propre rôle, elle chante “La fiancée du prestidigitateur” ; hélas et comme trop souvent au cinéma, la chanson est malheureusement tronquée par d’inutiles bavardages. Dans le film franco-américain “Le gantelet vert” sorti en 1952, avec Glenn Ford et Géraldine Brooks, Juliette GRECO interprète deux chansons : “L’amour est parti” et surtout “Romance”.  En novembre 1951, elle affronte un plus large public lors de son premier passage à Bobino dont elle assure la fin de la seconde partie du programme, unanimement saluée par toute la presse. Jean-Pierre Melville, en 1953, offre à Juliette GRECO le premier rôle de son film “Quand tu liras cette lettre”, un mélodrame réaliste dans lequel elle incarne une religieuse au côté de Philippe Lemaire, jeune premier de l’époque qu’elle épouse à la mairie du huitième arrondissement le 25 juin 1953. De cette union naît Laurence-Marie le 23 mars 1954, mais le couple se séparera en 1956. Après s’être produite au théâtre dans “Anastasia”, à l’Olympia en mai 1954, à la Villa d’Este, elle apparaît brièvement dans deux longs métrages dont le mince scénario n’a d’autre ambition que de présenter quelques artistes confirmés de la chanson française de l’époque : “La route du bonheur” et “Boum sur Paris”. 

Dans “Eléna et les hommes”, réalisé par Jean Renoir en 1955 et sorti en 1956, Juliette GRECO incarne Miarka la gitane, entourée d’une brillante distribution : Ingrid Bergman, Magali Noël, Jean Marais, Mel Ferrer… Toujours pour le grand écran, en 1956, sous la direction de Richard Pottier et d’après le roman de Pierre Benoit, elle tourne “La châtelaine du Liban” avec Jean-Claude Pascal et la même année  encore “L’homme et l’enfant” réalisé par Raoul André, avec Eddie Constantine. Cette rencontre sera également marquée par l’enregistrement chez Barclay de la chanson en duo “Je prends les choses du bon côté” (CD2-N°9), l’une des rares, pour ne pas dire la seule chanson fantaisiste de toute sa discographie.  A partir de 1958, Juliette GRECO va partager sa vie avec le cinéaste Darryl Zanuck qui tente de la convaincre de négliger la chanson  au profit d’une carrière cinématographique  hollywoodienne. Brève apparition en 1958 dans “Bonjour tristesse” d’après le roman de son amie Françoise Sagan, puis un rôle secondaire dans “Le soleil se lève aussi” (avec Tyrone  Power, Ava Gardner et Errol Flynn) avant de la retrouver, toujours la même année dans les premiers rôles féminins de “La rivière des  alligators” et “Les racines du ciel” de John Huston, d’après le roman de Romain Gary, avec Orson Welles, Errol Flynn et Trévor  Howard. Elle enchaîne en 1960 dans un double rôle de “Drame dans un miroir” avec Orson Welles et “Le grand risque” (1961) avec  Stephen Boyd, deux films réalisés par Richard Fleischer. Déçue par les ambitions commerciales de toutes ces réalisations et au grand désespoir de Darryl Zanuck, Juliette GRECO décide de stopper là sa carrière hollywoodienne. Ses nombreux et fidèles admirateurs, amoureux de la véritable chanson française dont elle est reconnue la plus exigeante interprète, ont alors le plaisir de la retrouver dans de superbes disques 45 tours et 33 tours toujours réalisés chez Philips. En mars 1961,  devant le Tout-Paris, elle triomphe sur la scène de Bobino avec quelques-unes de ses premières créations et de nouvelles chansons  signées Léo Ferré, Georges Brassens, Guy Béart, Jacques Brel, Bernard Dimey, Jean Dréjac…

En 1961, Juliette GRECO promue vedette internationale consécutivement à ses activités  cinématographiques aux U.S.A, effectue sa première tournée au Japon où elle retournera  régulièrement durant la suite de sa carrière ; ce séjour au Pays du Soleil Levant sera suivi d’une tournée à travers le monde : Espagne, Italie, Suisse et même au Liban et en Amérique Latine. En septembre de la même année, sous la direction de Henri Decoin et dans le cadre de l’île de Noirmoutier, Juliette GRECO renoue brièvement avec le ciné­ma dans “Maléfices”, un film noir avec Jean-Marc Bory et Liselotte Pulver, d’après le roman de Boileau-Narcejac. Ce film ne connaissant qu’un accueil réservé, Juliette GRECO décide de se consacrer exclusivement à la chanson, notamment en présentant son tour de chant sur le paquebot France, à l’A.B.C et en préparant avec une conscience professionnelle exemplaire l’enregistrement de douze chansons de Pierre Mac Orlan, mises en musique par M. Philippe Gérard, dont le magnifique 33 tours ne sortira qu’au début de l’année 1964. Il est impossible d’évoquer ici dans le détail  la suite de l’exceptionnel parcours de Ju­liette GRECO, tant ses activités dans la chanson  (music-hall, tournées, disques), le théâtre, le cinéma, la télévision, l’écriture d’un livre et de quelques chansons… ont été multiples. Et pour n’en retenir chronologiquement que l’essentiel, d’ailleurs postérieur aux enregistrements  présentés dans cette anthologie, rappelons sa  surprenante prestation en 1965 dans le feuilleton télévisé de Claude Barma “Belphégor”, une longue tournée en Allemagne avec l’enregistrement public d’un superbe 33 tours à la Philharmonie de Berlin en 1966. A la fin de cette même année, elle a partagé avec Georges Brassens la scène du T.N.P au Palais de Chaillot, accompagnée par ses musiciens habituels : Henri Patterson au piano, Noël Moralès à l’accordéon, Jacques Liébrard à la guitare et Marcel Dutrieux à la contrebasse. Le 12 décembre 1966, mariage de Juliette GRECO et Michel Piccoli à Verderonne, charmant petit village de l’Oise. C’est en 1968 que Gérard Jouannest, pianiste de Jacques Brel, devient son accompagnateur et le com­positeur de l’essentiel de son nouveau répertoire (elle l’épousera en 1988). Il faudrait aussi parler de ses multiples triomphes à Bobino, de ses récitals au Théâtre de la Ville, au Théâtre de l’Athénée (1978), à l’Espace Cardin (1983), à l’Olympia (1993 et 2004), à l’Odéon (1999), au Châtelet et Salle Pleyel (2007)… sans oublier ses dernières prestations au cinéma : “La case de l’Oncle Tom” (1965), “La nuit des généraux” (pour une seule chanson, en 1967), “Le Far-West” (de Jacques Brel en 1973) et “Lily, aime-moi” (1974). Signalons aussi la parution en  novembre 1982 de son roman autobiographique “Jujube”. 

Le dernier CD de Juliette GRECO “Je me souviens de tout” vient de paraître chez Polydor ; il rassemble treize nouvelles chansons, toutes signées Gérard Jouannest pour la musique, les textes étant de Maxime Le Forestier, Miossec, Brigitte Fontaine, Olivia Ruiz, Marie Nimier… et dans lesquelles elle est accompagnée au piano par Gérard Jouannest et à l’accordéon par Jean-Louis Matinier.  Toutes les chansons incluses dans ce coffret ont été enregistrées entre 1950 et 1957 et parmi les soixante-treize titres concernant  cette période, il me fut bien difficile de n’en retenir que trente-six dans le répertoire d’une constante grande qualité de Juliette GRECO. Mon choix s’est donc fixé sur les chansons les plus représentatives et emblématiques de  sa carrière, mais aussi sur quelques œuvres  signées d’écrivains illustres et indépendamment de celles écrites par nos meilleurs auteurs et compositeurs qu’elle fut souvent la première à chanter.  C’est le 30 juin 1950 que Juliette GRECO enregistre son premier disque 78 tours chez  Pathé-Marconi, pour l’étiquette Columbia,  accompagnée par un petit ensemble dirigé par le compositeur Pierre Arimi. “Si tu t’imagines” (CD1-N°1), paroles de Raymond Queneau et “La rue des Blancs- Manteaux” (CD1-N°3), paroles de Jean-Paul Sartre, toutes deux mises en musique par Joseph Kosma, sont les deux premières chansons retenues par Juliette GRECO pour ses débuts au “Bœuf sur le toit” et plus longuement à “La Rose Rouge”. Un peu plus tard, elle adoptera “La fourmi” (CD1-N°2), paroles de Robert Desnos, qui en raison de sa courte durée (1’20) figurera sur la même face que “La rue des Blancs-Manteaux” (1’50) du 78 tours Columbia DF 3367. Pour ces trois chansons, et bien que ne possédant pas encore toute la technique vocale qu’elle maîtrisera très rapidement, Juliette GRECO a déjà une force d’interprétation exceptionnelle et cette personnalité hors du commun qui feront d’elle la plus Grande Dame de la Chanson. Le 4 avril 1951, Juliette GRECO inaugure sa première séance d’enregistrement chez Philips, sous la direction artistique de Jacques Canetti, avec “Les enfants qui s’aiment” (CD1-N°4). Ecrite par Jacques Prévert, sur une musique de Joseph Kosma, pour le film de Marcel Carné “Les portes de la nuit” et interprétée par Fabien  Loris dans la bande originale, cette chanson fut souvent reprise par d’autres interprètes, et non des moindres, sans jamais égaler la force dramatique de la version chantée par Juliette GRECO. Lors de cette même première séance chez Philips, elle enregistre “A la belle étoile” (CD1-N°5), un texte fort de Jacques Prévert qui entraînera l’interdiction de la chanson  à la radio (!) ; en regard des monstruosités aujourd’hui una­nimement tolérées, “A la belle étoile” ne semble qu’une bien naïve comptine.

Initialement prévue pour être chantée par  Arletty, “Je suis comme je suis” (CD1-N°6), toujours de Prévert et Kosma, semble écrite sur mesure pour Juliette GRECO ; il est vrai que quelques paroles furent modifiées au moment de l’enregistrement définitif. Aujourd’hui encore, par son anticonformisme, cette chanson reste l’une des plus marquantes de son répertoire de la première époque. “Sous le ciel de Paris” (CD1-N°7) fut écrite par Jean Dréjac, musique d’Hubert Giraud, pour le film éponyme de Julien Duvivier (1951). Chantée par Jean Bretonnière dans la bande sonore, cette valse ma­gnifique à la gloire de notre capi­tale devint rapidement un succès international repris par les plus grands noms du music-hall. Au cours de sa deuxième séance chez Philips (le 11 mai 1951), Juliette GRECO fut l’une des premières à enregistrer “Sous le ciel de Paris”, plus de trois ans avant Edith Piaf (!). Permettez-moi de préférer, et de loin, à toutes les  versions de ce titre réalisées jusqu’à ce jour, l’enregistrement de Madame GRECO, superbement accompagnée par Gilbert Roussel à l’accordéon. Autre succès international “Les feuilles mortes” (CD1-N°8) des inséparables Prévert et Kosma, fut aussi composé pour le film “Les portes de la nuit” (1946). Il est intéressant de souligner que brièvement fredonnée dans le film, la chanson ne fut enregistrée que le 2 mai 1949 par Yves Montand, premier rôle masculin de la production. Juliette GRECO,  séduite par la musique de Joseph Kosma, compositeur de ses premières créations, enregistre “Les feuilles mortes” le 11 mai 1951 sur une sobre orchestration d’André Grassi ; elle gardera d’ailleurs ce chef-d’œuvre incontournable au répertoire de la plupart de ses grands récitals. Le même jour, elle grave “Embrasse-moi” (CD1-N°9), poème de Jacques Prévert mis en musique par Wal-Berg, enregistré en 1935 par Marianne Oswald, l’une des premières chanteuses, avec Agnès Capri, à chanter les œuvres de Prévert au cabaret mais aussi dans les grandes salles dès le début des années 30.  Encore une superbe musique de Joseph Kosma, mais sur un texte de Georges Neveux, “Amours perdues” (CD1-N°10) est l’une des deux faces du premier 78 tours Philips de Gréco. La chanson fut aussi enregistrée par plusieurs chanteuses au goût sûr et rigoureuses quant au choix de leur répertoire : Dany Dauberson, Renée Lebas, Simone Alma, Marjane… “Il y avait” (CD1-N°11) est l’une des premières chansons de Charles Aznavour proposées à Edith Piaf qui l’enregistre en juillet 1950 ; la version de Juliette GRECO ne sortira qu’à l’automne 1951, couplée à “Je hais les dimanches” (CD1-N°12), une autre chanson de Charles Aznavour, musique de Florence Véran. Refusée tout d’abord par Edith Piaf et présentée au Concours de Deauville en 1951, la chanson défendue par Juliette GRECO va curieusement remporter le Prix Edith Piaf d’interprétation. Furieuse de son refus et du succès obtenu à Deauville, Edith Piaf enregistre “Je hais les  dimanches” le 15 octobre 1951 (20 jours après Gréco !) croyant, mais vainement, lui en ravir le succès. Il est bien évident que cette chanson colle merveilleusement à la peau de notre Muse dont les intonations parfaitement modulées alternent avec des phrases chantées avec force et véhémence, comme un cri de  révolte. Du très grand art ! 

Au même concours de Deauville 1951, la jeune chanteuse Josette Bouvray défendait pour le même Prix Edith Piaf “La chanson de Catherine” (CD1-N°14). Sur tempo de valse, cette œuvre n’a pas connu le retentissement de “Je hais les dimanches”, malgré quelques effets dramatiques utilisés par Juliette GRECO et Edith Piaf lors de leurs enregistrements de cette chanson. Dans la production franco-américaine “Le gantelet vert” (The green glove) (1951), Juliette GRECO incarnant une chanteuse, interprète “Romance” (CD1-N°13), une magnifique valse lente, encore et toujours de Joseph Kosma, malheureusement coupée au montage, mais pour laquelle le Grand Prix du Disque lui est remis en 1952, la chanson ne réunissant pourtant pas les critères commerciaux habituels souvent retenus pour la remise de cette récompense. Avec “Les dames de la poste” (CD1-N°15), paroles de Francis Blan­che, musique d’Alec Siniavine, Juliette GRECO la scandaleuse confirme l’anticonformisme qui est le sien, celui déjà proclamé dans “Je suis comme je suis” et “Je hais les dimanches”. Tout spécialement dans l’interprétation de ces “Dames de la poste”, on notera des intonations, un phrasé et une révolte qui ne sont pas sans rappeler la grande Marianne Oswald dont nous parlions plus haut et à laquelle Juliette GRECO vouait la plus grande admiration. On retrouve cette même force d’interprétation dans les deux chansons de “L’Opéra de Quat’sous” de Kurt Weill dans leurs adaptations françaises d’André Mauprey : “La chanson de Barbara” (CD1-N°17) et “La fiancée du pirate” (CD1-N°18). Rappelons que la version française filmée de “L’Opéra de Quat’sous” fut tournée par Pabst en 1930 en Allemagne, avec Florelle, interprète de ces deux chansons et d’autres encore dont la célèbre “Com­plainte de Mackie” et Albert Préjean.  Il eût été impardonnable de ne pas inclure dans cette première sélection l’un des rares poèmes de François Mauriac “L’ombre” (CD1-N°16) mis en musique par Luc Porret et enregistré par Juliette GRECO le 27 mars 1953 sur une orchestration de Jo Boyer.  Notre deuxième sélection débute avec “Coin de rue” (CD2-N°1) que Charles Trenet, son auteur-compositeur, aurait terminée devant et pour Juliette GRECO sur la nappe d’un restaurant. Incluse dans son répertoire lors de son passage à l’Olympia en mai 1954, la chanson sera enregistrée en studio le 24 juillet de la même année sur une orchestration de Michel Legrand. En ce début des années 50, la chanson française de qualité est alors à son apogée  et après avoir construit son répertoire avec  essentiellement des poèmes de Jacques Prévert (souvent mis en musique par Joseph Kosma) et des textes d’écrivains illustres (Sartre, Queneau, Desnos…), Juliette GRECO va être  séduite par les œuvres des jeunes auteurs-compositeurs de la nouvelle génération. Après quelques-unes des premières chansons de Charles Aznavour citées plus haut, elle retient aussitôt “Ça va” (le diable) (CD2-N°2) de Jacques Brel qu’elle enregistre trois mois plus tard que lui, avec plus de violence et d’ampleur dans la voix et magnifiquement portée par la riche orchestration de Michel Legrand où prédominent les cuivres. En 1954, Juliette GRECO a aussi le coup de foudre pour “La chanson pour l’Auvergnat” (CD2-N°3) de Georges Brassens dont elle enregistrera aussi un peu plus tard “Le temps passé” et “La marche nuptiale” (CD2-N°16). Ensemble, ils partageront la scène du T.N.P du 16 septembre au 23 octobre 1966, Juliette assurant la première partie de ce spectacle exceptionnel. 

De la complicité qui s’est installée entre Juliette GRECO et Françoise Sagan va naître un 45 tours EP qui paraît en mai 1956, réunissant quatre chansons de l’auteur de “Bonjour tristesse”, mises en musique par le jeune compositeur Michel Magne : “La valse” (CD2-N°4) et “Le jour”, “Sans vous aimer” et “Vous mon cœur” (non retenues sur ce CD). Ces quatre chansons avaient été précédemment enregistrées pour les disques Versailles par la chanteuse Annabel (avant d’être l’épouse du peintre Bernard  Buffet). Le verso de ce même disque 33 tours permet d’entendre Françoise Sagan disant elle-même ses quatre textes sur les orchestrations de Michel Magne, lequel dirige aussi exceptionnellement la séance d’enregistrement des quatre chansons par Juliette GRECO. “Mon cœur n’était pas fait pour ça” (CD2-N°5)  enregistrée le 18 septembre 1956, marque le début de la longue et belle collaboration  de Juliette GRECO avec le chef d’orchestre- arrangeur André Popp. Cette chanson de Paul Misraki est interprétée dans le film “La Châtelaine du Liban” (1956) de Richard Pottier, où notre chanteuse incarne une tenancière de  cabaret.  Autre merveilleuse rencontre jalonnée de chefs-d’œuvre, celle de Juliette GRECO et de Léo Ferré qui lui aussi avait débuté au “Bœuf sur le toit”. Celle que le Grand Léo appelait paternellement “la petite” n’est rien moins que  sublime dans “Le guinche” (CD2-N°6) où respectueusement elle cite Freddy Balta, son  excellent accordéoniste de l’époque (au lieu d’Emile Carrara dans la version originale) et “Java partout” (CD2-N°15) enregistrée un peu plus tard, le 12 novembre 1957, avec juste ce qu’il faut de gouaille dans l’interprétation pour fidèlement servir ces deux chansons d’inspiration faubourienne. 

Juliette GRECO ne fut qu’occasionnellement l’interprète de chansons de films, malgré son honorable carrière au cinéma. Elle a toutefois retenu “La chanson de Gervaise” (CD2-N°7) chantée par Maria Schell dans le film de René Clément “Gervaise” (1956) dans lequel Juliette GRECO ne figure pas. En revanche, elle nous apparaît d’une sublime beauté dans le rôle de Miarka, la bohémienne du film “Eléna et les hommes” (1956) de Jean Renoir, entourée d’une brillante distribution : Ingrid Bergman, Jean Marais, Mel Ferrer, Magali Noël… et où elle chante “Miarka” (CD2-N°10) dont le réalisateur a signé le texte mis en musique par Joseph Kosma. Dans le même film, la valse “Méfiez-vous de Paris” (CD2-N°11) est chantée par Marjane dans le rôle d’une chanteuse  des rues. “Guinguettes” (CD2-N°8) est l’une de ces ravissantes valses populaires, avec charme et nostalgie comme on savait les écrire en ces belles années 50, et celle-là est signée des complices émérites Eddy Marnay et Emil Stern. De Guy Béart dont certains ouvrages consacrés à la chanson ont bien à tort minimisé les  talents de poète, d’humoriste et plus encore de compositeur, Juliette GRECO a immédia­tement décidé d’inclure dans son répertoire “Chandernagor” (CD2-N°12). C’est au cabaret “Le Port du Salut” qu’elle a remarqué ce jeune ingénieur s’accompagnant à la guitare pour présenter ses premières chansons des plus  originales. Du même auteur-compositeur, nous découvrirons “Les lunettes” (CD2-N°13) et  serons séduits une fois encore par “Qu’on est bien” (CD2-N°14), chanson d’amour d’une rare originalité et osée (pour l’époque) et que se partagèrent de nombreuses interprètes  féminines sans jamais atteindre l’irrésistible sensualité émanant de la voix de Juliette GRECO. Pour un album de la luxueuse collection Philips-Réalités consacré aux Chansons 1900, Boris Vian directeur artistique de cette série, a invité son amie Juliette GRECO à  reprendre deux grands succès du début du siècle : “Madame Arthur” et surtout “La valse brune” (CD2-N°17) dont l’exquise mélodie est dans toutes les mémoires. On notera que l’orchestre d’accompagnement est dirigé par un certain Franck Aussman, pseudonyme  parfois adopté par Jean-Michel Defaye, notamment pour un grand nombre d’enregistrements de Léo Ferré chez Barclay. Dans “La fête est là” (CD2-N°18), Juliette GRECO joue de toute la puissance de sa voix pour une interprétation “musclée” de l’une des chansons les plus connues de René-Louis Lafforgue, hélas trop tôt disparu en 1967. “La fête est là“ est chantée par Juliette GRECO dans le film “C’est arrivé  à 36 chandelles” (1957) d’Henri Diamant- Berger, prétexte à présenter une pléiade  d’artistes participant à la célèbre émission  télévisée de Jean Nohain. De Jean-Paul Sartre à Jacques Prévert, de Raymond Queneau à Françoise Sagan, de Brassens à Léo Ferré en passant par Brel, Béart, Gainsbourg, Fanon, E. Roda-Gil et tant d’autres,  durant les soixante ans de son exceptionnel parcours, Madame Juliette GRECO a fait la preuve, si besoin était, que la chanson n’est pas un art mineur mais, selon ses déclarations lors d’une récente interview, un “art ma­jus­cule”.   
Dany LALLEMAND
© 2009 Frémeaux & Associés - Groupe Frémeaux Colombini   

Disques originaux (78, 45 et 33 tours), photos et documents Collection Dany Lallemand. Vifs remerciements à Ida Quicray.  

discographie
CD 1
1. Si tu t’imagines 3’11
(Raymond Queneau – Joseph Kosma)
Avec Pierre Arimi et son ensemble  
(78 t Columbia DF 3367 - CL 8844-1) 30 juin 1950
2. La fourmi 1’20
(Robert Desnos – Joseph Kosma)   .
Avec Pierre Arimi et son ensemble  
(78 t Columbia DF 3367 – CL 8845-1) 30 juin 1950
3. La rue des Blancs-Manteaux 1’50
(Jean-Paul Sartre – Joseph Kosma)  
Avec Pierre Arimi et son ensemble  
(78 t Columbia DF 3367 – CL 8845) 30 juin 1950
4. Les enfants qui s’aiment 3’19
(Jacques Prévert – Joseph Kosma)  
Orchestre dir. André Grassi 
(78 t Philips N 72.023 – 1289-2) 4 avril 1951
5. A la belle étoile 3’40
(Jacques Prévert – Joseph Kosma)  
Orchestre dir. André Grassi  
(78 t Philips N 72.024 – 1290-1) 4 avril 1951
6. Je suis comme je suis 2’57
(Jacques Prévert – Joseph Kosma)  
Orchestre dir. André Grassi    
(78 t Philips N 72.024 – 1291-3) 4 avril 1951
7. Sous le ciel de Paris 3’19
(Jean Dréjac – Hubert Giraud)  
Orchestre dir. André Grassi (à l’accordéon Gilbert Roussel) 
(78 t Philips N 72.001 – 1389-3) 11 mai 1951
8. Les feuilles mortes 2’56
(Jacques Prévert – Joseph Kosma)  
Orchestre dir. André Grassi  
(78 t Philips N 72.023 – 1390-2) 11 mai 1951
9. Embrasse-moi  3’00
(Jacques Prévert – Wal-Berg)  
Orchestre dir. André Grassi  
(78 t Philips  N 72.001 – 1391-2) 11 mai 1951
10. Amours perdues 3’19
(Georges Neveux – Joseph Kosma)  
Orchestre dir. André Grassi  
(78 t Philips  N 72.000 – 1392-2) 11 mai 1951
11. Il y avait  3’30
(Charles Aznavour – Pierre Roche)  
Orchestre dir. André Grassi  
(78 t Philips N 72.014 – 1563-2) 25 sept. 1951
12. Je hais les dimanches 3’36
(Charles Aznavour – Florence Véran)  
Orchestre dir. André Grassi  
(78 t Philips N 72.014 – 1564-5) 25 sept. 1951
13. Romance 2’55
(Henri Bassis – Joseph Kosma)  
Orchestre dir. André Grassi  
(78 t Philips N 72.057 – 1565-3) 25 sept. 1951
14. La chanson de Catherine 3’18
(C. Youri, André Jouniaux – Pierre Damine)  
Orchestre dir. André Grassi  
(78 t Philips N 72.057 – 1690-2) 13 nov. 1951
15. Les dames de la poste 3’21
(Francis Blanche – Alec Siniavine)  
Orchestre dir. André Grassi  
(78 t Philips N 72.110 – 2093-2) 27 mai 1952
16. L’ombre 2’44
(François Mauriac – Luc Porret)  
Orchestre dir. Jo Boyer  
(78 t Philips N 72.157 – 2589-3) 27 mars 1953
17. La chanson de Barbara (Barbara-song) 4’17
(B. Brecht, André Mauprey – Kurt Weill)  
Orchestre dir. André Grassi
(78 t Philips N 72.123 - 2150) 13 nov. 1951
18. La fiancée du pirate 2’51
(B. Brecht, André Mauprey – Kurt Weill)  
Orchestre dir. André Grassi  
(78 t Philips N 72.123 – 2068-2) 16 mai 1952 

CD 2
1. Coin de rue  3’20
(Charles Trenet)  
Orchestre dir. Michel Legrand  
(78 t Philips N 72.228 – 3357-2) 22 juillet 1954
2. Ça va (Le diable)  2’45
(Jacques Brel) Orchestre dir. Michel Legrand   
(78 t Philips N 72.228 – 3244) 25 mai 1954
3. Chanson pour l’Auvergnat 3’24
(Georges Brassens)  
Orchestre dir. Michel Legrand  
(78 t Philips N 72.246 – 3452-3) 12 nov. 1954
4. La valse 4’07
(Françoise Sagan – Michel Magne)  
Orchestre dir. Michel Magne  
(45 t EP Philips 432.121) 17 avril 1956
5. Mon cœur n’était pas fait pour ça 2’56
(Gisèle Reille – Paul Misraki)  
Orchestre dir. André Popp   
(45 t EP Fontana 460.520) 18 sept. 1956
6. Le guinche 3’33
(Léo Ferré)   
Orchestre dir. Michel Legrand  
(45 t EP Fontana 460.514) 5 avril 1956
7. La chanson de Gervaise  3’30
(Raymond Queneau – Georges Auric)   
Orchestre dir. Michel Legrand   
(45 t EP Fontana 460.514) 5 avril 1956
8. Guinguettes 2’49
(Eddy Marnay – Emil Stern)   
Orchestre dir. Michel Legrand  
(45 t EP Fontana 460.514) 5 avril 1956
9. Je prends les choses du bon côté  4’56
(en duo avec Eddie Constantine) 
(Bernard Michel – Jeff Davis)
Orchestre dir. Bill Byers   
(45 t EP Barclay 70.037) sept. 1956
10. Miarka 3’16
(Jean Renoir – Joseph Kosma)  
Orchestre dir. André Popp   
(45 t EP Fontana 460.520) 18 sept. 1956
11. Méfiez-vous de Paris  2’40
(Jean Renoir – Joseph Kosma)  
Orchestre dir. André Popp
(45 t EP Fontana 460.520 19 sept 1956
12. Chandernagor 2’12
(Guy Béart)  
Orch. dir. Henri Patterson – à l’accordéon Freddy Balta
(45 t EP Fontana 460.539) 28 juin 1957
13. Les lunettes 1’53
(Guy Béart)  
Orch. dir. Henri Patterson – à l’accordéon Freddy Balta
(45 t EP Fontana 460.539) 28 juin 1957 
14. Qu’on est bien  2’12
(Guy Béart)  
Orch. dir. Henri Patterson – à l’accordéon Freddy Balta
(45 t EP Philips 432.213) 12 nov. 1957
15. Java partout  2’59
(Léo Ferré)  
Orch. dir. Henri Patterson – à l’accordéon Freddy Balta  
(45 t EP Philips 432.214) 12 nov. 1957
16. La marche nuptiale  4’00
(Georges Brassens)  
Orch. dir Henri Patterson – à l’accordéon Freddy Balta
(45 t EP Philips 432.214) 12 nov. 1957
17. La valse brune  2’47
(Georges Villard – Georges Krier)  
Orchestre dir. Franck Aussman   
(33 t Philips Réalités V 3) 3 juillet 1957
18. La fête est là  2’08
(René-Louis Lafforgue)  
Orchestre dir. André Popp
(45 t simple Fontana 261.027) 6 mars 1957 

CD juliette greco © Frémeaux & Associés (frémeaux, frémaux, frémau, frémaud, frémault, frémo, frémont, fermeaux, fremeaux, fremaux, fremau, fremaud, fremault, fremo, fremont, CD audio, 78 tours, disques anciens, CD à acheter, écouter des vieux enregistrements, albums, rééditions, anthologies ou intégrales sont disponibles sous forme de CD et par téléchargement.)

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