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LE ROUGE ET LE NOIR
STENDHAL

lu par YVAN LE BOLLOC’H







CD 1
01 Une petite ville          6’29
02 Un père et un fils   8’09
03 Une négociation    6’14
04 Une négociation (suite)     3’46
05 Une négociation (fin)        3’54
06 L’ennui 5’56
07 L’ennui (suite)        4’41
08 L’ennui (fin)    4’45
09 La campagne         4’43
10 La campagne (fin) 4’24

CD 2
01 Une soirée à la campagne        6’09
02 Un contraste   3’03
03 Une soirée     4’19
04 Les remords   4’29
05 Les bas à jour        4’38
06 Les bas à jour (fin)  4’41
07 Une destitution       4’42
08 Le chant du coq     6’25
09 Le lendemain           5’29
10 Le lendemain (fin) 2’57

CD 3
01 Le séminaire  7’33
02 Le séminaire (fin)         3’01
03 Première expérience de la vie          3’49
04 Les premiers pas    6’27
05 L’hôtel de la Mole  6’13
06 Le 30 avril 1574         3’27
07 Un grand cœur et une petite fortune        5’13
08 Mathilde s’interroge   3’38
09 Les évènement se précipitent          0’42
10 Est-ce un complot ?        9’34
11 L’amour de tête      10’05

CD 4
01 Une vieille épée          8’31
02 Moments cruels      9’53
03 L’opéra bouffe        7’31
04 Il faut oser     8’12
05 Le tigre          3’06
06 Un orage        5’17
07 L’ambition      4’43
08 Aristocratie bourgeoise  4’43
09 Une conversation          4’29
10 Une conversation (fin)   3’51

Textes de transition lus par Eric Pierrot
Rédigés par Paul Desalmand
Direction d’acteur : Eric Pierrot

STENDHAL
Un génie construit - Un pari sur la gloire
Stendhal n’était pas spécialement doué au départ. Ses premiers livres sont tous, plus ou moins, d’habiles plagiats. Il pille les auteurs, se fait aider par les amis. Pour ce qui est du théâtre, il échafaude des plans, s’échine à écrire des vers, aborde cent projets (ce n’est pas une exagération), reste vingt ans sur une même pièce. Mais, fâché avec la versification, il montre bien qu’il ne comprend rien à la poésie quand il reproche aux vers de nuire à la concision. Bref, Stendhal n’est pas Rimbaud, chez qui tout est joué à l’âge de vingt ans. Mais celui qui s’appelait alors Henri Beyle a fait un choix net : atteindre la gloire par le biais de la littérature. Et pour ce faire, se forger une personnalité grâce à un travail obstiné. Ligne de conduite tracée très tôt et dont il ne s’écartera pas.

Le génie est une longue patience

Dans cet esprit, il entreprend très jeune de se former grâce à un intense travail de lecture. Son exemple confirme une vérité que les auteurs en quête de talent devraient connaître : tous les grands écrivains ont d’abord été de grands lecteurs. Tous ils ont acquis, commençant tôt puis au fil des ans, une impressionnante culture littéraire. L’écrivain nature, qui tire tout de son propre fond est un mythe. Sur ce point, Stendhal ne se distingue de ses confrères que par le caractère volontariste de son entreprise. L’exemple de Rousseau lui a peut-être servi. Celui-ci lisait les œuvres des grands penseurs, les résumait pour se constituer un magasin d’idées (l’expression se retrouve chez Stendhal) à partir de quoi sa réflexion personnelle prenait corps. Stendhal n’arrêtera jamais de former son esprit (acquérir des connaissances nouvelles et apprendre à raisonner). Même en voyage, il emporte des livres, en achète, s’en fait envoyer. Au milieu de la campagne de Russie il lit les œuvres de Madame du Deffand comme Gide fréquentait Montaigne en parcourant les forêts du Congo.Il ne croit pas aux manifestations précoces du génie. Il affirme même que tous ceux de son entourage qui, dans leur prime jeunesse, en ont donné des signes prémonitoires, n’ont pas confirmé par la suite. En revanche, il pense que l’opiniâtreté est peut-être une indication.

Connaître le monde

Autre conviction : l’écrivain doit connaître le monde autrement que par les livres. Stendhal n’aime ni l’armée ni la guerre, mais, il comprend qu’il y a là un champ d’observation exceptionnel. Il n’aime pas non plus le monde des affaires. Cependant, il perçoit, de la même manière, que l’observateur peut y trouver des matériaux. Revenant sur son intermède commercial à Marseille, il reconnait, à défaut d’autre chose, en avoir tiré un grand  profit pour la connaissance du cœur humain. La fréquentation des salons et les voyages, visites au bordel comprises, participent de la même entreprise. L’écrivain ne peut être exclusivement un homme de cabinet. Il doit se frotter au monde, voire s’y mêler. L’intendant à Sagan, en Silésie, a beaucoup appris sur l’homme quand il a disposé d’une parcelle d’autorité. Saint-Simon a fréquenté la cour. Montaigne est resté moins qu’on ne l’a dit dans sa « librairie ». Montesquieu venait à Paris et a parcouru l’Europe. L’écrivain doit nourrir son œuvre d’une fréquentation assidue de ses semblables. Il doit savoir s’abstraire du monde, mais aussi y entrer. C’est de ce double mouvement d’empathie et de prise de distance que naissent les grandes œuvres.

Pas un jour sans une ligne
Dernier enseignement que l’on pourrait tirer d’une étude de la vie de Stendhal : on apprend à écrire en écrivant. Il estimait avoir perdu beaucoup de temps pour ne pas avoir reçu plus tôt le conseil « pas un jour sans une ligne », mais il semble bien l’avoir mis en œuvre avant de le connaître.Tout est bon pour se faire la main, même des tâches alimentaires. Au besoin, on recourra à un pseudonyme afin de ne pas « gâter son nom » comme on dit en Afrique. Qu’il s’agisse de former son esprit ou de se faire la main, le travail a toujours fait partie des tâches primordiales pour Stendhal. Très jeune, il a aspiré à la gloire, mais il n’a jamais cru à une étincelle venue d’en haut ou des profondeurs. Conformément à ses nombreuses résolutions, son génie est un génie construit.

Le Rouge et le Noir comme un aboutissement
Stendhal écrit Le Rouge et le Noir à quarante-sept ans ce qui correspondrait à cinquante-cinq aujourd’hui. Cette œuvre est le résultat de presque un demi-siècle de ruminations sur les mécanismes du cœur humain et sur la technique littéraire. Le roman a été écrit rapidement parce qu’il s’est accumulé dans l’âme de son auteur comme la lave d’un volcan péléen. La création chez Stendhal a toujours le caractère d’un jaillissement. Elle est aussi une récompense. Le roman résiste au temps parce qu’il est sous-tendu par une vision du monde. Un écrivain de génie n’est pas quelqu’un qui a beaucoup d’idées pas plus qu’un général est celui qui a beaucoup de soldats (merci Chamfort). Stendhal s’en est toujours tenu à une poignée d’idées sur lesquelles il revient sans cesse. Ses amis, d’ailleurs, lui reprochent de rabâcher. Mais il approfondit, relie, structure et il constitue un système qui s’incorpore à sa façon de percevoir le monde et de le représenter. Julien Sorel c’est lui, bien sûr ; ce qu’il est, ce qu’il voudrait être ou avoir été, ce qu’il ne veut pas être. Mais tout autant, il pourrait dire : « Mme de Rênal, c’est moi », ou encore, avec plus de justesse : « Mathilde de la Mole, c’est moi. »

Rappel de l’intrigue
Verrières et les bourgeois
Julien Sorel est le fils d’un paysan enrichi propriétaire d’une scierie. Il ne ressemble ni à son père ni à ses frères et aspire à sortir de son milieu. Il fait preuve de qualités intellectuelles hors du commun et les filles de l’endroit commencent à remarquer qu’il est beau garçon.M. de Rênal est le maire de Verrières, bourgade de Franche-Comté. Bourgeois à l’âme plate et basse, il cherche à se monter du col. Dans cet esprit, il décide de recruter Julien pour assurer l’éducation de ses enfants. L’affaire est conclue avec le père de Julien au terme d’une âpre négociation.Mme de Rênal est une honnête mère de famille qui est restée belle. Son éducation dans un couvent ne l’a en rien préparée aux réalités de la vie. La stupidité et la bassesse de son mari ne lui sont pas apparues parce que lui semblant dans l’ordre des choses. Elle adore ses enfants.Le curé de Verrières est l’abbé Chélan. Homme généreux, il aime Julien, souhaite l’aider, mais s’inquiète parfois à son propos. Valenod est un autre bourgeois de Verrières que M. de Rênal perçoit comme un rival. Il craint en particulier que celui-ci lui arrache le précepteur qu’il vient de recruter et s’attribue ainsi le prestige qu’il cherche pour lui-même. Fouqué, marchand de bois, vit dans la montagne, au dessus de Verrières. Il incarne, dans son lien avec Julien, l’amitié sans faille.

Le jeune homme et l’amour

Julien Sorel, est donc embauché comme précepteur. Mme de Rênal, qui s’attendait à voir arriver un curé crasseux, est sensible à la beauté du jeune homme. Très vite des rapports complexes s’installent entre elle et lui.Mme de Rênal ne prend pas conscience de la montée en elle d’un sentiment très fort pour Julien. Il est vrai que son expérience dans ce domaine se limite à la lecture de quelques romans. Le jeune précepteur, tout aussi inexpérimenté, n’est pas amoureux. Il est poussé à conquérir cette femme pour se venger des humiliations que lui fait subir son mari. Il a aussi le sentiment d’un devoir. Un héros tel que lui, en bon disciple de Napoléon qu’il admire, doit écarter tout ce qui ressemblerait à de la lâcheté. La preuve qu’il n’est pas, au début, guidé par l’amour : il se demande laquelle des deux femmes il va séduire. Sera-ce Mme de Rênal ou son amie Mme Derville ?Les choses évoluent rapidement. Un soir, Julien prend la main de Mme de Rênal. Un autre soir, elle la lui laisse, malgré les risques. Peu de temps après, la rencontre des corps confirme la rencontre des esprits. Ou pour parler comme Stendhal, Julien n’a plus rien à désirer.La situation se détériore ensuite. Un enfant de Mme de Rênal tombe gravement malade. Bien conditionnée par son éducation, elle voit là un avertissement du ciel. De plus, une lettre anonyme trouble sérieusement M. de Rênal. Il faut éloigner Julien.

Le séminaire
Que peut faire un jeune homme sans moyens et sans relations ? Il ne peut qu’hésiter entre le rouge de la tunique des lanciers et le noir de la soutane de prêtre. Julien part pour le séminaire de Besançon.Les séminaristes ne sont que de pauvres campagnards, êtres grossiers qui n’envisagent leurs études que comme un moyen d’échapper à la plèbe. L’arrivisme le plus plat, l’hypocrisie sont de règle aussi bien chez les maîtres que chez les élèves. Seul échappe à cette médiocrité générale le directeur du séminaire, l’abbé Pirard.Julien sent bien qu’il s’est fourvoyé. Même en essayant d être encore plus hypocrite que les autres pensionnaires, il ne réussit pas à se faire admettre. Il reste une brebis galeuse parce que trop différent.Heureusement, une possibilité s’offre à lui de quitter le séminaire. L’abbé Pirard reçoit un courrier du Marquis de la Mole qui lui demande de venir l’aider à gérer ses affaires. Il quitte le séminaire, mais peu après conseille au marquis de prendre à son service Julien Sorel, jeune homme au talent prometteur. Le marquis ayant donné son accord, Julien quitte Besançon pour Paris.

Paris et les aristocrates
Julien Sorel entre au service du marquis de la Mole et donne satisfaction. La vie dans ce milieu lui permet de découvrir un monde nouveau. Il est particulièrement frappé par le côté très conventionnel des jeunes gens et des jeunes filles. Chacun craint, par-dessus tout, de manquer aux codes en usage. Il importe d’être de bon ton, de ne pas faire une faute de goût. La passion, l’énergie n’ont pas de place parmi eux.Les bourgeois de Verrières songent uniquement à avoir. Les aristocrates parisiens cherchent à paraître. Julien Sorel, lui, veut être.La fille du marquis, Mathilde de la Mole, tranche sur ce conformisme. D’un esprit romanesque, elle perçoit les limites de ceux qui l’entourent et comprend le caractère exceptionnel de Julien. Au terme d’un jeu complexe, elle devient sa maîtresse.Les rapports entre ces deux êtres sont très éloignés de ceux qui liaient Julien et Mme de Rênal. Il s’agit sans cesse d’avoir barre sur l’autre, de ne pas être humilié, de faire bonne figure.Quand Mathilde apprend qu’elle est enceinte, elle trouve cela très bien. Le marquis, quant à lui, est atterré. Il n’est pourtant pas homme à se laisser abattre. Au terme de savantes manœuvres, on réussit à trouver une origine noble à Julien et un poste d’officier dans l’armée. Celui-ci n’a plus qu’à rejoindre son régiment. L’honneur de Mathilde est sauf.

Le coup de tonnerre
Le fils du scieur de planche a réussi au-delà de ses espoirs. Noble, marié à une très belle femme, assuré d’une carrière grâce à la protection du marquis, que demander de plus ?Mais coup de théâtre (ou coup de tonnerre, comme vous voudrez). Une lettre venue de Verrières arrivée sur le bureau du marquis dénonce la turpitude de Julien. On le saura plus tard, cette lettre a été dictée à Mme de Rênal par son confesseur, un jésuite (Stendhal a passé sa vie à bouffer du jésuite) mais le mal est fait.Tout pourrait encore être sauvé car le marquis de la Mole est prêt à bien des accommodements avec la nature humaine. Julien, à peine la nouvelle apprise, se précipite à Verrières, entre dans l’église où Mme de Rênal assiste à un office et tire sur elle. Elle n’est que blessée, Julien est emprisonné.Dans son cachot, Julien a le temps de réfléchir à sa destinée. Il refuse les moyens qu’on lui offre de s’évader ou d’obtenir une grâce. Plutôt mourir que vivre dans la médiocrité. Mme de Rênal et Mathilde réussissent à le voir. Chacune d’entre elles s’efforce de l’aider à sa manière. On découvre qu’un amour véritable et réciproque unit Julien et Mme de Rênal. Mathilde continue de jouer son rôle. Refusant toute concession, parlant avec force aux jurés, Julien est condamné à mort puis exécuté. Ses funérailles dans la montagne ressemblent à une grande scène d’opéra. Mathilde ensevelit elle-même la tête de son amant. Fouqué, l’indéfectible ami, manque de devenir fou. Comme elle l’a promis, Mme de Rênal n’attente pas à ses jours. Elle meurt trois jours plus tard en embrassant ses enfants.

Un roman politique
Stendhal a dit que la politique dans un roman était comme un coup de pistolet dans un concert. Comment concilier cette affirmation avec un fait indéniable : Le Rouge et le Noir est un grand roman politique.Le problème est moins compliqué qu’il n’y paraît. Stendhal pense à ce que nous appelons aujourd’hui la politique politicienne. La prise en compte de cet aspect de la politique dans une œuvre littéraire a un inconvénient majeur : le roman vieillit très vite. Une fois évaporée l’actualité à laquelle il se réfère, il n’est plus compris du lecteur. Par ailleurs, s’en tenir à ce niveau du débat conduit vite à patauger dans la médiocrité.Le roman de Stendhal présente tout d’abord une coupe de la société du temps. Julien Sorel, homme du peuple fréquente le monde des bourgeois puis l’aristocratie. Les trois grandes couches de la société y sont donc évoquées. Un autre clivage se retrouve dans le roman, celui qui oppose Paris et la province. Cette opposition apparaît dès le premier chapitre, Verrières était vu par un voyageur venu de Paris. Les différents aspects du clergé sont aussi mis en évidence. Stendhal oppose les jansénistes moralement propres et la sombre conspiration des jésuites au service de la réaction. Est souligné, de plus, le contraste entre le bas et le haut clergé.

Stendhal décrit les grands courants entre lesquels les Français se trouvent tiraillés. La réaction souhaite, à défaut d’un retour à l’Ancien Régime, le maintien de ce qui peut être conservé de l’ordre ancien. Les libéraux, plus tournés vers l’avenir, sans avoir rien de révolutionnaires, souhaitent seulement défendre les conquêtes de la bourgeoisie. Enfin le courant bonapartiste fondé sur la nos­talgie de l’époque napoléonienne où tout semblait possible aux ambitieux. Ne pensons pas seulement à Julien, grand admirateur de Napoléon, mais aussi aux deux maçons dont il surprend la conversation : --–« Dans le temps de l’autre, à la bonne heure ! un maçon y devenait officier, y devenait général, on a vu ça. »

Le roman pose le problème politique fondamental du moment : quelle doit être la part du mérite dans l’ascension sociale ? La révolution apportée par Napoléon apparaît bien dans le propos des maçons. Sous son règne, chacun était récompensé selon ses capacités. L’aristocratie voudrait revenir à l’époque où c’était surtout le mérite des ancêtres qui comptait. Les bourgeois pensent que le mérite se mesure à la masse d’argent dont on dispose. Julien fait partie de tous ceux que la chute de l’empereur a laissés désemparés parce que l’ambition devenait interdite pour qui n’avait ni ancêtres ni argent. Il exprime bien cette crise dans les propos qu’il tient devant le tribunal : « Mon crime est atroce et il fut prémédité. J’ai donc mérité la mort, messieurs les jurés. Mais quand je serais moins coupable, je vois des hommes qui, sans s’arrêter à ce que ma jeunesse peut mériter de pitié, voudront punir en moi et décourager à jamais cette classe de jeunes gens, qui, nés dans une classe inférieure, et en quelque sorte opprimés par la pauvreté, ont le bonheur de se procurer une bonne éducation, et l’audace de se mêler à ce que l’orgueil des gens riches appelle la société.Voilà mon crime, messieurs, et il sera puni avec d’autant de sévérité, que dans le fait, je ne suis point jugé par mes pairs. Je ne vois point sur les bancs des jurés quelque paysan enrichi, mais uniquement des bourgeois indignés … »

Amour et féminisme
Virginia Woolf, dans Une chambre à soi, explique que s’il n’y a jamais eu de Shakespeare féminin, c’est tout simplement parce que jamais la femme n’a disposé d’un contexte social lui permettant d’être l’égale des hommes. Jamais elle n’a bénéficié de cette autonomie que confère une chambre à soi. Stendhal exprime par endroits une idée très proche : « La plupart des hommes ont un moment de leur vie où ils peuvent faire de grandes choses, c’est celui où rien ne leur semble impossible. L’ignorance des femmes fait perdre au genre humain cette chance magnifique. L’amour fait tout au plus aujourd’hui bien monter à cheval, ou bien choisir son tailleur. » Ou encore : « D’après les systèmes actuels de l’éducation des jeunes filles, tous les génies qui naissent femmes sont perdus pour le bonheur public. »Une femme amoureuse, et donc désireuse de se surpasser ne pourra faire preuve que de frivolité. Cette idée exprimée dans De l’amour, le premier livre dans lequel Stendhal s’engage vraiment, est cependant infirmé par les romans qui suivent. L’amour qu’éprouvent les héroïnes ne débouche pas, il est vrai, sur une production artistique quelconque. Leur formation, ou plutôt leur manque de formation, ne leur permet pas de sublimer de cette manière. Il permet seulement de faire éclater la carapace élaborée durant les années de dressage.

Envolés les beaux sermons sur le caractère sacré du mariage quand la passion balaie tout. « Je n’enlève rien à mon mari pour le donner à Julien » dit Madame de Rênal. Et quand, dans l’ultime épreuve, elle a tout abandonné pour secourir l’homme qu’elle aime, ce qu’elle lui dit montre qu’une morale de la passion a remplacé la morale apprise : « Mon premier devoir est envers toi. » Cette bonne bourgeoise qu’un caprice du destin a écartée d’une vie végétative et conformiste, n’est plus très loin de penser du mariage ce qu’en pense son père de la main droite : « Il est beaucoup plus contre la pudeur de se mettre au lit avec l’homme qu’on a vu deux fois après deux mots de latin dits à l’église, que de céder malgré soi à l’homme qu’on adore depuis deux ans. »
Paul Desalmand
© 2011 Frémeaux & Associés

Chronologie

1783 Naissance à Grenoble d’Henri Beyle connu par la suite sous le pseudonyme de Stendhal. Famille bourgeoise à prétentions aristocratiques.
1790 Mort de sa mère qu’il adorait. C’est le drame autour duquel sa vie bascule. Il en sort définitivement fâché avec Dieu et son clergé. La famille se replie sur elle-même et le jeune Henri, protégé et surveillé, souffre de ne pas pouvoir être un enfant comme les autres.
1791 Voyage chez des parents aux Échelles (en Savoie près de Saint-Laurent-du-Pont). La rencontre avec la nature et une vie moins contraignante que dans sa famille le marquent profondément.
1793 Déjà acquis aux idées révolutionnaires, il se réjouit à la mort du roi Louis XVI. Dans sa famille, au contraire, la consternation règne.
1796 Stendhal a horreur de Grenoble et de son milieu familial. Il n’aspire qu’à les quitter et compte sur les mathématiques pour le faire. Dans cet esprit, il suit les cours de l’École Centrale de Grenoble. Il y reste de 1796 à 1799 (soit de 13 à 16 ans), obtenant quelques succès.
1799 Se rend à Paris pour passer le concours d’entrée à Polytechnique. Vu ses résultats comparés à ceux de ses camarades qui réussissent, il aurait certainement intégré. Mais il ne se présente pas au concours. Vit sous la protection de son cousin Daru, personnage important de l’administration napoléonienne.
1800 En mai, départ pour l’Italie dans le but de rejoindre l’armée. Il a été nommé sous-lieutenant de cavalerie grâce à la protection de Daru. Passe à Genève, ville natale de Jean-Jacques Rousseau qu’il admire beaucoup. Connaît dans cette région de Suisse et à cette occasion l’un des plus grands bonheurs de sa vie.
1802 Retour à Paris. En juillet, il démissionne de l’armée. Son cousin Daru n’apprécie pas du tout. Par la suite, la famille du jeune étourdi devra mettre tout en œuvre pour convaincre ce protecteur de lui redonner un poste dans l’armée.Pendant les années qui suivent, séjours à Paris, Grenoble, Claix (village près de Grenoble où son père a une propriété).
1805 Fait la cour à l’actrice Mélanie Guibert (Louason). Il se rend avec elle à Marseille où elle a obtenu un rôle. Sans doute sa première liaison suivie.1806 Se rend en Allemagne pour travailler dans les services de l’intendance des armées de Napoléon. Occupe un poste relativement important. Le séjour en Allemagne s’achève en
1808 Stendhal n’apprécie que modérément le pays, mais il lui doit peut-être son pseudonyme. Une ville d’Allemagne s’appelle, en effet, Stendal (sans h).
1810 Date importante pour sa carrière administrative. Il est nommé auditeur au Conseil d’État. Sa situation financière s’améliore nettement. Il s’installe et tourne même au fat.
1811 Voyage en Italie. Liaison avec Angela Pietragrua. Travaille à une Histoire de la peinture en Italie.
1812 Participe à la campagne de Russie y compris à la déroute. Échappe de peu à la mort et revient brisé.
1813 À l’armée durant la campagne d’Allemagne. Malade et peu satisfait de cette vie, il quitte son poste pour se rendre en Italie (Milan). Nouveau mécontentement de Daru suite à ce manque de ses obligations.
1814 Rédige des vies de musiciens (Mozart, Haydn). Comme pour une bonne partie de sa production de l’époque, il s’agit surtout de plagiats. Déplacements en Italie avec un intérêt marqué pour la peinture.
1815 La chute de Napoléon (1815) à Waterloo est aussi la sienne. Elle marque la fin de sa carrière administrative et le début des difficultés. Il lui faudra quémander, user de l’influence de ses amis pour obtenir une médiocre fonction.
1816-1817 Séjours en Italie, Angleterre, France (Paris et Grenoble). Publication de Rome, Naples et Florence en 1817.
1818 Rencontre avec Matilde Dembowski, née Viscontini. Violente passion qui reste sans retour. Il l’appelle Métilde pour la distinguer des autres Mathilde peut-être, mais aussi pour respecter la prononciation de l’endroit. Un personnage du Rouge et Le Noir lui doit son prénom (mais avec un h, Mathilde de La Mole).
1823 Peut-être pour se distraire de son échec avec Métilde, et aussi pour lui faire signe, il écrit De l’amour. Le manuscrit est égaré puis retrouvé. Publication en 1822. Aucun succès.
1825 Mort de Métilde. Stendhal restera fidèle à son souvenir.
1826 Séjour en Angleterre. Durant toutes ces années, il écrit, publie et republie, mais reste un plumitif besogneux.
1827 Publication de son premier roman : Armance. Cet ouvrage qui raconte les malheurs d’un babilan (impuissant par décret de la nature) n’a aucun succès.
1828 Situation matérielle toujours précaire. Cherche un emploi.
1829 Liaison avec Alberthe de Rubempré qui cesse au bout de six mois. Voyage dans le midi de la France. Commence un roman intitulé Julien, qui deviendra Le Rouge et le Noir.
1830 Fin de la rédaction et publication d’un roman qui va faire date dans l’histoire de la littérature française : Le Rouge et le Noir. Stendhal a quarante-sept ans.Rédaction et publication de nouvelles.Giulia Rinieri, jeune italienne, lui déclare son amour et devient sa maîtresse. Projet de mariage qui n’aboutit pas.Révolution politique qui amène au pouvoir Louis Philippe.Nommé consul à Trieste, mais l’administration autrichienne s’y oppose.   Nommé consul à Civitavecchia. Il conservera ce poste jusqu’à sa mort, faisant correctement son travail, tout en s’absentant souvent. Il lui arrive d’être distrait. Les Affaires étrangères s’émeuvent quand elles reçoivent un message chiffré accompagné du chiffre utilisé.
1832 Rédaction de Souvenirs d’égotisme.
1833 Découverte et achat de manuscrits italiens d’où il va tirer, grâce à un travail d’adaptation, une série de nouvelles (Chroniques italiennes). L’une de ces nouvelles, avec un changement d’époque, servira de point de départ à La Chartreuse de Parme.
1834 Lecture d’un manuscrit de Mme Jules Gaulthier (Le Lieutenant). Il en fait une vive et judicieuse critique dans une lettre à l’auteur mais le texte – non retrouvé – lui donne une impulsion pour la rédaction de Lucien Leuwen, (roman inachevé).
1836 Achève la rédaction de Vie d’Henry Brulard.
1838 Grand voyage à travers la France. Publication de Mémoires d’un touriste. Stendhal n’invente pas le mot touriste, mais il contribue à le mettre à la mode. De novembre à décembre, en un peu plus de cinquante jours, il écrit La Chartreuse de Parme.
1839 Publication de La Chartreuse de Parme. Parution de nouvelles dans les journaux.
1840 Travaille à Lamiel, roman sur une femme très autonome qui apparaît comme le pendant féminin de Julien Sorel. Le roman reste inachevé.
1841 Stendhal, toujours consul à Civitavecchia, est frappé d’une attaque d’apoplexie. Il perd une partie de ses moyens et comprend que la fin est proche.
1842 Revenu à Paris pour se soigner, il signe un contrat intéressant pour la publication de plusieurs récits.Frappé d’une attaque d’apoplexie en pleine rue (pas très loin de l’endroit où il a écrit La Chartreuse de Parme), il meurt quelques heures plus tard. Enterré au cimetière de Montmartre (près de la place de Clichy). Sa tombe est régulièrement fleurie.

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