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LES ESSAIS
MONTAIGNE
LIVRES I, II & III

LUS PAR MICHEL PICCOLI






Sous la direction de Claude Colombini
Flûte à bec : Denis Zaidman
Suivi Studio : Olivier Cohen
LUS PAR MICHEL PICCOLI

« Nous sommes chacun plus riche que nous ne pensons ; mais on nous dresse à l’emprunt
et à la quête ; on nous forme à nous servir plus de l’autrui que du nôtre. »
Montaigne
« Les femmes n’ont pas tort du tout
quand elles refusent les règles de vie
qui sont introduites au monde, d’autant que ce sont les hommes qui les ont faites sans elles. »
Montaigne

« C’est ici un livre de bonne foi, lecteur. Il t’avertit dès l’entrée que je ne me suis proposé aucune fin, que domestique et privée. Je n’y ai eu aucune considération de ton service ni de ma gloire. »
MONTAIGNE
Enregistrés en 2003, Les essais de Montaigne de la présente édition sonore sont une sélection d’écrits dont les thèmes trouvent écho aux questions contemporaines.
Texte fondateur de la pensée intellectuelle occidentale, ces essais ont fait l’objet d’un travail
de réécriture pour l’oralité par Olivier Cohen et devaient être interprétés par un grand comédien français. Michel Piccoli avait accepté le défi de cette performance sonore.
Claude COLOMBINI & Patrick FREMEAUX
« L’œuvre, depuis longtemps, fait partie de celles que l’on n’étudie guère dans nos lycées.
A peine la rencontre-t-on en classe de philosophie. On la lit peu ; l’écoutera-t-on plus ? L’éditeur, lui,
en fait le pari. Il est vrai qu’il s’est donné un bel atout en en confiant la lecture à Michel Piccoli : la voix de l’acteur insuffle à ces Essais une telle vitalité qu’ils s’en trouvent éclairés et – ce qui est souvent même chose – éclairants pour la vie de chacun. De quoi donner raison à Etiemble qui avait vu en cette œuvre un “contre-poison” aux venins de notre temps » Jérôme SERRI – LIRE
« […] Cette voix si moderne, étonnamment actuelle, chante la tolérance, crie la liberté, murmure
la fragilité de “l’humaine condition”. Musique d’une langue que le comédien Michel Piccoli
nous donne à entendre, prenant autant de plaisir à la mettre en bouche qu’on en éprouve à l’écouter. […] » S.V. – PHILOSOPHIE MAGAZINE


    CD1 - Livre 1
01  Introduction    Avis au lecteur    2’43
02  Chapitre 1    Par divers moyens on arrive à pareille fin    3’33
03  Chapitre 2    De la tristesse    4’54
04  Chapitre 3    Nos sentiments s’emportent au-delà de nous    4’10
05  Chapitre 8    De l’oisiveté    1’59
06  Chapitre 10    Du parler prompt ou tardif    4’10
07  Chapitre 14    Que le goût des biens et des maux    4’18
08  Chapitre 20    Que Philosopher, c’est apprendre à mourir    6’39
09  Chapitre 22    Le profit de l’un est dommage de l’autre    1’44
10  Chapitre 24    De la coutume, est de ne changer aisément une loi reçue    10’35
    
    CD2 - Livre 1
01  Chapitre 26    De l’institution des enfants    11’02
02  Chapitre 26    Je voudrais que le Paluël ou Pompée    10’32
03  Chapitre 26    Quel profit ne fera-t-il en ceste part là    6’59
04  Chapitre 26    A notre enfant, un cabinet, un jardin    7’50
05  Chapitre 28    De l’amitié    8’28
06  Chapitre 39    De la solitude    6’02
07  Chapitre 56    Des prières    8’57

    CD3 - LIVRE II
01  Chapitre 1     De l’inconstance de nos actions     5’38
02  Chapitre 5     De la conscience     3’31
03  Chapitre 6     De l’exercice     6’26
04  Chapitre 12     Apologie de Raimond Sebond     8’38
05  Chapitre 12     Combien diversement jugeons-nous les choses ?     12’27
06  Chapitre 17     De la présomption     10’22
07  Chapitre 17     Je n’ai eu besoin que de la suffisance de me contenter     11’13
08  Chapitre 17     C’est un outil de merveilleux service que la mémoire     12’28

    CD4 - LIVRES II & III
01  Chapitre 18     Du démentir     8’07
02  Chapitre 3     Livre III - De trois commerces     6’36
03  Chapitre 8     De l’art de conférer     6’38
04  Chapitre 9     De la vanité     6’19
05  Chapitre 9     Ceux qui m’entendant dire mon insuffisance     6’19
06  Chapitre 10     De ménager sa volonté     8’09
07  Chapitre 13     De l’expérience     6’12
08  Chapitre 13     Le peuple se trompe     6’43
09  Chapitre 13     Je ne touche pas ici et ne mêle point à cette marmaille     6’33
07  Chapitre 56    Des prières    8’57


LES ESSAIS MONTAIGNE


Né le 28 Février 1533 sur les terres périgourdines du château de Montaigne, Michel Eyquem est le premier fils d’Antoinette de Louppes - enfant de courtiers juifs - et du maire de Bordeaux Pierre Eyquem, lui-même descendant de riches négociants bordelais anoblis.

Convaincu par les récentes idées humanistes qu’il a découvert pendant les guerres d’Italie, Pierre Eyquem décide d’appliquer à son fils une pédagogie originale : jusqu’à ses 3 ans, il pousse son fils à partager la condition d’un bûcheron afin de le préserver des préjugés de caste. Puis il engage comme précepteur un médecin allemand ne parlant pas le français, en lui enjoignant de ne parler au petit Michel qu’en Latin. Jusqu’à l’âge de 6 ans, celui-ci n’utilisera donc que cette langue et en pratiquera quotidiennement tous les aspects. «  sans art, sans livre, sans grammaire ou précepte, sans fouet et sans larmes, j’avais appris du latin tout aussi pur que mon maître le savait.  »
Mais plus encore, Pierre de Montaigne veut privilégier une éducation dans un climat de compréhension et de bienveillante liberté… une pédagogie nouvelle qui récuse comme celle de Rabelais les idées de la scolastique, plus sensible aux mots qu’aux objets eux-mêmes, plus attentive aux diverses formes de syllogismes ou de rhétorique qu’aux principes de réflexion et de maturation psychologique. Comme l’auteur de Gargantua, le père de Michel préfèrera une « tête bien faite » à une « tête bien pleine ».
L’éducation suivie par le jeune Montaigne, malgré son caractère parfois quelque peu spartiate, n’omet jamais le principe de plaisir ou de jeu pédagogique.
La liberté rencontrée dans ses premières années, le rendra d’ailleurs peu sensible aux diverses formes d’autorité qu’il rencontrera plus tard, notamment à son entrée en 1540 au collège de Guyenne à Bordeaux. Le jeune Michel vécut de manière relativement difficile ces quelques années de discipline sévère, où l’on préfère l’apprentissage par coeur et la profession de foi. Il se raconte alors lent et mou sur les bancs de classe mais vif mais enjoué dès qu’il peut se consacrer à l’étude des poètes classiques : « l’Enéide » de Virgile, « les Métamorphoses » d’Ovide ou les comédies de Plaute. Cette période amplifiera bien involontairement son amour des lettres et permettra à sa curiosité de s’exprimer dans la lecture des récits de voyage, genre assez récent. Il consacrera d’ailleurs un magnifique chapitre des essais (le trente et unième du premier livre) à la critique des préjugés et de l’ethnocentrisme.

Michel de Montaigne poursuit ensuite des études de philosophie puis de droit plus pour satisfaire son père ou - comme il l’avoue - par paresse que par véritable désir. Il embrasse la carrière de magistrat et devient en 1554 conseiller à la cour des aides de Toulouse, puis en 1557 conseiller au parlement de Bordeaux. Ces professions ne le satisfont pourtant pas et il monte à plusieurs reprises à Paris pour élargir ses relations, mais il échoue à trouver une véritable situation mondaine et n’insiste pas, ce qu’il nomme « son indolence naturelle » reprenant le dessus. Heureusement, durant cette période, il rencontre Etienne de la Boétie dont il avait pu apprécier le « Contr’un » ou « Discours sur la servitude volontaire » et qui deviendra son ami, son « autre moi-même » exerçant une influence essentielle sur sa vie et son oeuvre. Il échangera pendant quelques années un commerce constant avec cet « autre partie de lui », découvrant les bienfaits d’un riche dialogue entre pensées frères.

Très douloureusement affecté par la disparition de la Boétie, succombant à la peste en 1563, il décide l’écriture des « Essais », initialement destinés à devenir le « tombeau » de son ami, à encadrer de méditations la publication des poésies françaises et latines du disparu. Ce qu’il accomplira en plusieurs années, revenant sans arrêt sur son ouvrage. Il épouse alors, en 1565, Françoise de la Chassagne, de 11 ans plus jeune que lui, avec qui il a six filles dont une seule survit. En 1568, la mort de son père le force à accepter un surcroît d’obligations qu’il avoue ne pas goûter. Il doit s’occuper du domaine familial et commence à décider de s’éloigner totalement de la vie publique : « L’an du Christ 1571, à l’âge de 38 ans, la veille des calendes de Mars, anniversaire de sa naissance, Michel de Montaigne, dégoûté depuis longtemps de l’esclavage de la cour et des charges publiques, vint se reposer sur le sein des doctes vierges, dans le calme et la sécurité : il y franchira les jours qui lui restent à vivre. Espérant que le destin lui permettra d’activer la construction de cette habitation, douces retraites paternelles, il l’a consacrée à sa liberté, à sa tranquillité et à ses loisirs. »

L’un de ses premiers soins est de faire aménager dans une tour de son château une bibliothèque dans laquelle il installe ses livres et ceux que la Boétie lui a légués. En 1571, ainsi qu’il le grave solennellement sur le plafond de cette « librairie » : « lassé depuis longtemps déjà de l’esclavage du Parlement et des charges publiques », il revend sa charge de conseiller et se retire sur ses terres pour se consacrer à la réflexion et à l’étude des textes anciens, notamment ceux de Sénèque et de Plutarque.

L’allègement de ses responsabilités et une solitude relative placent heureusement Montaigne dans une situation qu’il apprécie par dessus tout : face à lui-même et à ses chers livres, avec lesquels il confronte ses propres pensées. Son jugement s’affine, ses dialogues avec les maîtres anciens prennent de l’ampleur. Peu à peu, Montaigne développe des réponses suscitées par ses lectures ; les notes s’accumulent. Ce qui au départ pouvait apparaître comme un simple vagabondage de la pensée, une occupation indispensable mais dilettante devient peu à peu un véritable projet. Les notes s’organisent et un projet prend forme : se peindre soi-même sans fard et sans ostentation, et grâce à cela devenir un miroir aux autres hommes pour qu’ils se perçoivent tels qu’ils sont. « Les Essais » prennent définitivement forme, louvoyant, sinueux, suivant les milles mouvements d’une pensée qui s’interroge et se construit en toute simplicité. Ils mettront 10 ans à se parfaire et se construire et seront publiés en 1580 à compte d’auteur, continuellement tournés vers l’introspection, la méditation et l’étude, refusant dogmatisme, système ou prêche, répondant à un seul principe : « je suis moi-même la matière de mon livre. »

Les années suivantes se passeront en grande partie en voyages : nommé gentilhomme de la chambre du roi en 1571, il est chargé de quelques missions, d’abord auprès du parlement de Bordeaux puis auprès du protestant Henri de Navarre, avec qui il se lie. Il poursuit son périple jusqu’à l’Allemagne du Sud, le Tyrol, l’Italie et Rome où il est reçu par le pape. Atteint de la « maladie de la pierre » - la gravelle- il multiplie les séjours dans des villes d’eaux, tels que Plombières ou Baden. Il tire de ces expériences un journal de voyage et de nombreuses réflexions qui nourriront à leur tour les « Essais ». Consacrées en grande partie à la douleur et aux rapports qu’elle entretient avec le jugement, celles-ci proposent une analyse des moeurs et coutumes des différents peuples d’Europe, Montaigne s’intéressant beaucoup plus aux petits détails de la vie quotidienne des personnes rencontrées plutôt qu’aux richesses des civilisations ou qu’aux splendeurs de l’architecture.

En 1581 pourtant, une lettre vient tirer Montaigne de ses voyages et de ses cures : les notables bordelais l’ont élu maire de la ville. Cet honneur en partie du au succès des Essais contrebalance à peine sa répugnance à de telles obligations. Il s’acquitte pourtant de cette tâche avec la plus grande conscience. A tel point qu’il se trouve réélu en 1583. Son second mandat lui paraît pourtant beaucoup plus difficile : Montaigne doit en effet veiller à la paix d’une région, foyer d’agitations permanentes de la ligue et objet de convoitise du protestant, le roi de Navarre, malgré tout son ami. Puis il voit sa ville aux prises avec une gigantesque épidémie de peste. Il fuit alors son château et « s’abstient » même de suivre l’élection de son successeur.

De retour sur ses terres en 1585, Montaigne prépare la troisième partie des « Essais », inspirée de ses voyages, de ses expériences politiques et du souvenir de la guerre. Rares sont les dernières activités qui le détournent de l’écriture : une seule mission de médiateur d’Henri de Navarre auprès d’Henri II… ni les demandes de son ami de Navarre, devenu Henri IV, ni les pressions exercées pour le faire venir à la cour ne le détourneront de sa tâche. Il corrige, rectifie, multiplie ses commentaires, publiant une nouvelle édition en 1588 chez Abel L’Angelier à Paris. Lors de son séjour, il est emprisonné à la Bastille par la ligue mais n’y reste que quelques heures. Il fait alors connaissance de la jeune Marie Le Jars de Gournay, qui deviendra sa fille adoptive.
Montaigne passera les années suivantes à remanier et enrichir les Essais. Il s’éteint d’un ulcère de la gorge le 13 Septembre 1592, laissant à sa filleule un exemplaire couvert d’additions, plus connu sous le nom « d’exemplaire de Bordeaux » qu’elle publiera 3 ans après sa mort.

En instaurant un rapport nouveau à l’homme et au savoir, Montaigne a marqué l’histoire de la pensée. Refusant à la suite des humanistes de la Renaissance les présupposés médiévaux, il redécouvre les sages de l’antiquité, tels que les grands sceptiques Sextus Empiricus ou Pyrrhon ou les stoïciens Zénon, Sénèque, Epictète ou Marc-Aurèle. Il trouve dans le commerce avec leurs pensées les moyens de libérer la raison des présupposés du savoir et d’élaborer une discipline apte à purger l’âme du dogmatisme et du fanatisme qu’il engendre. La réflexion ne doit pas rendre plus savant mais plus solide devant les épreuves et la perspective de la mort.

La Boétie avait révélé à Montaigne le stoïcisme dont il se fera une règle de vie qui l’aidera à supporter la perte de son ami et l’idée de son propre décès. Les stoïciens veulent considérer que le passé et le futur n’existent pas et que seul le présent peut être perçu, qui dans l’instant ne peut être différent de ce qu’il est. L’homme se doit de s’endurcir contre la douleur et l’épreuve. Le bonheur lui peut être atteint par la vertu, et l’homme peut par un exercice constant se rendre supérieur aux maux de la condition humaine.
Cependant, Montaigne ne peut totalement se satisfaire du stoïcisme qui lui paraît trop éloigné de la nature. D’abord, s’il considère la douleur, il s’agit surtout de son idée et pas de sa réalité concrète. Ensuite, parce qu’il ne place aucune hiérarchie entre les différents vices, s’opposant à tout bon sens et à toute justice. Enfin, Montaigne préfère à l’idée de vertu, sorte de refus de certaines inclinations, celles d’une bonté naturelle.
Par ailleurs si la fuite du temps renvoie nécessairement à notre finitude, la brièveté de la vie justifie l’hédonisme. L’auteur des essais s’interroge plutôt sur la manière d’assumer son destin. Son choix est donc de préserver « la santé de son âme » en tentant de concilier sa conscience, son choix de vie et sa soumission aux lois de la nature : il s’agit en quelque sorte de relever le défi de l’humaine condition. Puisque l’on sait qu’il faut agir malgré la mort, affronter lucidement son destin, ses tragiques limites ici bas, il faut laisser se déployer tout son audace intellectuelle, profiter des plaisirs de tous les instants, les retenir avec volonté pour en jouir au double des autres.

La conscience de la brièveté de l’existence et des limites de nos espérances, pousse Montaigne à profiter au maximum de ce qu’il possède, sa pensée et sa vie. En écrivant de manière quasi exhaustive ses pensées, il tente de suivre le  commandement d’Apollon à Socrate : « Connais-toi, toi même. » et d’appréhender ainsi la seule chose qui puisse lui procurer plaisir et contentement : « arriver à soi ». Par cette introspection incessante, ce désir de se comprendre et par là comprendre les autres - et la vie - Montaigne va tenter d’atteindre une réelle « éjouissance », qu’on découvre d’ailleurs dans les dernières pages des essais. De cette manière, il fait entrer l’individualisme dans l’écriture… ce dont il montre d’ailleurs la conscience dans son livre troisième : « Les auteurs parlent au peuple par quelque marque particulière et étrangère ; moi le premier, par mon être universel, comme Michel de Montaigne, non comme grammairien ou poète ou homme de loi. »

Le titre même de son ouvrage nous permet de comprendre les conditions dans lesquels il a commencé à écrire : fortement touché par la mort de son ami La Boétie puis de son père, fatigué de la magistrature, Montaigne se replie dans son manoir. Son esprit y faisant « le cheval échappé », souffrant du mal à l’âme, il tente de mettre ses pensées en rôle et exerce son jugement sur tous les objets qui se présentent à sa réflexion. « Je peins principalement mes cogitations, sujet sans forme, qui ne peut tomber en production ouvragée. »
Puisqu’il se sent mal armé dans le monde et dans son temps, il suit les préceptes des grands maîtres de l’antiquité et se « cache du monde » comme le conseillait Epicure. Dans la solitude de sa tour, il connaît la « splendeur de la liberté » et mène avec les grands esprits du passé le dialogue continuel qui nourrit les « Essais »  et leur donne leur organisation. Chaque citation permet de relancer ses pensées, de les enrichir, de les nourrir dans un continuel débat, surprenant le lecteur par sa vie, sa dynamique et sa simplicité. Montaigne n’est d’ailleurs le disciple d’aucun des penseurs que l’on découvre à l’antiquité - Aristote, Platon, Pythagore, Démocrite, Plotin, Porphyre, Sénèque, Cicéron, Ptolémée. Ces auteurs lui permettent surtout de trouver et de traiter de multiples questions ; son but n’est jamais d’imiter les anciens mais de s’ouvrir, d’enrichir sa pensée. Il indique d’ailleurs ne jamais pouvoir lire plus d’une heure d’affilée, sauf Tacite et ne pas toujours comprendre ce qu’il lit. Son projet commence alors par des notes qui deviennent des « essais ». Le débat méthodique, la pensée en marche se construit pas à pas et s’offre à la lecture. On peut évidemment voir là une des principales richesses de l’oeuvre de Montaigne ; celle de la sincérité et de l’honnêteté. Comme il l’explique dans sa préface, l’auteur des « Essais » a choisi de se montrer exactement tel qu’il est : « c’est ici un livre de bonne foi, lecteur. Il t’avertit dès l’entrée que je ne m’y suis proposé aucune fin que domestique et privée. Je n’y ai eu nulle considération de ton service, ou de ma gloire.(…) Je veux qu’on m’y voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans effort et artifice : car c’est moi que je peins. Mes défauts s’y liront au vif et ma forme naïve autant que la révérence publique me l’a permis. Que si j’eusse été entre ces nations qu’on dit encore vivre encore sous la douce liberté des premières lois de la nature, je t’assure que je m’y fusse très volontiers peint tout entier, et tout nu. Ainsi, lecteur, je suis moi-même la matière de mon livre : ce n’est pas raisonnable que tu emploies ton loisir en un sujet si frivole et si vain. »
Il cherchera avant tout la fidélité à sa pensée, refusant tout effet de rhétorique et privilégiant un parler simple et direct : « le parler que j’aime, c’est un parler simple et naïf, tel en le papier qu’en la bouche. » Ce qui compte pour lui, c’est de rapporter la pensée et de la serrer au plus juste ; il utilisera donc des images simples, aptes à toucher chacun et parfois à amuser malgré la gravité du propos : « c’est le déjeuner d’un petit ver que le coeur et la vie d’un grand et triomphant empereur ». Montaigne apprécie d’ailleurs les qualités de l’ironie meilleur moyen de toucher, comme dans la célèbre fin du chapitre consacré aux « Cannibales » où il fait dire à l’un de ses contemporains à l’esprit étroit : « Eh quoi, ils ne portent point de hauts de chausse ».
Alors que dans le même temps, les peintres inventaient la perspective pour enrichir la représentation de la réalité, Montaigne introduit l’introspection, l’analyse psychologique et la subjectivité dans la littérature. Il tente de le faire de la manière la plus franche possible : « j’ajoute mais ne corrige pas ». Même s’il sait déjà qu’il n’arrivera pas à se connaître, puisque tout en ce monde change à tout instant, « certes, c’est un sujet merveilleusement vain, divers, et ondoyant que l’homme », il relève le défi d’une recherche permanente de lui-même.
Si Montaigne ne sépare pas réellement le corps de l’âme - ce qu’il explique longuement dans toutes ses réflexions sur la pédagogie, il ne donne que de rares indications sur lui même d’un point de vue physique. On sait seulement qu’il possède une taille « un peu au dessous de la normale », qu’il aime la bonne chère, le voyage et le repos, que son tempérament peut se révéler parfois des plus doux, parfois des plus mélancoliques. Peu d’indications en réalité sinon pour en arriver rapidement à celles qui peuvent intéresser le lecteur et ouvrir des perspectives de réflexion, comme par exemple, celle de son évanouissement lors d’un voyage à cheval ou celles concernant son commerce avec ses amis ou avec son précepteur. S’il parle de manière précise de certaines de ses mésaventures physiques, telles que sa maladie, ou son impuissance, il ne le fait que pour montrer combien sa pensée dépend de la douleur ou des plaisirs qu’il ressent.

Montaigne n’hésite pas à relater quelques expériences choisies puisqu’elles lui permettent d’aborder de nombreuses questions comme la foi, la constance, l’amitié, la cruauté, la chasse. Il relate ses voyages, ses occupations, ses lectures, les évènements majeurs de sa vie pour en tirer sujet de telle ou telle partie de son livre. Ce qui d’ailleurs amena Pascal à condamner une entreprise qu’il considérait comme narcissique : « le sot projet qu’il a eu de se peindre. » Mais Montaigne ne porte jamais sur lui-même un regard complaisant, allant jusqu’à dénigrer ses qualités intellectuelles ou physiques, ses aptitudes physiques, sa constance, sa fermeté.
Il oublie même de signaler l’ensemble des distinctions qu’il a pu obtenir, les missions qu’il a pu remplir auprès des rois Henri III ou Henri IV, devenu son ami.
La passion d’entomologiste qui l’anime l’amène bien plutôt à interroger de manière critique et sans illusion chaque dimension de son âme : « c’est une épineuse entreprise… de suivre une allure si vagabonde que celle de notre esprit ; de pénétrer les profondeurs opaques des replis de notre esprit. » S’il s’est choisi, c’est que « chaque homme porte en soi la forme de l’humaine condition » et qu’ainsi l’objet de ses observations ne peut lui échapper.

Cet exercice ne serait d’ailleurs pas possible sans une extrême exigence. Montaigne ne considère rien comme certain, rien comme acquis et certes pas l’image que l’on peut avoir de soi-même. Homme du 16ème siècle, ayant vécu les importantes réformes religieuses et les guerres qui les accompagnent, ayant connu les bouleversements dus aux grandes découvertes et enfant de la Renaissance, il a pu tout problématiser et voir que « ce n’est pas le doute qui rend fou mais la certitude ». Ainsi dans tous les Essais, il refuse de construire un système de pensée figé, et ne cesse d’interroger sa propre nature. Il avoue fréquemment son ignorance, la mettant même en avant. De la période stoïcienne, durant laquelle La Boétie a été son guide, lui permettant de comprendre que « le goût des biens et des maux dépend en grande partie de l’opinion que nous en avons. », il est tenté par le scepticisme. Le concept vient du grec « skeptikos », qui observe, sans se prononcer. Le sceptique ne pense jamais qu’une chose « est » ou « n’est pas », il parle de la manière dont elle lui apparaît. Il exprime d’abord son état mental. L’homme ne peut jamais atteindre la vérité ; les sens font illusion et les impressions sur un même objet se contredisent. Montaigne fait d’ailleurs graver sur les poutres de sa bibliothèque : « je ne décide rien… sans pencher d’aucun côté. » ou « nul homme n’a su ou ne saura rien de certain ». Assimilant stoïcisme, épicurisme, scepticisme et expérience personnelle, l’auteur des « Essais » interroge chaque donnée de sa vie, ne considérant jamais rien de certain, cherchant toujours la meilleure manière de penser ou de vivre. Il veut ainsi refuser tout préjugé, se rapprocher d’un ordre naturel plus sûr pour approcher « (l’)absolue perfection et comme divine de savoir jouir loyalement de son être. »
Dans « l’apologie de Raymond Sebond », Montaigne passe ainsi en revue les différentes doctrines philosophiques et considèrent qu’elles sont incapables d’approcher la vérité. Elles se contredisent sans se compléter et leur diversité montre surtout le manque d’aptitude de l’homme à bien juger. Il préfère donc douter de tout et interroger plutôt que montrer la moindre certitude. Comme il l’explique à plusieurs reprises : nos sens ne cessent de nous tromper. Un bâton apparaît d’abord droit puis courbe dès qu’on le place dans l’eau.

Chaque chapitre des « Essais » peut donc aborder les sujets qu’il désire de manière ouverte, permettant à Montaigne de tout mettre en oeuvre pour mieux conduire sa vie : « j’ai mis tous mes efforts à former ma vie, voila mon métier et mon ouvrage ». Rien ne lui apparaissant acquis, il interroge systématiquement jusqu’aux questions les plus graves, celles du pouvoir par exemple… il a d’ailleurs été influencé par son ami La Boétie, très engagé, comme dans son « Discours sur la servitude volontaire » : « les tyrans faisaient largesse d’un quart de blé, d’un setier de vin et d’un sesterce ; et lors c’était pitié d’ouïr crier : « vive le roi ». Les lourdauds ne s’avisaient pas qu’ils ne faisaient que recouvrer une partie du leur, et que cela même qu’ils recouvraient, le tyran ne leur eût pu donner, si devant, il ne l’avait ôté à eux-mêmes ».
On connaît bien sûr, la célèbre phrase « si haut qu’on soit placé, on n’est jamais assis que sur son cul. ». Le doute pousse Montaigne à s’interroger sur les dangers de se soumettre trop aveuglément au pouvoir : « considérant l’importance des actions d’un prince et leur poids, nous nous persuadons qu’elles soient produites par quelques causes aussi pesantes et importantes. Nous nous trompons ; ils sont menés et ramenés en leurs mouvements par les mêmes ressorts que nous sommes aux nôtres. ». Il n’hésite même pas à remarquer que très souvent les princes sont parfois d’une médiocrité très peu compatible avec leur tâche. Il leur faut donc s’imposer par la crainte ou par le luxe de dépenses indues, alors qu’ils devraient là-dessus se conformer à la volonté du peuple. Pour Montaigne, le tyran tient son autorité de la volonté du peuple et il devrait essentiellement tenter de s’en faire aimer. Il condamne tout pouvoir établi sur la terreur et considère que c’est la peur et la lâcheté qui amènent les rois à la cruauté. S’ils doivent exterminer tous ceux qui pourraient leur nuire, c’est qu’ils ne peuvent les convaincre ou se les rallier !

De la même manière, Montaigne n’hésite pas à mettre en question la justice même de son pays. Il aura d’ailleurs osé s’adresser au roi lors de sa visite au parlement de Bordeaux pour lui en reprocher les désordres et pour contester la vénalité des offices. Mais plus encore que les importants dysfonctionnements de la justice, il condamne les bases mêmes de certaines lois : celles-ci dépendent du bon vouloir d’un tyran ou d’un peuple, et par là de leur faiblesses et de leurs vanités : « quelle vérité que ces montagnes bornent, qui est mensonge au monde qui se tient au delà. »
Partisan de la simplicité et de la clarté, Montaigne désire que la justice - et bientôt « la chicane » utilise un langage plus accessible au non-initiés… prêtant d’ailleurs à confusion et à de multiples interprétations.

Il condamne violemment l’utilisation de la torture, pour de multiples raisons d’ailleurs. La première bien sûr tient du constat logique qu’on ne peut apporter foi à des aveux obtenus par la souffrance, la seconde du crime que commettent des juges qui font « pis que de tuer » en utilisant des armes aussi cruelles, la troisième vient du fait que même coupable, l’inculpé ne peut que se sentir révolté par la douleur subie… aucun repentir ne lui semblant alors possible. Il prend également clairement parti contre la persécution des sorcières : « A tuer les gens, il faut une clarté lumineuse et claire. »

Dans ses réflexions, Montaigne arrive alors à quelques considérations pleines de bon sens pour nous mais qui s’avèrent alors assez novatrices : il propose ainsi que la France uniformise son droit entre le Sud et le Nord, opposés entre droit romain et coutumier, ou que les charges juridiques soient confiés à des gens plus capables d’exercer un poste que de l’acheter, ou qu’enfin et surtout, il ne soit pas nécessaire de payer la justice : « qu’est-il plus farouche que de voir une nation où par légitime coutume, la charge de juger se vende, et les jugements soient payés à purs deniers comptants, et où légitimement, la justice soit refusée à qui n’a de quoi la payer ? »

Pourtant Montaigne n’a rien d’un révolutionnaire, d’abord parce qu’il préfère éviter tout engagement dans le monde, mais aussi parce qu’il redoute les effets impliqués par toute réforme ou toute révolution. Comme il l’explique simplement, il s’agit parfois de « guérir la maladie par la mort. » La plupart du temps, chaque changement se produit dans la violence et détruit parfois de fragiles équilibres construits par l’usage : « les lois grossissent et s’ennoblissent en roulant » en d’autres termes, elles s’adaptent progressivement aux peuples et à leurs usages. Montaigne ne refuse pas les changements mais il a peur que le remède n’apporte rien au mal.

Son point de vue religieux se trouve assez comparable ; on comprend dans son « Apologie de Raymond Sebond », pièce centrale des « Essais » qu’il n’a pas beaucoup de sympathie pour l’ensemble des religions. Il semble pour la liberté de conscience et se méfie de fois qui s’imposent par le bûcher ou par la force, comme lors des guerres de religion. Il n’hésite même pas à approuver le suicide et donne en exemple les indiens du Brésil qui doivent leur longévité à leur vie « sans lettres, sans lois, sans religion quelconque. »
Dans un magnifique chapitre, il déplore le nombre de destructions d’oeuvres soit disant païennes engendrées par le fanatisme du premier catholicisme. Il ne comprend pas que la foi ne puisse rapprocher protestants et catholiques et se méfie de tout excès dans les certitudes et les passions. Comme il le note, il possède la religion du pays où Dieu l’a placé, et il se trouve catholique comme il est enfant du Périgord. Il observe donc la religion avec scepticisme, considérant qu’elle s’impose naïvement par la peur des châtiments et l’espoir des récompenses… il prend ses distances avec la foi telle qu’elle est pratiquée, s’amusant de la puérilité de certaines visions, telles que celle du paradis, et ne croit pas qu’on puisse se repentir de ses pêchés ou mériter une récompense après une si courte vie.
En fait, sa foi semble plus naturelle, ne donnant pas à l’homme une place très différente de celle des animaux et il préfère se donner comme juge sa seule conscience. Comme l’écrit Etiemble, Montaigne « ne dogmatise sur rien » ce qui fait qu’il « a réponse à tout ».

Le doute de Montaigne s’exerce également sur deux domaines particulièrement sensibles à la fin du seizième siècle : celui de la guerre et celui de la colonisation. De nombreux contemporains ont relevé l’importance des discours militaires, notamment dans le premier livre. Mais si l’auteur des « Essais » analyse le comportement de grands généraux comme Alexandre ou César ou des questions stratégiques comme celles du siège armé, du pardon, des ambassades, il ne s’intéresse jamais à proprement parler aux conflits qui déchirent son temps. Ce silence tient avant tout à sa position d’humaniste ; il préfère prendre distance avec une guerre qui lui apparaît comme une « maladie humaine » et comme un « témoignage de notre imbécillité et imperfection ». Si les conflits de l’antiquité pouvaient révéler vaillance et héroïsme, les guerres du seizième siècle finissant s’accompagnent essentiellement d’une horrible cruauté et s’expliquent par une vénalité des plus mesquines.

Les guerres de religion lui semblent plus absurdes encore ; si « les autres agissent au dehors, celle-ci encore contre soi se ronge et se défait pas son propre venin ». Elles justifient de manière inique leur violence et leur férocité en se servant du nom de Dieu.

De la même manière, Montaigne ne peut accepter l’imposture des massacres perpétrés contre les indiens dont il admire tant la civilisation. De nombreuses justifications politiques, religieuses sont avancées, pour finalement disparaître derrière des motivations des plus simples : « tant de villes, tant de nations exterminés, tant de millions de peuples passés au fil de l’épée, et la plus riche et plus belle partie du monde bouleversée pour la négociation des perles et du poivre. »
Un continent est dévasté. Les témoignages se multiplient ; Las Casas décrit en 1540 des massacres commis au Nicaragua entre 1523 et 1533 : 500 000 personnes transformées en esclaves et exilées hors de leur province, pour 4 à 5000 survivants en 1540. Dans la région du Yatacan, au Mexique, les Mayas sont anéantis par les hommes de l’inquisition conduits par le prêtre Diego de Landa, arrivé en 1549. Le but annoncé est d’évangéliser les « sauvages », mais pour cela, ils sont pendus par les pieds, fouettés, aspergés de poix bouillante.
Montaigne déplore cette cruauté et lui oppose la manière dont les empereurs grecs et romains savaient assimiler la culture des peuples qu’ils s’unissaient. Il dénonce la manière dont certains colons contestent le statut d’hommes aux indiens qu’ils rencontrent et usent de la plus grande intolérance et barbarie comme dans le chapitre « les coches » où il s’indigne du traitement réservé à l’empereur du Pérou, Atahualpa, étranglé en 1533 à l’aide d’un garrot… Les colons, il le sait pour l’avoir lu dans certains témoignages - « l’histoire nouvelle du nouveau monde » de Benzoni ou « l’histoire générale des Indes » de Lopez de Gamara - incarnent avidité, corruption et brutalité. Pour Montaigne, ils pervertissent et détruisent sans jamais vraiment améliorer les pays envahis.
De manière très claire, il condamne ces abus et invite son lecteur à accepter et comprendre les différences : « chacun appelle barbare ce qui n’est pas de son usage ». Il s’enthousiasme devant la beauté des civilisations et devant ce bon sauvage dont les qualités ont causé la perte : « Mais quant à la dévotion, observance des lois, libéralité, loyauté, franchise, il nous a bien servi de n’en avoir pas autant qu’eux ; ils se sont perdus pas cet avantage ».

Ces quelques point de vue contredisent l’idée souvent répandue d’un Montaigne, conservateur. Il nous apparaît même comme le premier champion de la tolérance, donnant tort aux deux camps s’affrontant lors des guerres religieuses, signant le premier pamphlet anti-colonialiste. Il met également en avant de nouveaux principes pédagogiques, refuse une culture livresque pour préférer l’expérience. Plutôt que le par coeur, il conseillait l’observation ou le voyage comme instrument de connaissance du monde et des hommes, espérant l’instauration d’un dialogue durant lequel le professeur « écoute son disciple à son tour ». Montaigne réprouve là aussi toute violence, il lui faut la création d’un climat de liberté où l’on apprend « par une volonté non forcée » ; « il y a je ne sais quoi de servile en la rigueur et en la contrainte, et tiens que ce qui ne peut se faire par la raison et par prudence et adresse, ne se fait jamais par la force. » On mesure le profit que l’élève a tiré de son étude non par le témoignage de sa mémoire mais par sa vie.
Si Montaigne, à l’exemple de Socrate qui a choisi la ciguë plutôt que la désobéissance désire respecter le monde tel qu’il est et les traditions qui le construisent, c’est qu’il craint, on l’a dit, les bouleversements violents, comparables à ceux qui déchirent son pays… Même si ces traditions l’amènent à un certain manque de tolérance, comme envers les femmes qu’il juge incapables de pensées élevées ou généreuses, lascives ou peu habiles à élever leurs enfants. Préjugés communs à son temps ne l’ont d’ailleurs pas empêchés de rencontrer Marie Le Jars de Gournay, poète et féministe qui va accompagner ses derniers moments et publier une nouvelle version des « Essais » après sa mort. Il est vrai que ne refusant jamais de se contredire, il écrit également : » je dis que les mâles et les femelles sont jetés au même moule. Sauf l’éducation et l’usage, la différence n’est pas grande. »

Montaigne nous invite en fait à exercer sans cesse notre jugement mais à garder la mesure. Le sage se doit de rester maître de lui, « sobrement sage ». L’excès même dans la vertu ou l’étude sont blâmables : la tempérance lui apparaît comme « l’assaisonnement de la volupté » Son objectif sera de savoir jouir de sa condition et de s’en contenter : « ni la douleur ne lui est toujours à fuir, ni la volupté toujours à suivre. »
L’auteur des « Essais » ne choisit pourtant pas un repli sur soi, un désintérêt pour le monde, mais au contraire une ouverture mesurée sur l’autre, le voyage, la curiosité. Il inaugure un homme moderne, champion de la tolérance, qui ne fonde sa force ni sur ses exploits militaires, son héroïsme ou son sectarisme, mais sa sage humanité, sa fragilité revendiquée. Montaigne préfigure le resserrement de l’écriture et de la pensée sur elle-même ; comprenant qu’il ne peut saisir l’univers singulièrement élargi depuis la fin du moyen âge, l’homme choisit la modération et le relatif. Il passe de l’ère des héros et des Dieux à celle de l’introspection, de la confiance en l’humanité.

Michel Eyquem de Montaigne est l’auteur d’une oeuvre unique et inépuisable : il inaugure un genre nouveau, l’essai, exercice raisonné du jugement sur tous les sujets qu’il se propose d’étudier. Son succès jamais démenti - « Les Essais », livre de l’île déserte, figure sur d’innombrables tables de chevet - tiennent bien sûr à l’infinité humanité de leur auteur mais surtout à l’impression d’échanger avec un ami idéal et d’apprendre peu à peu à le connaître pour se connaître soi-même.
© FRÉMEAUX & ASSOCIÉS / GROUPE FRÉMEAUX COLOMBINI S.A. 2003.    Olivier Cohen



PRESENTATION INTEGRALE DES CHAPITRES
DU LIVRE I, II et III



LIVRE I

Avis au lecteur :
Montaigne annonce vouloir se peindre sans ostentation et sans fard.
Ses Essais permettront à ses proches de mieux le connaître.

Chapitre 1 : Par divers moyens on arrive à pareille fin.
Ce chapitre questionne la manière de toucher ceux qu’on a offensés. Parfois, il faut leur inspirer de la crainte, parfois de la pitié ; les hommes se révélant le plus souvent imprévisibles.

Chapitre 2 : De la tristesse.
La tristesse, comme toute émotion intense, bouleverse l’homme et l’empêche d’user de son jugement. Montaigne s’interroge sur la trompeuse fascination qu’on éprouve pour elle.

Chapitre 3 : Nos sentiments s’emportent au-delà de nous.
L’humain a toujours tendance à se projeter hors de lui, la peur, l’espoir ou l’envie l’y poussant. Montaigne conseille de suivre le précepte de Socrate : « connais-toi toi même, dans le présent. »

Chapitre 4 : Comment l’âme décharge ses passions sur des objets faux, quand les vrais lui défaillent.
L’émotion cherche toujours un moyen de s’exprimer même lorsqu’elle ne peut le faire de manière immédiate et sur l’objet même qui l’a causée.

Chapitre 5 : Si le chef d’une place assiégée doit sortir pour parlementer.
Une véritable victoire implique un combat courageux et honnête. Montaigne se demande si le gouverneur d’une ville encerclée ou menacée par les ruses de l’ennemi doit choisir de négocier. Il énumère les raisons de se défier ou de faire confiance, préférant quant à lui la confiance.

Chapitre 6 : L’heure des parlements dangereux.
A la suite du chapitre précédent, Montaigne continue à se demander s’il faut prêter foi aux promesses de l’ennemi. On tue parfois celui qui s’avance pour se rendre. L’auteur des Essais indique à nouveau son désire de rester toujours rester loyal.
Chapitre 7 : Que l’intention juge nos actions.
L’homme ne peut toujours rester maître de ses actes. Il faut donc le juger sur ses intentions et non sur les actes malheureux dus le plus souvent aux circonstances.
Chapitre 8 : De l’oisiveté.
Pour éviter de s’égarer, l’esprit doit se concentrer sur un sujet. Sans l’écriture, Montaigne verrait ses pensées vagabonder.

Chapitre 9 : Des menteurs.
Mentir exige de la mémoire: il faut se souvenir de ses fables, ce dont Montaigne n’est pas capable. Le manque de mémoire le conduit également à pardonner les offenses qu’il oublie rapidement.

Chapitre 10 : Du parler prompt ou tardif.
Si les avocats savent parler de manière improvisée, d’autres orateurs, tels que les prêcheurs ont besoin de préparation. Montaigne considère malgré tout que la spontanéité peut avoir des vertus.

Chapitre 11 : Des pronostications.
A nouveau, Montaigne s’interroge sur le besoin des hommes à connaître le futur, surtout à travers d’obscures prophéties. Ils devraient bien plutôt s’intéresser à leur présent.

Chapitre 12 : De la constance.
Faire preuve de constance n’implique pas de s’exposer à tous les maux mais d’accepter ceux qu’on ne peut éviter.

Chapitre 13 : Cérémonie de l’entrevue des rois.
Faut-il attendre un souverain chez soi ou partir à sa rencontre ? Si Montaigne ne goûte guère les «  cérémonies», il pense nécessaire de se comporter correctement pour s’accorder aux bonnes manières et aux coutumes.

Chapitre 14 : Que le goût des biens et des maux dépend en bonne partie de l’opinion que nous en avons.
Montaigne s’interroge sur l’impression de la peine ou de la souffrance. Pour certains, il est lié à la souffrance, pour d’autres à la pauvreté. Seuls ceux qui le croient éprouvent du bonheur.

Chapitre 15 : On est puni pour s’opiniâtrer à une place sans raison.
Certaines vertus, certains héroïsmes peuvent se révéler vices. Ainsi la défense d’une place forte assiégée par des ennemis trop puissants.

Chapitre 16 : De la punition par couardise.
Dans toute action, l’intention compte, aussi la faiblesse sera moins châtiée que le vice… les faibles seront d’ailleurs assez punis par la honte de leur échec.

Chapitre 17 : Un trait de quelques ambassadeurs.
On cherche souvent à briller en dehors de son domaine de compétence. Ambassadeurs et témoins ne devraient rapporter que ce à quoi ils ont réellement assisté.

Chapitre 18 : De la peur.
Parfois la peur paralyse, parfois elle galvanise au point d’inspirer des actions héroïques.

Chapitre 19 : Qu’il ne faut juger notre heur qu’après la mort.
La mort peut tout révéler d’un individu. Certains ont racheté toute leur existence à leur dernier moment.

Chapitre 20 : Que philosopher, c’est apprendre à mourir.
Puisque l’homme recherche le plaisir, il semble difficile qu’il supporte l’idée de la mort…
Montaigne note que la qualité d’une vie tient plus à ce dont elle se remplit qu’à sa durée.

Chapitre 21 : De la force de l’imagination.
C’est l’imagination qui génère de nombreuses visions et la foi dans les miracles, notamment chez les gens du peuple. Certains médicaments tiennent essentiellement leur efficacité de la croyance en leur pouvoir.

Chapitre 22 : Le profit de l’un est dommage de l’autre.
Peut-on condamner celui qui vit sur les malheurs d’autrui ? Il s’agit d’une régle de notre économie: le fossoyeur a besoin des morts, le médecin des malades…

Chapitre 23 : De la coutume et de ne changer aisément une loi reçue.
Les habitudes, changeante d’un lieu à l’autre, peuvent modeler notre existence. On les suit sans même les comprendre.

Chapitre 24 : Divers événements de même conseil.
Quelques exemples de clémence et leurs effets divers. Montaigne en conclut à l’importance du hasard dans les évènements… comme en art où le lecteur perçoit des richesses auxquelles l’auteur n’avait pas songé.

Chapitre 25 : Du pédantisme.
Si le pendant admire ceux qui l’ont précédé, l’homme sage va préférer améliorer son esprit oicritique et parfaire sa conscience qu’emplir sa tête de science.

Chapitre 26 : De l’institution des enfants.
Eduquer un enfant impose de former son jugement. Pour cela, il faut plutôt un pédagogue à l’esprit aiguisé qu’un homme plein de connaissances. Il utilisera tous les moyens d’apprentissage : le voyage, la discussion, l’observation, l’exercice physique qui ne doit pas faire souffrir mais endurcir.

Chapitre 27 : C’est folie de rapporter le vrai et le faux à notre suffisance.
Si être trop crédule peut apparaître comme un défaut, se montrer incrédule le peut tout autant en fixant des limites au pouvoir divin.

Chapitre 28 : De l’amitié.
Montaigne signale la réelle amitié qui le liait à Etienne de la Boétie, amitié plus forte que les liens du sang ou que l’amour. Il s’agit d’une communication idéale entre deux êtres puisque réciproque et choisie. Depuis la mort de son ami, Montaigne ne vit plus qu’à moitié et désire publier son « discours sur la servitude volontaire» au centre des Essais.

Chapitre 29 : Vingt- neuf sonnets d’Etienne de La Boétie.
Avant l’édition de 1588 figuraient au chapitre 29, 29 sonnets de La Boétie que Montaigne fait ensuite disparaître, laissant une place vide.

Chapitre 30 : De la modération.
Montaigne conseille à nouveau la modération, rappelant qu’une vertu peut devenir vice si elle est pratiquée avec excès.

Chapitre 31 : Des cannibales.
Les découvertes de contrées inconnues relativisent nos jugements. Les hommes condamnent ce qu’ils ne comprennent pas ou ce dont ils n’ont pas l’habitude. On a ainsi nommé cannibales les indiens du Brésil qui n?avaient comme défaut de ne pas connaître lettres, sciences mais qui par contre ignoraient tous les vices.

Chapitre 32 : Qu’il faut sobrement se mêler de juger des ordonnances divines.
Tenter de juger des dessins de dieu tient de l’imposture et du désir de tromper les plus crédules.

Chapitre 33 : De fuir les voluptés au prix de la vie.
Certains païens préfèrent la mort à une existence pleine de plaisirs.

Chapitre 34 : La fortune se rencontre souvent au train de la raison.
Le hasard surpasse souvent les décisions des hommes et fait mieux que celles-ci.

Chapitre 35 : D’un défaut de nos polices.
Une idée du père de Montaigne: un lieu d’échange, une bourse pour vendeurs et acheteurs.

Chapitre 36 : De l’usage de se vêtir.
Nos habitudes nous poussent à choisir des vêtements qui ne présentent aucune nécessité naturelle ; ils ne protègent pas du froid et semblent impudiques.

Chapitre 37 : Du jeune Caton.
Sans comparants actuels, on méjuge de certaines actions passées, telle celle de Caton qui avait choisi de se suicider non par crainte de César mais pour ne pas voir la fin de la République.

Chapitre 38 : Comme nous pleurons et rions d’une même chose.
Un vainqueur pleure parfois un vaincu. Nos âmes sont agitées de passions diverses et nos victoires nous laissent parfois un certain sentiment de tristesse.

Chapitre 39 : De la solitude.
Beaucoup pensent que l’homme doit vivre en société… il faut pouvoir rentrer en soi-même, s’isoler dans une foule pour être libre.

Chapitre 40 : Considération sur Cicéron.
Critique de la vanité d’orateur de Cicéron. Montaigne affirme jeter ses idées sur le papier sans les amplifier.

Chapitre 41 : De ne pas communiquer sa gloire.
Critique du goût de certains pour leur gloire… alors même que leurs actions d’éclat sont parfois dues à d’autres.

Chapitre 42 : De l’inégalité qui est entre nous.
Si l’on sait reconnaître les qualités d’un animal, on ne sait pas toujours reconnaître celles d’un homme… notamment la plus importante: la sagesse. Montaigne affirme que malgré sa fortune, un roi n’en possède pas plus qu’un autre. D’ailleurs, les richesses sont toutes relatives, beaucoup de plaisirs étant gâchés par une aisance trop importante.

Chapitre 43 : Des lois somptuaires.
Les lois somptuaires qui règlent le port des vêtements en fonction du rang social ne répondent pas à leurs objectifs. En réservant le luxe aux plus riches, elles créent l’envie au lieu d’inspirer le mépris. Les princes d’ailleurs ne pourraient-ils se distinguer autrement que par le luxe ?

Chapitre 44 : Du dormir.
Sommeil et courage n’ont rien d’antinomique. De nombreux grands chefs d’armée de l’antiquité dormaient avant ou après une bataille.

Chapitre 45 : De la bataille de Dreux.
Citant la bataille de Dreux, Montaigne évoque la nécessité militaire de sacrifier une partie de ses hommes pour triompher.

Chapitre 46 : Des noms.
On donne trop d’importance aux noms. Notre identité ne tient pas à ceux-ci.

Chapitre 47 : De l’incertitude de notre jugement.
Tous les comportements peuvent s’observer. Donner des armes somptueuses aux soldats peut leur donner du cœur mais parfois les détourner de leurs objectifs. En fait, les évènements comme la plupart de nos décisions dépendent du hasard.

Chapitre 48 : Des destriers.
Montaigne consacre un chapitre aux chevaux et à leur importance dans l’histoire.

Chapitre 49 : Des coutumes anciennes.
Chaque homme juge son voisin d’après ses coutumes pourtant fluctuantes… témoins les changements de modes, d’habitudes alimentaires, sociales…

Chapitre 50 : De Démocrite et Héraclite.
Tout sujet permet au jugement de s’exercer, car tous les actes d’un homme le donnent à connaître. La condition humaine attristait Héraclite, Démocrite lui sen moquait, notant qu’elle ne mérite pas mieux.

Chapitre 51 : De la vanité des paroles.
Montaigne condamne la rhétorique ; elle travestit nos actes ou nos pensées mais ne les change pas.

Chapitre 52 : De la parcimonie des anciens.
Montaigne rappelle dans quel dénuement vivaient de nombreux anciens, tels Homère ou Caton.

Chapitre 53 : D’un mot de César.
César notait justement que l’homme préfère s’interroger sur ce qui le dépasse plutôt que connaître les choses simples.

Chapitre 54 : Des vaines subtilités.
Montaigne compare l’utile, dans l’acte ou la pensée, au désir de l’étrange ou du complexe.

Chapitre 55 : Des senteurs.
Les odeurs influencent nos humeurs, la médecine et l’église savent en tirer profit.

Chapitre 56 : Des prières.
Après avoir rappelé sa foi catholique, Montaigne interroge la relation de l’homme et de Dieu dans la prière. Au lieu de rester acte de repentir, elle devient supplique ou formule de magie. Qu’on l’évite et qu’on se rappelle combien Dieu nous dépasse.

Chapitre 57 : De l’âge.
Plutôt que de reculer l’âge de la vieillesse et de la retraite -, il faudrait laisser agir les jeunes, car les actes les plus importants s’accomplissent avant la trentaine.


LIVRE 2

Chapitre 1 : De l’inconstance de nos actions.
En un lieu clef des Essais ; le début du deuxième livre, Montaigne revient sur le thème central de ses réflexions : l’inconstance. S’il admire certains hommes capables de soumettre leur vie à leurs principes, il s’avoue plus « divers » et susceptible de modifier son comportement suivant les évènements. Pour cela, il invite à se garder de trop vite changer autrui.

Chapitre 5 : De la conscience.
S’inspirant de certaines pensées de Plutarque, Montaigne affirme sa conviction que le méchant est déjà puni par sa conscience. Ce débat lui inspire une condamnation sans appel de la torture, rendue systématique par l’ordonnance de Villers Cotterêts. Selon lui cette pratique punit doublement le coupable, impose une épreuve abominable à l’innocent qu’elle incite d’ailleurs à avouer… l’innocent se trouve moins endurci que l’habitué des geôles.

Chapitre 6 : De l’exercitation.
L’expérience seule peut nous préparer aux grandes expériences de la vie et à la mort. Montaigne raconte comment il l’a approchée lors d’un accident de cheval, et comment cette expérience a modifié sa conscience et son écriture.

Chapitre 12 : Apologie de Raimond Sebond.
L’essai le plus long et l’origine (?) du projet de Montaigne. Ce moment aborde de multiples questions religieuses, dont par exemple l’incapacité de la raison à soutenir la foi, le rapprochement de l’homme et de l’animal, le constat que la science nuit au bonheur et encourage au mal sans donner de certitudes fiables…

Chapitre 17 : De la Présomption.
Montaigne considère que la présomption révèle un amour immodéré de soi-même ; il constate à ce titre sa propre vanité et son désir d’écrire sur sa propre personne. Il interroge sa valeur et les critères mêmes de cette appréciation. Enfin, il établit une sorte de profession de modestie et forme un catalogue des grands hommes à qui se comparer… tout en déplorant qu’ils ne soient pas plus nombreux.

Chapitre 18 : Du démentir.
Suite du chapitre 17. Si les Essais ne relèvent pas de la présomption, quel peut être leur intérêt ? A ce titre, Montaigne prend un point de vue opposé à celui des moralistes qui veulent un livre exemplaire. Il préfère une écriture consubstantielle à son auteur, dont les vertus sont l’honnêteté et la précision.


LIVRE 3

Chapitre 3 : De trois commerces.
Dans ce chapitre, Montaigne analyse les principes de vie en société. Il ne s’agit plus de l’auteur mais du châtelain qui se veut « honnête homme » comme le dira le 17e siècle. Un homme de bonne volonté qui sait vivre avec les hommes de bonne société. Il se dégage de ce chapitre un idéal de conformité à la nature, de vertu par choix et de volupté mesurée.

Chapitre 8 : De l’art conférer.
Montaigne donne quelques conseils sur la manière de se conduire, notamment lors de conversation entre honnêtes gens. Il propose à ce titre d’éviter toute pédanterie. Ce chapitre l’a fait apprécier des hommes du 17e siècle et notamment de Pascal.

Chapitre 9 : De la vanité.
Ce long essai, souvent retravaillé est important à plus d’un titre. Montaigne y exprime son jugement de la nature humaine… s’il a pu faire confiance aux forces de la volonté et de la raison, il perçoit à présent une omniprésente va-nité, par exemple dans le goût immodéré des voyages. Il oppose la nature – notre seul guide, à l’art sous toutes ses formes, qui ne peut rien ou peu.

Chapitre 10 : De mesnager sa volonté.
Mesnager signifiant bien administrer, Montaigne marque son désir de voir l’homme se préoccuper de ses devoirs envers lui-même. Il déplore de le voir abandonner le « saynement et gayment vivre » pour servir autrui. Il note pourtant que si autrefois, à l’image des stoïciens, il pouvait envisager sans effroi la perte de ses biens, à présent il raisonne comme le peuple et ne peut plus imaginer de perdre tout ce qu’il possède.

Chapitre 13 : De l’expérience.
Cet essai, le dernier en date résume les idées auxquelles il est parvenu.
Se méfiant de la raison et des constructions de son esprit, il croit surtout à l’expérience et l’observation des faits, et surtout de lui-même. En décrivant son « moi », il décrit la nature humaine en général.
La morale qui tire de ses expériences est qu’il fut suivre la nature, cultiver son moi et ne mépriser ni son corps, ni ses plaisirs naturels, ne plus suivre comme modèle les philosophies sévères, telles celles de Caton, mais celles plus souples de Socrate par exemple.


Denis Zaidman
Flûtes traversières, flûtes à bec Renaissance,
flûte de corne, flûte à 3 trous.

Artiste multi-instrumentiste, Denis Zaidman se consacre aux répertoires médiévaux et Renaissance après avoir étudié la flûte traversière classique et la musicologie (Université de Paris-Sorbonne), et après une pratique approfondie de la musique traditionnelle française. Il partage son activité artistique entre les nombreux concerts qu’il donne, notamment avec les ensembles Alégria et in Cortezia, qu’il a cofondés, et la musique pour la scène, en tant que compositeur, arrangeur, ou interprète.

Dans ce domaine, on l’a entendu au théâtre dans des spectacles mis en scène, en particulier par Marc François, Jérôme Savary, Christian Rist, Bruno Sermonne ; il a aussi pris part à des lectures poétiques à la Maison de la Poésie à Paris, au Festival d’Avignon et dans des productions France-Culture.

Sa discographie reflète les diverses facettes de cette activité : outre les quatre CD qu’il a enregistrés à ce jour aux éditions Pierre Vérany avec l’ensemble Alégria (Carmina burana, Les Miracles de Nostre Dame, Chants séfarades, Les Grans Noëlz Nouveaulx), elle comprend notamment l’enregistrement du Llibre Vermell de Monserrat (disque Musica Reservata), La Folie Tristan (CD Bottom Theatrum Musicum), Pour l’Amour du Ciel (CD Radio-France « Les Poétiques de France-Culture » d’André Velter consacré au poète Alain Borer).

Sur la musique dans « les Essais »
L’accompagnement musical des Essais, réalisé par une flûte seule, se veut, par son caractère résolument monodique, en résonance avec la voix intérieure de Montaigne et de son lecteur.
En écho de ce temps où vivait l’auteur, mais en «contrepoint mental» plus qu’en un suave concert ici hors de propos, il donne à entendre des mélodies largement répandues au XVIe siècle, époque qui a connu le formidable essor de l’imprimerie musicale, parallèlement au développement de la pratique instrumentale et vocale chez soi, en privé. Le premier recueil ainsi édité est l’Odhecaton, imprimé à Venise par Ottaviano Petrucci en 1501, bientôt suivi à Paris (par Pierre Attaingnant, entre autres), à Lyon, à Anvers, Louvain et dans toute l’Europe.
Si certains des airs (ou sujets « d’improvisations ») qu’on entend ici apparaissent dans des compositions signées (Josquin des Prés, Clément Janequin - deux « aînés » de Montaigne, dont le renom traversa le siècle, Claudin de Sermisy, Étienne Du Tertre), la plupart sont anonymes. Parfois timbres de chansons populaires avant d’être « mis en musique » (c’est à dire en arrangement polyphonique plus ou moins savant), certains autres sont des airs de danses, pérennisées par leurs éditeurs (Attaingnant, puis son successeur Gervaise, Susato). On a également puisé dans le célèbre ouvrage de Thoinot Arbeau l’Orchésographie, publié à Langres en 1589, traité précieux où l’auteur note non seulement la mélodie de nombreuses danses pratiquées dans sa jeunesse, mais aussi, novation pour l’époque, indique leur chorégraphie en regard de la partition musicale.
Denis Zaidman




Quelques jugements sur les Essais :

Il n’y a point d’auteur au monde plus capable de faire connaître aux hommes ce qu’ils sont et ce qu’ils peuvent, et de faire observer les cachettes et les ressorts des esprits ; tellement que l’on conclut que son livre doit être le manuel ordinaire des gens de la cour et du monde... on souhaiterait seulement qu’il eût un peu plus d’ordre et de retenue dans ses écrits.  
Charles Sorel - Bibliothèque française (1664)

Le sot projet qu’il a de se peindre ! Et cela non pas en passant et contre ses maximes, comme il arrive à tout le monde de faillir, mais par ses propres maximes, et par un dessein premier et principal. Car de dire des sottises par hasard et par faiblesse, c’est un mal ordinaire ; mais d’en dire par dessein, c’est ce qui n’est pas supportable.  
Pascal, Pensées (1670)

Ah ! L’aimable homme ! Qu’il est de bonne compagnie ! Mon Dieu ! Que ce livre est plein de bon sens !
    Madame de Sévigné. Lettre à Madame de Grignan. (Octobre 1679)

“le sot projet que Montaigne a eu de se peindre !...”
Le charmant projet que Montaigne a eu de se peindre naïvement, comme il la fait ; car il a peint la nature humaine. Si Nicole et Malebranche avaient toujours parlé deux-mêmes, ils n’auraient pas réussi. Mais un gentilhomme campagnard du temps d’Henri III, qui est savant dans un temps d’ignorance, philosophe parmi les fanatiques, et qui peint sous son nom mes faiblesses et mes folies est un homme qui sera toujours aimé.  
Voltaire. Lettres Philosophiques - sur les Pensées de Pascal (1734)
J’avais toujours ri de la fausse naïveté de Montaigne, qui faisant semblant d’avouer ses défauts, a grand soin de ne sen donner que d’aimables, tandis que je sentais, moi qui me crois encore, à tout prendre, le meilleur des hommes qu’il n’y a point d’intérieur si pur qu’il puisse être, qu’il ne recèle quelque vice odieux.
Jean-Jacques Rousseau. Confessions (1712-1778)

L’on est toujours en reste avec Montaigne ; comme il parle de tout sans ordre ni méthode, chacun peut glaner dans les Essais ce qui lui plaît, qui souvent est ce qu’aura dédaigné tel autre. Il n’est point d’auteur qu’il soit plus facile de tirer à soi, sans que précisément on puisse être accusé de le trahir, car il vous donne l’exemple et sans cesse se contredit et se trahit lui-même.   
André Gide. Essais sur Montaigne (1929)

Loin de chercher à me connaître moi-même, je me suis toujours efforcé de m’ignorer... sil est vrai que Montaigne compose des Essais pour étudier son propre individu, cette recherche dut lui être plus cruelle que toutes les pierres qui lui déchiraient les reins. Mais je crois qu’il fit son livre tout au contraire pour se distraire et s’amuser, pour se divertir et non pour s’avertir.   
Anatole France. Lys Rouge (1954)


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